Pax pluralis [partie 1]
Les amoureux de la paix foisonnent et prolifèrent. D’un livre à l’autre, d’une émission à l’autre, d’une conversation à l’autre, chacun est un pacifiste convaincu. Jamais l’humanité n’a autant aspiré à la paix, chéri la paix et pensé les moyens de la rendre inéluctable.
La paix a éclaté et l’inconcevable, ce serait d’appeler à l’état de guerre permanent, de voir en ce dernier un moyen de revigorer, de régénérer l’humanité et de la tirer de son sommeil d’enfant chéri de la nature, de son oisiveté d’enfant gâté du progrès technique et de sauver son instinct de survie du flétrissement inéluctable qui résulte d’un tel état d’avachissement.
Ces propos ont été tenus, hier, par les nazis et bien d’autres extrémistes. Il ont également été tenus dans d’autres cercles et à d’autres époques en invoquant d’autres valeurs. Quelques siècles derrière nous, la guerre était, pour la chevalerie, une activité entreprise par d’honorables guerriers.
La guerre au nom de la paix
Leurs descendants, aujourd’hui, invoquent la paix comme un sport pratiqué par d’innombrables plébéiens. Fleurissent aux quatre coins du monde académique des études approfondies quant à la manière de mener la paix. Si, quelques années auparavant, la mode était à la gestion de crise, désormais, la paix se fait au prix de sacrifices allant exponentiellement. C’est de haute lutte qu’elle se maintient et requiert de la part de chacun le dépassement de soi, des nerfs d’acier et un sang glacial. Par une étrange inversion des sens, désormais, toutes les qualités du guerrier d’antan sont mises à contribution par les faiseurs de paix.
Que l’on en juge par les immenses efforts consentis par les démocraties pour ne pas bombarder l’Iran, que l’on en juge par le sacrifice consenti par les troupes de l’OTAN en Afghanistan pour ne pas assécher le terreau de la guérilla parce qu’il faudrait alors procéder à des déplacements massifs de populations comme en Malaisie, seule guerre de contre-insurrection gagnée par une puissance occidentale, le Royaume-Uni.
Bernard Kouchner ne martelait-il pas, voici six mois, qu’il fallait “dialoguer, dialoguer et dialoguer sans relâche” avec l’Iran? Hier encore, Napoléon ne martelait-il par les mots “feu, feu à volonté” à ses artilleurs lors des innombrables batailles qui opposèrent les armées de l’Empire à leurs ennemis?
Nos ennemis sont nos amis. « Nos amis chinois » sont appelés à faire preuve de retenue lorsqu’ils répriment la révolte des Tibétains. Nous dialoguons sans relâche avec le régime des mollahs, il n’existe plus de solution militaire à rien: d’Iraq à l’Afghanistan, toute solution ne peut plus être que politique.
Le triomphe de la paix est assuré, nous serrerons la main de nos ennemis. Cette paix globale sera plurielle ou ne sera pas. Car trop de guerres ont été faites au nom d’une idée supérieure de la nation, de certaines valeurs, des intérêts de l’État. L’humiliation infligée à tant de peuples interdit à tout jamais de demander à leurs dirigeants de changer d’attitude: il faut désormais vouer un respect religieux à la personnalité particulière de chacun. Aussi est-il devenu inapproprié, tout à fait déplacé, de la part d’Israël de réclamer l’arrêt du terrorisme par le Hamas avant de s’engager dans le dialogue.
La guerre a presque toujours été une activité qui a été entreprise au nom de la paix. Quand deux peuples s’affrontent, c’est parce que chacun ne souhaite qu’une chose: vivre en paix. Pour une large part, l’histoire de la guerre est celle de belligérants qui n’étaient pas d’accord sur la nature de la paix qui devait régir leurs rapports. Quand les Perses entendirent les cris des peuples qui ployaient sous le joug des Assyriens, ils durent livrer bataille pour imposer la paix. Quand les Romains imposèrent la « Pax romana », ils le firent par la conquête d’un vaste empire et la répression des séparatismes qui la troublaient. Quand la France révolutionnaire et le Premier Empire voulurent pacifier leurs limes, ils le firent pour imposer la paix. Quand les États-Unis veulent sauver la paix, ils font la guerre.
La dialectique de la guerre et de la paix. L’islamisme aussi veut la paix et ne la conçoit que dans la domination de l’islam sur le monde. Les nazis aussi voulaient la paix et ne la concevaient qu’au nom de la domination des « Aryens » sur le monde. Les communistes n’étaient pas en reste avec leur désir de créer un être socialiste universel et une société mondiale sans État.
C’est un vieux rêve de l’humanité, celui de l’imperium universel: Saint-Empire (chrétien, catholique) universel, Califat mondial, société communiste sans État, épuration raciale et État total, les motifs de paix n’ont jamais manqué.
La paix par l’Empire, la guerre pour la race, la société, la religion
À la dialectique de la guerre et de la paix succède celle des empires. En effet, tous ne sont pas égaux. Face aux empires religieux et/ou idéologiques qui détruisent l’altérité pour fonder une uniformité de l’homme en nature, d’autres empires furent fondés sur des valeurs et des normes universels qui fondaient l’unité du droit sans détruire la diversité des sociétés humaines.
L’Empire romain exportait le droit romain, mais la romanisation qui s’ensuivit ne qualifie pas une politique d’assimilation ou d’épuration raciale mais une extension de la citoyenneté romaine et du droit romain. Cette extension était moins la conséquence de la domination les légions romaines que l’avènement d’une règle commune pour un ensemble démographique qui s’intégrait en préservant sa diversité.
Le projet d’empire d’Alexandre le Grand hellénisait tout en mariant les perses avec les grecs, en fusionnant les coutumes et en établissant une règle de droit valable pour tous de manière égale. L’hellénisation n’était pas là non plus une assimilation ni une épuration : c’est le nom qu’a légué l’espace greco-macédonien à un universalisme qui intègre la pluralité des peuples de l’empire à l’empire.
L’empire napoléonien exportait le code civil et ancrait les valeurs qui fondèrent l’Europe contemporaine. Si de grands empires ont donné leur nom à des processus d’intégration, ces processus d’intégration n’avaient rien à voir avec la conversion forcée des musulmans et des juifs d’Espagne au catholicisme, ils étaient antagonistes dans leurs principes aux rêves d’Homme nouveau entretenus par les communistes et les nazis et ils étaient à mille lieues d’être confondus avec le prophétie islamique de la domination du monde par les adeptes du prophète de l’islam.
[La suite suivra bienôt dans ces colonnes]
The Last Shah of Iran - BBC History

Many aspects of the Shah’s rule are evocated : his very personality as a king who hesitated when confronted with difficulties to crack down on dissent and as a king who wanted Iran to attain equality amongst western nations and the free world at large through a quick, ambitious and successful development program.
Furthermore, this documentary is based on the testimony of many personalities who took part in Iran’s history in the 20th century: former Iranian ambassador to the USA, Ardeshir Zahedi and the former British and US ambassadors to Iran as well as ex editor to the Iranian Kayhan daily Amir Taheri.
It is, though, surprising that the BBC delivered a quite well balanced documentary when one recalls that this very TV station slandered the Shah and his regime during the seventies and supported dissent by providing the world with dishonest reports on Iran’s internal situation (such as inflating the number of political prisoners held by the SAVAK, constantly turning a blind eye on the fact that many were convicted with acts of terror and portraying the Shah as a megalomaniac dictator).
Ultimately, there are few errors in this documentary, for example: the Shah’s father, Reza Pahlavi was crowned king on the insistence of the clergy who, at that time, still thought that Iran’s 2500 years monarchy was to be preserved. Furthermore, Mossadegh is depicted as a democrat while he, in fact, ruled as an eccentric populist leader and he contemplated the prospect of restoring Sharia law. In contrast, this report re-establishes the truth about the downfall of Mossadegh: the CIA’s plot to overthrow him had failed while genuine backers of the monarchy and a popular uprising eventually confronted him successfully a few days later.
L'Iran n'est pas une puissance 2/2
Contrairement à ce que j’avais annoncé initialement, je ne vais pas m’intéresser aux scénarii possibles de guerre entre l’Iran et les États-Unis et/ou une coalition menée par ces derniers (NB: une attaque préventive israélienne me paraît, d’emblée, peu crédible). Car, en effet, hier le 4 décembre 2007, Le Monde titrait : « Les États-Unis relativisent la menace nucléaire iranienne ». Cette nouvelle, issue des services de renseignements américains, relativise du même coup près de quatre années de discours politique, en Europe et aux États-Unis, sur la menace nucléaire militaire posée par la République Islamique d’Iran. Pourtant, les signaux d’un possible revirement américain sur la crise nucléaire ouverte par les mollahs en 2003 existaient depuis longtemps mais restaient un ton en dessous.
Relevons au passage, hasard de l’actualité sans doute, que le nouveau négociateur du régime des mollahs, Saïd Jalili, a rencontré Javier Solana il y a peu et que ce dernier, entretenant l’espoir, s’en est déclaré déçu: Jalili écartait d’un revers de la main tous les efforts investis par les six et en particulier l’U.E. dans les négociations avec la République islamique pour exiger de tout reprendre à zéro. Par la déclaration des seize agences de renseignement, les Américains viennent de lui faire écho en reprenant à zéro leurs propres évaluations.
Loin des effets d’annonce, des volte-face et autres romans de cape et d’épée, il (semble) se jouer un « Très Grand Jeu (élargi) » pour faire écho à Rudyard Kipling et à René Cagnat de la revue Défense Nationale avec pour pivot l’Iran et l’ensemble de la région recouverte par le « Grand Moyen-Orient » et l’Asie centrale. Ce qui autorise Iran-Resist à écrire que l’enjeu n’est rien moins que le remodelage géopolitique de la région.
Retour vers le passé récent: l’affaiblissement des néoconservateurs n’est pas le retour de la morale. En effet, un certain nombre de signaux tendaient dès 2004 à laisser penser que cette guerre annoncée n’aurait jamais lieu mais ce n’était là qu’une éventualité qui exigeait une confirmation, au plus haut niveau, du coté des États-Unis. Le premier signe en a été donné par le magazine The Atlantic Monthly qui consacrait un dossier à l’Iran dont le thème était la simulation d’une guerre préventive engagée par les É-U contre les installations nucléaires du régime des mollahs. Dans cette simulation de guerre, le Cnl à la retraite Sam Gardiner organisait des réunions de crise du Conseil National de Sécurité de la Maison Blanche dans lesquelles se trouvaient des diplomates, des généraux et des agents du renseignement. Les conclusions de l’étude annonçaient avec plusieurs années à l’avance le constat dressé par Nicolas Sarkozy repris par François Heisbourg dans son dernier livre Iran, le choix des armes? : la bombe nucléaire entre les mains de la République islamique et la guerre étaient des alternatives catastrophiques à une crise décidément insoluble.
Depuis 2005, les troupes américaines s’enlisent en Iraq; derrière leurs difficultés, deux États, la Syrie et l’Iran, qui n’entendent pas les laisser se désengager d’Iraq sans en payer un prix suffisamment élevé pour que l’envie leur passe de recommencer l’expérience à Damas et à Téhéran. C’est ainsi que des explosifs particulièrement efficaces contre les blindés et manufacturés en Iran ont fait de nombreuses victimes parmi les GIs, que des Pasdaran iraniens infiltrés ont été arrêtés par ces mêmes forces coalisées et que les États-Unis se sont plaints à plusieurs reprises du soutien actif qu’apportait l’Iran aux insurgés iraquiens. Pourtant, ces mêmes décideurs à Washington n’ont jamais estimé nécessaire pour préserver la vie de leurs soldats engagés sur le terrain qu’il devaient menacer l’Iran de représailles militaires pour son soutien aux terroristes de tout acabit en Iraq.
Par ailleurs, n’observons nous pas une amélioration sensible de la situation sécuritaire en Iraq depuis le Surge, les renforts américains envoyés par le président Bush et le général Petraeus en février 2007? Les autorités américaines attribuent l’amélioration de la situation à divers facteurs dont le ralliement des tribus de la province d’Anbar à la lutte contre Al Qaïda et au renforcement de la présence militaire américaine et iraquienne à Bagdad et dans ses environs. Dernièrement, les forces américano-iraquiennes ont même une tendance assez inédite à repérer d’avance les parkings de voitures piégées prêtes à être lancées au milieu des agglomérations iraquiennes. De toute évidence, l’Iran ne fait rien pour saboter la stabilisation (relative) de l’Iraq par les États-Unis, à tel point que ces derniers retireront progressivement les 20 000 soldats supplémentaires engagés dans cette dernière bataille.
Cette situation, inédite, en rappelle d’autres. Lors de la guerre du Vietnam, la Chine, aux cotés de l’URSS, apportait son soutien aux forces communistes du Vietnam du Nord sans être inquiétée par ces mêmes États-Unis qui finirent, d’ailleurs, par s’engager dans une politique de rapprochement avec l’Empire du milieu. Cette Chine communiste, également dépouillée de son héritage plurimillénaire par le matérialisme communiste nous est toujours présentée comme une grande et très ancienne civilisation. Les officiels de tous les pays occidentaux ne manquent pas, aujourd’hui, de rappeler que l’Iran, pourtant rendue amnésique par le régime islamique quant à son passé préislamique, est une grande civilisation. Par ailleurs, l’apparente faiblesse de la réponse américaine à l’agitateur islamiste iranien laisse présager une arrière pensée qui entretient l’idée d’un rapprochement, d’une détente américano-iranienne sur le modèle du rapprochement sino-américain. En échange, l’Iraq serait donc remise clé en main aux mollahs comme naguère le Vietnam du Sud a été sacrifié (à ceci près que le Vietnam réunifié sous la bannière du communisme a choisi l’alliance soviétique contre la Chine).
Un autre élément affecte sans doute les calculs de la Maison blanche: les élections présidentielles de 2008. L’histoire nous enseigne que le régime des mollahs est également capable de faire perdre des candidats à la magistrature suprême. Ainsi de Jimmy Carter, battu pour cause de crise des otages de l’ambassade américaine de Téhéran, par le Parti Républicain de Ronald Reagan aux élections de 1980. L’Ayatollah Khomeiny avait décidé de libérer les otages américains juste après l’annonce des résultats électoraux. Ces mêmes mollahs étaient disposés, sans y parvenir cependant, à donner à Jacques Chirac le succès diplomatique qui lui faisait défaut dans le cadre du règlement du contentieux d’Eurodif pour les présidentielles françaises de 1988. Les otages français au Liban furent relâchés la veille du scrutin pour aider à la victoire du premier ministre sortant.
Les comparaisons, pour autant, ne s’arrêtent pas là: la guerre du Vietnam a été voulue, tout particulièrement, par le secrétaire à la défense de Lyndon B. Johnson: Robert McNamara. Ce dernier comptait sur la puissance de feu de l’armée américaine pour tailler en pièces les forces communistes vietnamiennes. Cette stratégie peu adaptée à l’action contre-insurrectionnelle, n’avait pas fait mouche. Finalement, Johnson et McNamara s’en allèrent pour laisser la place au duo Nixon-Kissinger qui initia la politique de rapprochement sino-américaine. Ici, d’une certaine manière, nous pouvons rapprocher le jusqu’au-boutiste McNamara des néoconservateurs. Or, ces derniers ont presque tous déserté les rangs de l’administration Bush depuis sa réélection en 2004 et le remplacement de Donald Rumsfeld par le « réaliste » Robert Gates suite à la défaite des Républicains aux législatives de 2006 et à la publication du rapport Baker-Hamilton préconisant le « dialogue » avec la Syrie et surtout l’Iran.
Iran d’hier et Iran d’avant-hier: puissance et décadence. Tous ces éléments militent, en effet, en faveur de l’idée d’un « grand bargain », pour reprendre l’expression de François Heisbourg, entre l’Iran et les États-Unis. C’est-à-dire d’une entente régionale consacrant le rôle de « puissance régionale » de l’Iran. Cette entente est appelée à se matérialiser, en France, par un Alexandre Adler, admirateur de Hashémi Rafsandjani président de la République Islamique d’Iran avant l’élection de Khatami, qu’il compare à Napoléon Bonaparte dans « Rendez-vous avec l’Islam » ou encore aux États-Unis par Brezinski, l’ancien conseiller à la cécurité nationale de Carter et Kissinger, celui de Nixon. Cette politique de rapprochement, pourtant, en rappelle une autre: la doctrine Nixon. En effet, au tournant des années 1970, les États-Unis songent sérieusement à se désengager du Vietnam du Sud car ils constatent que la puissance de feu phénoménale de l’armée américaine ne suffit pas à venir à bout de n’importe quel adversaire et qu’elle est bridée, de toute façon, par leur opinion publique. Germe alors l’idée selon laquelle Washington doit s’appuyer sur des puissances-relais pour assurer la défense de leurs intérêts dans un certain nombre de régions du globe. Au Moyen-Orient, ce partenaire était l’Iran avec le leadership de son Chah Mohammad Réza Pahlavi.
Cet Iran là était alors le Japon de l’Asie de l’Ouest, en voie de développement très rapide, et une puissance militaire émergente et respectée qui se substitua aux britanniques (qui se retirèrent de la région en 1971) dans la délicate mission de stabilisation du Golfe Persique (l’armée impériale iranienne avait soutenu avec succès le Sultan d’Oman alors en butte à une guérilla marxiste dans le Dhofar, une région accidentée frontalière du Yémen du Sud, naguère communiste). Or, quelques années plus tard, les ambitions du Chah, notamment nucléaires mais aussi sa puissance économique et militaire grandissantes, son activisme en faveur de prix élevés des hydrocarbures et sa rhétorique parfois tiers-mondiste (au sujet des prix du pétrole, il reprenait souvent l’expression de « the brown eyed people talk to the blue eyed people », i.e. les peuples du sud parlent à ceux du nord) suscitèrent l’effroi au sein de ses partenaires occidentaux. Des articles fantasmagoriques parurent dans la presse occidentale pour faire apparaître ce Chah, grand admirateur de Cyrus le Grand, comme un empereur mégalomane dont l’appétit de puissance menaçait le « monde libre ».
Voici donc qu’émerge une question embarrassante: pourquoi l’Iran du Chah, qui avait un programme électronucléaire ambitieux qui justifiait amplement son programme nucléaire en général, qui combattait le communisme et qui se développait réellement économiquement et comme un partenaire entretenant une relation privilégiée avec l’Occident, a-t-il fait peur alors que l’Iran d’aujourd’hui, qui enrichit l’uranium sans avoir les moyens de lancer un programme électronucléaire suffisamment ambitieux pour justifier les milliers de centrifugeuses de l’usine de Natanz (l’unique centrale du pays, celle de Bucher, qui n’est pas encore tout à fait construite, sera alimentée par de l’uranium russe), cet Iran qui plie sous le joug islamiste, une idéologie dont l’expansionnisme n’est plus à démontrer et dont le terrorisme et l’antisémitisme constituent le corollaire, deviendrait le partenaire privilégié des États-Unis au Moyen-Orient?
La réponse la plus probable semble être celle que j’ai donnée le mois dernier dans « L’Iran n’est pas une puissance »: cet Iran là ne fait pas peur car il est faible et que, en conséquence, il ne sera jamais un partenaire parlant d’égal à égal avec l’Occident. Un certain impérialisme occidental pourra donc lui survivre et peut-être le soumettre.
Iran, Corée du Nord: les leçons d’un flirt avec le Diable. Reste, toutefois, à analyser la crise nucléaire iranienne sous un autre angle, plus actuel que les comparaisons qui en appellent à des évènements qui se produisirent quelques trente à cinquante années plus tôt. L’exemple de la Corée du Nord jette une lumière encore plus troublante sur les coulisses de la crise iranienne. En effet, au début des années 1990, les États-Unis découvrent avec effroi que la république stalinienne de Corée de Nord développe un programme nucléaire indigène et fortement proliférant (notamment en direction du Pakistan, de l’Iran, de la Libye et de la Syrie). L’heure du « choix des armes » sera l’année 1994: l’administration Clinton hésite alors entre la négociation et le bombardement massif des infrastructures nucléaires nord-coréennes. Elle choisira de négocier et ainsi verra le jour l’Agreed Framework, un accord engageant les parties contractantes, la République Démocratique et Populaire de Corée à démanteler son programme nucléaire militaire en échange de la fourniture de 500 000 tonnes de pétrole annuellement, d’une aide alimentaire internationale et de deux réacteurs électronucléaires à eau légère par les États-Unis et leurs partenaires.
La suite de l’histoire est moins reluisante: la Corée du Nord n’a pas respecté ses engagements et, en 2001, la CIA a découvert que son programme nucléaire militaire se poursuivait en secret, ce que les représentants de PyongYang confirmèrent en octobre 2002. Cette même Corée du Nord s’est ensuite retirée du Traité de Non Prolifération le 10 avril 2003. Bien que depuis, les six autres, la Russie, la Chine, le Japon, la Corée du Sud, les États-Unis et la Corée du Nord aient trouvé une nouvelle entente diplomatique, cette dernière est entre-temps devenue une puissance nucléaire militaire.
Cette réalité là laisse ouverte l’éventualité d’une entente de dupes entre les États-Unis et l’Iran ou la relance de négociations destinées à faire gagner du temps à un régime des mollahs qui continue de développer ses capacités d’enrichissement de l’uranium. Certes, l’Iran n’est pas la Corée du Nord, car, en effet, ce dernier pays se situe dans une région stabilisée, fortement enserré par les mers et des puissances économiques et militaires qui lui sont largement supérieures et par où ne transitent pas l’essentiel des exportations mondiales d’or noir. En outre, l’idéologie communiste a cessé de faire des émules, au contraire de l’idéologique islamiste qui, avec les mollahs et d’autres, constitue une véritable menace pour la paix dans le monde.
Ces éléments et d’autres amènent à relativiser la capacité des États-Unis à conclure une entente régionale avec les mollahs. Après tout, il n’y a toujours pas d’ambassade américaine à PyongYang et les relations diplomatiques entre la Corée du Nord et les États-Unis demeurent particulièrement difficiles. Similairement, les cris de « mort à l’Amérique » restent d’actualité en Iran et l’expérience d’autres régimes totalitaires tend à faire penser que leurs appareils de propagande ne peuvent pas renier le credo de la foi sans risquer l’effondrement comme l’URSS. Car, en effet, la Perestroïka est passée par là et nombre de dignitaires iraniens, chinois et nord-coréens l’évoquent comme étant l’exemple…à ne surtout pas suivre. La possibilité d’un « grand bargain » de type sino-américain est donc encore lointaine d’autant plus qu’il n’existe pas d’ennemi commun, l’URSS, pour cimenter une telle alliance stratégique et reléguer au second plan les intérêts divergents des acteurs en question.
Autres parallèles, autres époques: la loi de l’éternel retour. L’auteur de ces lignes n’est pas un expert (au demeurant, ne se trompent-ils pas plus souvent qu’à leur tour?) et se gardera bien d’établir sur la base d’informations limitées autre chose que des scénarii probables mais incertains. Il aura longtemps été difficile d’écarter totalement la possibilité de frappes contre l’Iran car la menace que fait penser ce régime ne s’affaiblit pas parce que le renseignement américain l’a décrété. Par ailleurs, sur la base de la politique sans compromis des néoconservateurs et dans cette période de flou artistique qui va de la réelection de G.W. Bush à la nomination de Robert Gates à la défense, et au delà jusqu’à aujourd’hui, le scénario d’une guerre préventive contre les installations nucléaires iraniennes restait d’actualité bien que sa probabilité déclinait progressivement. En effet, nulle hâte ne s’est faite ressentir du coté américain comme dans le cas de l’Iraq en 2002-3 et l’histoire des relations américano-iraniennes depuis la (Contre-) Révolution islamique témoigne finalement d’une étonnante continuité entre ces deux acteurs qui entretiennent une relation d’affaire, avec ses chantages, ses prises d’otages, son terrorisme, ses sanctions mais aussi, en fond de toile, avec ses intérêts convergents.
Les mollahs semblent avoir développé un « art de la persuasion » qui neutralise tout à la fois la puissance létale de l’Occident et sait la servir lorsque la sécurité du régime est en jeu (par exemple, en ne déchainant pas les milices chiites en iraq, en vendant son pétrole à bon marché au grandes compagnies pétrolières européennes). Il faut aussi rappeler que si la République islamique a pu s’instaurer en Iran, c’est grâce à l’appui de l’administration Carter et du plan Brzezinski de déstabilisation de la périphérie méridionale de l’Empire soviétique en petits émirats islamistes en guerre permanente contre l’athéisme communiste.
Prenant note d’une volonté d’ « entente régionale » avec les mollahs de la part des États-Unis, il reste néanmoins une question lancinante: la République islamique pourrait être davantage intéressée à être le pivot d’un nouveau « Grand Jeu » i.e. un « Très Grand Jeu », dans le « Grand Moyen-Orient » élargi à l’Asie centrale, entre grandes puissances, entre les États-Unis et la Russie, la Chine en embuscade et l’Europe toujours volontaire. Ce serait alors un retour à la politique des Chah Qadjar (les prédécesseurs des Pahlavi) qui manipulaient et étaient manipulés tour à tour par les Russes et les Britanniques lesquels s’étaient partagés l’Iran en deux zones d’influence au nord et au sud avec une zone tampon au centre.
Ce « Très Grand Jeu » est une aubaine qui s’offre aux régimes faibles comme celui des mollahs. En effet, ne pouvant faire que ce soit l’Iran qui se hisse au même niveau que les grandes puissances, à la manière du dernier Chah d’Iran et de son père, les mollahs feraient comme les Chah Qadjar : mettre l’Iran aux enchères en s’assurant que tous surenchérissent et que nul ne remporte définitivement la mise. À cet égard, les similitudes entre l’Iran de la République islamique et celle de la monarchie constitutionnelle des Qadjar sont criantes: le Guide suprême Ali Khamenei dirige effectivement l’Iran tel un Chah Qadjar, multipliant les capitulations et distribuant ses prébendes (l’exploitation de l’or noir, notamment) pour acheter le soutien d’un certain nombre d’acteurs, firmes multinationales et États qui s’opposent et/ou ne voient plus l’intérêt de soutenir un changement de régime. Économiquement, le régime des mollahs est bien plus agréable aux intérêts à court terme de l’Occident que le régime précédent des Pahlavis qui exigeait que des technologies lui soient transférés et envisageait pour les entreprises iraniennes d’atteindre un niveau de compétitivité semblable à celui des firmes européennes et américaines.
Par ailleurs, ce retour à la situation iranienne du temps des Qadjar est particulièrement sensible au niveau des institutions: cette république islamique ressemble en bien des points à la monarchie issue de la constitution de 1906 en ce qu’elle consacre la Charia et la suprématie et le contrôle absolu des religieux sur le pouvoir législatif. Il s’ensuit une certaine identité entre ces deux régimes à près de soixante années de distance laquelle conduit à l’affaiblissement, à la privatisation, à l’étiolement de l’État iranien et à la déchéance d’une société iranienne où des fléaux comme la pauvreté, la prostitution et de la toxicomanie atteignent des niveaux inégalés.
Pour finir, il reste à aborder la question des sanctions adoptées par les États-Unis et le Conseil de Sécurité des Nations Unies à l’encontre de l’Iran. Depuis son avènement (ou son retour sous une forme différente à l’aide d’une Contre-révolution) le pouvoir théocratique a été l’objet de sanctions croissantes de la part de la « communauté internationale » jamais démantelées. Il se peut que voulant maintenir la pression sur le régime et le contraindre non seulement à une entente mais à la respecter, les États-Unis et l’Europe rendent permanentes les sanctions adoptées au Conseil de Sécurité ou adoptées unilatéralement. C’est la réponse du berger à la bergère, le pendant occidental du chantage et du terrorisme islamiste encouragé et soutenu par les mollahs et qui s’inscrirait dans cette relation d’affaire entre partenaires méfiants, connaissant le manque de fiabilité de leur vis-à-vis. Mais le maintien de ces sanctions ou leur renforcement conduit à des difficultés majeures pour le régime notamment lorsque celles-ci prennent la forme de pressions financières par le retrait des bailleurs de fonds internationaux auxquels ont recours les mollahs.
Cette relation asymétrique risque d’être bien plus dommageable pour ces derniers que pour les grandes puissances économiques qui, cahin-caha, poussent les Iraniens à la révolte en raison de leur condition économique qui se détériore chaque jour à cause, d’abord, de l’incurie du régime depuis près de trente ans et, en plus, des difficultés supplémentaires qui lui sont faites. Sans doute ce régime a-t-il retenu la leçon infligée à Mossadegh (un autre ardent défenseur de la très islamique constitution de 1906) pour son intransigeance et la faillite de l’Iran qui en est ressortie. De ce fait, le régime actuel sera bien un jour intéressé à écarter Ahmadinejad pour lui substituer un « modéré/réformateur/pragmatique » dans le cadre de cet autre « Grand Jeu » du théâtre des ombres qui est la règle de sa politique intérieure.
C’est la thèse défendue par nombre d’experts (dont certains noms ont été cités plus haut) favorables à une entente régionale avec les mollahs et dénoncée par les milieux d’opposition anti-mollahs à l’étranger (notamment Kaveh Mohseni et d’autres sur Iran-resist). Toutefois, cette configuration a le défaut immanent d’être instable et d’aller en se détériorant et, de cette connivence entre Occidentaux, Russes, Chinois et mollahs, risque de ressortir la surprise, un changement de la donne inattendue en Iran même du fait de l’effacement progressif de l’État à la manière de celui des Qadjar. En effet, de l’effet attendu, la féodalisation de ce pouvoir maffieux et religieux qui a privatisé à son profit l’économie et l’État et auquel répondrait de facto l’émergence de fiefs plus ou moins indépendants mais dépourvus de reconnaissance internationale, un nationalisme iranien anti-islamique pourrait réemerger, réminiscence de deux mille cinq cent ans de civilisation, nostalgique des Pahlavis et plébiscitant le retour à la monarchie unitaire telle qu’incarnée par ces derniers et leurs lointains prédécesseurs Sassanides et Achéménides.
Retour sur la troublante affaire du rapport des seize agences de renseignement américaines.
Il est une autre grille de lecture possible de cette révélation fracassante et qui va à rebrousse poil des craintes exprimées par la Maison blanche. En effet, de nombreux experts s’échignent à nous expliquer que le paysage politique de la République Islamique d’Iran, sorte de « démocratie islamique », est en réalité traversé par des courants politiques différents, ainsi des réformateurs et des conservateurs, des pragmatiques et des radicaux.
Ces mêmes analystes pourraient retourner ces mêmes observations, avec plus d’exactitude, vers les États-Unis qui sont, eux, une vraie démocratie où le paysage politique est, vraiment, fragmenté. D’où la querelle entre Démocrates et Républicains (et à l’intérieur de chacune de ces sensibilités politiques) quant à l’attitude à adopter vis-à-vis du régime des mollahs, d’où depuis les élections de mi-mandat en 2006 cette fracture entre les « faucons » emmenés par Dick Cheney et les « réalistes » inspirés par Brzezinski, Baker, Gates et bien d’autres. D’où, peut-être, ce rapport des seize agences qui tombe au moment où les États-Unis et leurs partenaires européens parviennent à faire reconnaître par les Russes et les Chinois la nécessité de nouvelles sanctions.
Il serait donc inexact de penser que chacun aux États-Unis est unanime sur la politique à adopter vis-à-vis de l’Iran.
En outre, relevons que ledit rapport ne change rien sur le fond: les demandes réitérées de la communauté internationale à l’Iran sur l’arrêt du processus d’enrichissement de l’uranium. Le rapport en question estime que les mollahs ont démantelé leur programme nucléaire militaire en 2003 mais il reconnaît en même temps qu’ils disposeront, d’ici à 2010-15, des moyens de produire une première bombe si mal leur en prenait. Cela laisse entendre que l’Iran pourrait faire « aussi bien » que le Corée du Nord au tournant du XXIe siècle.
Un peu d’histoire. Considérons maintenant l’autre élément clé du dossier: les Démocrates emmenés par Bill Clinton se sont excusés pour le renversement du « très démocrate » Dr Mossadegh, en 1954. Pourtant l’ « Opération Ajax », effectivement montée dans l’objectif de renverser ce dernier et pilotée par Kermit Roosevelt Jr, avait échoué (voir: Houshang Nahvandi, « Iran: le choc des ambitions »)
La réalité est celle d’une relation souvent difficile entre le dernier Chah d’Iran et les administrations démocrates qui se succédèrent à la présidence des États-Unis (à l’exception de celle de Johnson). Il y eut d’abord Truman qui soutint Mossadegh contre le Chah dans l’espoir assez mal assuré d’évincer les britanniques, il y eut par la suite l’administration Kennedy qui pressa le Chah d’engager des réformes libérales dès le début des années 1960 et enfin l’administration Carter qui précipita l’Iran dans la tourmente et dont le représentant à l’ONU soutin que Khomeiny était un saint homme.
Par un curieux hasard, quantité de personnalités de gauche soutiennent encore aujourd’hui que Mossadegh était un progressiste et un démocrate alors même que sa méthode de gouvernement reposait essentiellement sur la manipulation des masses, sur l’émeute et sur un art consommé de la théâtralisation (par exemple, lorsque, face au Parlement, un député lui pose une question qui l’embarasse, Mossadegh feint de s’évanouir. Voir: Mohammad Reza Pahlavi, « Mission for my country »).
Mossadegh, seigneur féodal et propriétaire terrien opposé aux veilléités de réforme agraire du Chah, lié à la dynastie précédente des Qadjar et partisan de la très islamique constitution de 1906, préparait, lui aussi, un coup d’État contre la monarchie mais il a été pris de vitesse par le Chah et le Gal Fazlollah Zahedi, l’homme qui finalement le renversa.
Timbe émis par la R.I. d’Iran pour commémorer le centenaire de la Constitution de 1906. Source: Pars Stamp
Les héritiers de Mossadegh prirent part, finalement, à la Révolution Islamique de 1979 et, à ce jour, ils font le plus souvent partie de ceux qui croient en la réformabilité de la République islamique et en cette oxymore de « démocratie islamique » naguère promise par le président Khatami. Car, après tout, cette République islamique là ne ressemble-t-elle pas de près au gouvernement constitutionnel de 1906?
Kemal Atatürk: l’anti-Mahomet
- Cet article est accompagné d’extraits du chapitre LXXXVII, « L’anti-Mahomet », dans Jacques Benoist-Méchin, « Mustapha Kémal ou la mort d’un empire », pp321-7
En ces temps de « politiquement correct », de « dialogue des civilisations », de « relativisme des valeurs » et de pacifisme naïf, qu’il est bon de lire Jacques Benoist-Méchin dans la biographique qu’il a commise sur Kemal Atatürk.
Dans « Mustapha Kemal ou la mort d’un empire », Benoist-Méchin nous livre les pensées du Ghazi sur l’islam (petit rappel : islam renvoie à la religion islamique, Islam renvoie à l’entité géopolitique recouverte par cette croyance prise au sens de civilisation).
Ceux qui auront de près ou de loin côtoyé certains écrits sur le père de la Turquie moderne savent qu’il n’était pas croyant et qu’il était même foncièrement irréligieux. Cet homme que beaucoup décrient aujourd’hui pour son manque d’esprit démocratique a pourtant été un visionnaire et celui par qui la Turquie est enfin venue au monde en tant que nation moderne.
Et pour y parvenir, ne devait-il pas trancher le lien qui asservissait les Turcs aux dogmes de la religion de Mahomet?
« Depuis plus de cinq cents ans, s’écriait-il dans ses moments de colère, les règles et les théories d’un vieux cheik arabe, et les interprétations abusives de générations de prêtres crasseux et ignares ont fixé, en Turquie, tous les détails de la loi civile et criminelle. Elles ont réglé la forme de la Constitution, les moindres faits et gestes de la vie de chaque citoyen, sa nourriture, ses heures de veille et de sommeil, la coupe de ses vêtements, ce qu’il apprend à l’école, ses coutumes, ses habitudes et jusqu’à ses pensées les plus intimes. L’Islam, cette théologie absurde d’un Bédouin immoral, est un cadavre putréfié qui empoisonne nos vies. »
Ainsi, Mustapha Kémal tranchait, l’un après l’autre, les liens qui rattachaient la Turquie au passé. Cependant, parmi ces liens, il y en avait un, dont la rupture pouvait avoir des répercussions si vastes que le Ghazi n’avait pas osé y toucher jusqu’ici : c’était le califat.
Pour cela, Atatürk a du combattre l’islam, ses prêtres et ses institutions pour libérer l’âme anatolienne de six siècles d’asservissement et d’endoctrinement. Ce sont là, en effet, ses propres termes, ce sont les mots d’un laïc radical, d’un disciple de Voltaire et de celui par lequel la Turquie a recouvré sa liberté. C’est même celui par qui la démocratie turque est, aujourd’hui, plus qu’une vue de l’esprit, une construction qui va en se renforçant.
L’islam n’était pas seulement pour lui une chose avilissante et morte. C’était une greffe étrangère, grâce à laquelle le clergé arabe, vaincu par les guerriers turcs, avait remis sournoisement la main sur l’âme de ses vainqueurs.
Mais de même, il y avait eu, quelque temps auparavant, une incompatibilité foncière entre la proclamation de la souveraineté du peuple et le maintien de la souveraineté impériale, de même, il était clair que la souveraineté de la nation ne pourrait s’accommoder longtemps de l’existence du califat […].
Arracher la Turquie à l’Empire ottoman ne servirait à rien si on ne l’arrachait pas en même temps à l’islam.
Le Ghazi (cela veut dire le vainqueur en turc) avait en projet un « changement de civilisation ». C’est-à-dire sortir la Turquie de l’Islam pour rattacher la jeune nation à l’Occident. L’on comprendra qu’il n’est pas nécessaire pour les Turcs de se convertir à une autre religion que l’islam mais que l’emprise excessive que la religion de Mahomet exerce sur la vie de chacun est incompatible avec les principes modernes de la citoyenneté, i.e. de la liberté individuelle et de la liberté de conscience.
Il aurait pu s’ériger lui-même en calife. Le peuple l’aurait accepté. Certains députés étaient même venus le lui proposer. Mais supprimer le califat, c’était une autre affaire! Cela pouvait lui faire perdre l’appui des paysans et par conséquent de l’armée. Cela pouvait dresser tous les Turcs contre lui, en une opposition unanime.
« L’islam, nous dit Ferdinand Lot, apporte non seulement une religion, mais un droit, une politique dont on chercherait vainement l’équivalent dans l’Évangile. Encore cette façon de parler est-elle inexacte : droits, coutumes, usages mêmes, tout est indiscernable de la religion. Impossible de toucher à quoi que ce soit sans risquer d’offenser le dogme. Et comme droit, politique, usages sont rudimentaires, constitués par une société peu évoluée, c’est une tâche surhumaine d’adapter une société musulmane à la vie moderne. Ici, la religion ne se laisse pas réduire à la portion congrue. Il est vain de chercher à la mettre à sa place, car sa place est partout et nulle part. »
L’on se plairait à imaginer Mustapha Kemal s’exprimer de nos jours dans les colonnes de nos journaux, sur les plateaux de nos chaînes de télévision ou dans son autobiographie : il serait immédiatement taxé d’islamophobie et des militants menaceraient de s’en prendre à sa vie. Les ligues de défense des droits de l’Homme l’assigneraient en justice et nos politiques prendraient une posture prudente, estimant que l’éthique de responsabilité impose de faire preuve de retenue, surtout dans le contexte actuel.
À ses yeux, la date la plus sombre de l’histoire de la Turquie […] c’était le jour où Sélim, le conquérant de l’Égypte, s’était fait remettre le titre de « Commandeur des Croyants » par un fantôme de Calife qu’il avait rencontré au Caire. Ce jour-là, le clergé musulman avait pris sa revanche. Aussi Mustapha Kémal avait-il voué une exécration particulière aux prêtres et aux moines qui propageaient une religion « bonne tout au plus pour des arabes efféminés, mais pour des Turcs conquérants et virils »
Mais, déjà à son époque, le Ghazi était menacé en raison de ses positions et d’ailleurs n’avait-il pas, pour convaincre l’establishment religieux de renoncer à ses prérogatives outrancières, employé la force à chaque fois que cela s’imposait? En France, c’est par un mélange de persuasion et de force que nous avons fait reculer l’Église; dans le monde musulman, aujourd’hui, il ne saurait être seulement question de dialogue, de relativisme ou encore de pacifisme : l’usage de la force doit accompagner les idées nouvelles à chaque fois que les séides de l’islamisme leurs barrent la route.
« Je chasserai de leurs mosquées et de leurs monastères ces fainéants improductifs », s’écriait-il en marchant de long en large dans son bureau de Chan-Kaya, « car ils sucent la moelle du peuple, s’engraissent de sa sueur et sapent à sa base l’énergie de la nation! Je n’aurai de paix ni de cesse, avant d’avoir arraché ce lierre envahissant qui empêche le jeune arbre turc de s’épanouir au soleil! ».
« Il faut choisir, disait-il [Atatürk], entre la révélation passée et la liberté future ».
L'Iran n'est pas une puissance (1/2)
Tension extrême : c’est par ces mots que François Fillon est venu, le 17 septembre, appuyer les déclarations de Bernard Kouchner faites le 3 septembre au Grand Jury RTL-Le Figaro et qui concernaient la crise nucléaire ouverte par la République Islamique d’Iran voici près de quatre années.
En effet, le MAE Bernard Kouchner avait évoqué le risque qu’en cas d’échec des négociations entre l’Iran et l’ « UE3 + 3 » (France, Royaume-Uni, Allemagne, Russie, Chine et États-Unis) sur le processus d’enrichissement de l’uranium, il fallait se préparer au pire, « c’est-à-dire à la guerre ».
Cette déclaration a été saluée par l’Allemagne et les États-Unis qui ont estimé que la France a voulu montrer son sérieux mais elle a en revanche irrité, outre les représentants du régime islamiste iranien, la Russie, l’Autriche, l’Italie et le directeur général de l’AIEA Mohamed El Baradai.
Le 18 septembre Bernard Kouchner se confiait au Monde en ces mots : « Je ne veux pas qu’on dise que je suis un va-t-en-guerre ! ». Il explique, en outre, que des sanctions accrues font partie d’une solution pacifique qui permettrait d’éviter la guerre et il ajoute qu’il faut négocier comme s’il n’y avait pas de sanctions et sanctionner comme s’il n’y avait pas de négociations.
Les propos de Bernard Kouchner furent diversement appréciés comme nous le savons mais il ne s’agit pas ici de faire l’état des approbations, des critiques et des réprobations qui sont choses de pure forme que d’aborder le fond du sujet, c’est-à-dire un aspect essentiel de la question : la guerre est-elle inévitable en dépit de la fermeté nouvelle affichée par la France (et peut-être demain l’Europe) vis-à-vis de l’Iran après quatre années de négociations de dupes? Et si la guerre devait avoir lieu, quelle forme prendra-t-elle et quelle ampleur sera la sienne?
Relations inégales
Nul ne peut écarter l’idée que la voie diplomatique puisse aboutir à un dénouement pacifique mais ce dénouement ne peut pas se produire sans l’exercice croissant de la contrainte contre le régime iranien. C’est un paradoxe qui illustre bien l’expression latine qui veut que si vis pacem para bellum (si tu veux la paix, prépare la guerre).
En effet, il est un fait que les membres du Conseil de Sécurité sont déjà engagés dans la voie de la contrainte, par des sanctions économiques, et il n’y a qu’un pas, certes qui ne sera pas automatiquement franchi, de la contrainte financière et commerciale à la contrainte par la force. Pour l’Iran, c’est en réalité sa sécurité économique qui est atteinte et l’État se voit désormais soumis chaque jour à davantage de pressions qui empiètent sur l’autonomie de son action, un des attributs de la souveraineté inviolable des États telle que consacrée par les traités de Westphalie en 1648 – ces derniers constituent la pierre angulaire de l’organisation contemporaine des relations interétatiques.
En réalité, donc, les sanctions économiques sont une des formes multiples que peut prendre l’exercice de la force (i.e. de la contrainte). Or, à ce titre, ces sanctions peuvent être, d’ores et déjà, considérées comme un acte de guerre quand bien même elles n’impliquent pas l’usage de la violence physique. Lorsque François Fillon parle d’une « tension extrême » entre l’Iran et ses vis-à-vis, cela implique que le conflit armé n’a pas éclaté mais que l’état de des relations entre la République Islamique et certains membres de la « communauté internationale » s’éloigne graduellement de l’état de paix.
L’on peut alors se demander si cet état de fait se rapproche davantage de l’état de guerre que de l’état de paix et, éventuellement, si passé un certain pallier, la dégradation de la situation se nourrirait d’elle-même entraînant les acteurs concernés dans une spirale guerrière.
Or, cette question, semble-t-il, ne présente aucun intérêt pour la plupart des analystes. En effet, ces derniers posent toujours le problème relativement à l’état d’avancement des négociations mais très rarement selon une perspective systémique. Cette perspective systémique, par exemple, est celle du jeu des alliances qui précipita l’Europe dans la Première guerre mondiale : la mobilisation de l’armée de l’Autriche-Hongrie entraînant la mobilisation de celle de son voisin Russe qui entraînera la mobilisation de celle de l’Allemagne qui, à son tour a entraîné la mobilisation de la France.
Chacun conviendra qu’en réalité l’Iran n’a pas les moyens de se livrer à ce type d’exercice et qu’en vertu de cette incapacité notoire, l’Iran n’a qu’une faible capacité de dissuasion à l’égard des grandes puissances qui l’enserrent.
C’est d’autant plus remarquable que les médias se font l’écho des provocations d’Ahmadinejad et des autres dignitaires du régime alors même qu’ils demeurent silencieux quand aux silences mêmes de ce régime. Car, si l’Iran était une véritable puissance, même régionale, n’aurait-elle pas déclaré, en étant prise au sérieux, que de telles sanctions précipiteraient l’ensemble de la région immédiatement vers l’état de guerre (et non un état de guerre renvoyé sans cesse aux calendes grecques!)? La « communauté internationale » ne se serait-elle pas contentée de molles protestations, jamais suivies d’effets, si face à elle se dressait une puissance similaire à l’Italie fasciste, envahissant l’Abyssinie, à la Russie réduisant la Tchétchénie en cendres?
Un rapport de forces asymétrique destiné à ne pas durer …
En réalité, la situation n’est-t-elle pas, à bien des égards, celle d’un Iran objet de convoitises, butin autour duquel s’organise une lutte entre puissances, réelles celles-ci, et qui entendent établir leur influence sur la conduite des affaires d’un État tiers, demandeur de protection?
Mais alors, si l’Iran n’est pas une puissance, alors comment expliquer son rôle si important que d’aucuns lui reconnaissent, au Proche-Orient et en Iraq?
La nuance s’inscrit ici dans les modalités de cette « puissance régionale » subitement découverte (je souligne) au tournant de l’année 2005.
Car, pour autant que nous sachions, l’Iran de 2005 n’est guère différent de celui de 2004 ni même de celui de 1995! Cet Iran là n’est pas non plus celui qui a établi la pax iranica sur le Golfe Persique après le départ des britanniques en 1971. En effet, dans un monde où, en termes absolus, la majorité des États ont accru leur puissance, comment se peut-il qu’un Iran affaibli, en termes absolus, puisse prétendre jouer aujourd’hui un rôle comparable à celui qui fut le sien, hier? Plus exactement, parce que la puissance de l’Iran a décliné en termes absolus, et parce que l’ensemble du monde et de la région ont vu leurs moyens s’accroître (progrès économique, armes nouvelles), comment le différentiel de puissance relative de l’Iran vis-à-vis de ses voisins se serait-il accentué non pas à son détriment mais à son profit?
En réalité, l’étonnante découverte de la puissance régionale des mollahs (non sans quelque condescendance, d’ailleurs) ne fut qu’un exercice de style destiné manifestement à les amadouer, c’est-à-dire à insérer dans le texte une nouvelle offre de compromis.
… à moins que …
Les modalités, donc, de la « puissance régionale » des « mollahs » ne se comprennent pas selon les modalités habituelles de la puissance, contrairement à ce que laisse entendre ce qualificatif nouveau apparu en 2005 et qui a fait litière en se faisant lieu commun ressassé sans discernement plutôt qu’en paradigme validé par une prudente évaluation empirique. En effet, ces derniers appuient un certain nombre d’organisations, terroristes, parfois « à temps partiel » comme le Hezbollah, dont la principale fonction est de prendre en otage l’idée même de la sécurité d’États liés aux intérêts occidentaux (comptons parmi ces États l’Iraq bien sûr mais aussi le Liban et Israël).
Mais cette manière d’exercer sa puissance, en se faisant « l’arbitre du chaos » selon l’expression usitée sur le site iran-resist.org, ne correspond en rien à une situation de puissance qui va se pérenniser. Elle est par trop dépendante d’un contexte spécifique dans un monde en constante mutation. Incapables de s’assurer des véritables fondements de la puissance (puissante industrie d’armement, économie développée, innovation scientifique) les dignitaire du régime des mollahs ne font que profiter d’un moment, privilégié certes, de la courte histoire de la République Islamique en Iran.
Or donc, le régime islamiste n’en est-il pas conscient en ce qu’il révèle, par ses activités nucléaires que, dans sa perspective, la maîtrise de l’atome militaire apparaît comme le moyen d’assurer sa subsistance au-delà d’un horizon historique encore très court dans la permanence deux fois et demi millénaire d’une Perse qui s’est toujours très bien passée du gouvernement clérical inauguré par l’Ayatollah Khomeiny? Ne s’en passerait-elle pas de nouveau, d’ailleurs, cette population iranienne si difficile à contrôler, même en comptant avec les implacables milices du régime actuel? Dit autrement, les silences du régime des mollahs que nous évoquions plus haut ne sont-ils pas autant d’aveux de sa faiblesse actuelle, autant de manières de filer doux, d’éviter les provocations qui fâcheraient vraiment, de courber l’échine face à l’écrasante puissance américaine ou, pis encore, celle de l’OTAN?
— La seconde partie ici
Ces musulmans qui disent non à l'islamisme
Mohamed Sifaoui récidive et pour le meilleur. ARTE a en effet diffusé un reportage le mardi 28 août 2007 intitulé « Ces musulmans qui disent non à l’islamisme » dont lw premier volet est consacré au combat de Mohamed Sifaoui et de bien d’autres « musulmans démocrates » contre le totalitarisme islamiste.
Le même Mohamed Sifaoui en fait une présentation sur son blog que chacun peut lire avant de visionner le reportage sur Dailymotion (ou sur ce blog).
Un homme en colère, première partie (sur Dailymotion)
Un homme en colère, troisième partie (sur Dailymotion)
L'esprit de Munich, l'esprit de Dantzig
2003. L’administration Bush, et les néoconservateurs en tête, mènent tambour battant la campagne diplomatique en faveur d’une campagne militaire pour un changement de régime à Bagdad.
Cette guéguerre diplomatique a été l’occasion d’invoquer nombre d’anathèmes jetés à la face des partisans de la « paix » : l’esprit de Munich les animait, semble-t-il.
L’Iraq envahie, Saddam destitué puis exécuté, la traque aux baathistes engagée implacablement puis finalement adoucie dans l’espoir de faire diminuer les actes de terrorisme, il semble bien que l’« esprit de Munich » soit plus vivant que jamais.
Certes, enfin, l’armée américaine tire sur les agents iraniens en Iraq. Mais l’Amérique s’engage dans des pourparlers avec la République Islamique pour « stabiliser » la Mésopotamie.
Des déclarations de l’ancien MAE français Philippe Douste-Blazy au Liban sur l’Iran facteur de stabilité au Moyen-Orient, des conclusions de l’Iraq Study Group emmené par Baker et Hamilton en faveur d’un dialogue avec l’Iran, de la faconde d’un Alexandre Adler en faveur d’une entente américane-sioniste-chiite au Moyen-Orient, d’aucuns participent à faire revivre sur l’héritage de l’opération Iraqi Freedom, l’« esprit de Munich ».
L’ironie ne manque pas de prendre une saveur particulière, douce pour les uns, car satisfaits, aigre, acide pour d’autres, qui se sentiront trahis. Mais il y a une saveur que peu retiennent et qui, pourtant, témoigne que l’invasion de l’Iraq n’était pas un pied de nez à l’esprit de Munich mais un hymne à celui de Dantzig.
Dantzig, c’est en effet le moment où les Alliés se sont ralliés à l’idée que rien n’arrêterait Hitler (à défaut de manifester par les armes leur dégoût pour le régime nazi – si tant est qu’ils l’aient ressenti ainsi) et qu’à défaut de sauver la Tchécoslovaquie, il fallait sauver la Pologne.
Or, la Pologne de Pilsudski, cet « ami » pour qui nous dépêchions, sans trop de hâte il est vrai, nos « pioupious », avait, en mars 1939, participé au partage des dépouilles de l


