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L'islamisme, un totalitarisme qui a de l'avenir

Posted on dimanche, octobre 29, 2006 at 12:21AM by Registered CommenterLéviathan in , , , | Comments2 Comments

Mardi, 31 octobre 2006. Petite révision du texte dont j’ai corrigé quelques fautes d’orthographe et ajouté plusieurs sources, à la fin.

 

Comme promis, je vais vous livrer quelques réflexions, hélas assez longues, telles qu’elles m’ont été inspirées par les commentaires du philosophe et analyste politique Dr. Ahmad Al Ruba‘i dont l’interview a été retransmise par le documentaire du MEMRI (Middle East Media Research Institute), « La réaction arabe et iranienne aux attentats du 11/9 ».

Mon but est d’expliquer le phénomène islamiste et sa progression irrésistible dans le monde Islamique et ce, au moins en partie mais j’espère de manière assez complète, car j’ai du aborder tout un ensemble d’aspects de cette question et faire des choix difficiles sur ce qu’il était nécessaire d’approfondir et ce qui l’était moins.

Je présente, en outre, deux citations tirées de l’interview du Dr Al-Ruba’i*. Elles me serviront de point de départ pour passer d’une explication des déclarations du philosophe koweïtien à une analyse historique plus approfondie et beaucoup plus étoffée. Je présenterai donc, d’abord, une explication rapide du succès de la théorie de la conspiration dans le monde islamique, arabe et perse pour ensuite proposer une explication qui fait remonter l’affaissement de l’esprit critique dans le monde arabe au XIIe siècle, à l’occasion d’une lutte d’influence perdue par les philosophes musulmans tels Averroès et Avicenne au profit des religieux. Chapitre clôt par le savant religieux Al Ghazali.

Par la suite, je m’attacherai à démontrer que l’islamisme ne doit surtout pas être compris comme une doctrine puritaine moyenâgeuse mais bel et bien comme une authentique idéologie moderne, avec ses multiples déclinaisons, qui a su emprunter à l’Occident, à gauche comme à droite, les éléments de sa doctrine et les assembler dans un tout suffisamment cohérent. J’aborderai la question de l’humiliation si vivement ressentie dans la conscience collective islamique pour en donner une explication culturelle et religieuse : l’humiliation est une sorte d’institution émotionnelle et intellectuelle, un article de foi constitutif de l’identité islamique et qui a été créé par les différents mouvements anti-impérialistes du monde arabe et islamique pour briser la passivité et l’apolitisme des masses arabes.

Partant de l’humiliation, qui est un combat gagné car elle est désormais généralisée et incontestée, je m’intéresserait aux affinités que peut entretenir la « Théologie de la libération », d’inspiration catholique et marxiste, avec l’islamisme idéologique. Par cet axe de lecture je pourrais établir un lien entre les mouvements de la gauche intellectuelle et tiers-mondiste et les islamistes, lesquels ont échangé concepts et théories et, à l’occasion, se sont mutuellement appuyés. Cette collaboration, qui dure depuis quelques décennies, à donné à l’islamiste des armes décisives dans sa lutte contre ses concurrents tels que le panarabisme et le marxisme arabe. J’expliquerai comment il les a évincés pour devenir la seule alternative à des pouvoirs séculiers actuellement en place mais en perte de vitesse et ainsi se présenter comme l’émanation de la véritable volonté populaire.

Pour finir, je m’attacherai à comprendre comment les islamistes peuvent-ils séduire en Occident et jusqu’à quel point ils ont su développer leur corpus idéologique, leurs méthodes militaires et subversives, collaborer entre eux et envahir la scène médiatique arabe au point même de lancer des effets de mode. Je vais mettre l’emphase essentiellement sur la république islamique d’Iran – laquelle incarne le modèle de gouvernement islamiste le plus abouti – pour expliquer à quel point l’islamisme est capable d’une organisation moderne et a appris à se mouvoir dans un monde marqué par la prééminence de la rationalité scientifique et de la suprématie technologique, en dépit du préjugé d’anachronisme et d’archaïsme qui le frappe. Je finirais par aborder ce qui, à mon sens, constitue un tournant majeur quoique récent et qui s’est manifesté en 1997, à l’occasion de l’élection de Khatami à la présidence de la République Islamique d’Iran : une partie l’Occident a accepté le fait islamiste et travaille désormais à sa normalisation dans le but d’en faire un partenaire stratégique et commercial.

La théorie de la conspiration

« Quand vous vous exprimez contre les théories de la conspiration, vous vous retrouvez face à un mouvement d’ensemble [contre votre position]. Notre but, en tant qu’intellectuels, est d’affronter ce mouvement de masse même si ça provoque la colère des gens. Si nous nous considérons comme des intellectuels, notre but n’est pas d’aller dans le sens de la foule. J’ai enseigné la philosophie à l’université pendant 20 ans et j’ai tenté de convaincre mes étudiants sur plusieurs sujets. Mais quand je dis quoique ce soit contre les [théories de] conspirations – Non! Je sens que ça réclame un effort particulier de les convaincre d’abandonner ce cauchemar qui a submergé l’esprit Arabe. L’esprit Arabe, qui croit dans ces conspirations, attribue une énorme puissance à l’ennemi : « Israël est dans chaque maison, dans chaque rue, à chaque endroit », et ceci est une excuse pour nos défaites. Nous ne blâmons pas nos dirigeants pour nos défaites – nos dirigeants qui ont humilié nos armées, et détruit et volé nos pays. Nous blâmons les Israéliens. C’est facile mais rien n’est nouveau. »

Al Ruba’i

En effet, ce qui transparaît du reste du reportage, c’est que l’attitude la plus répandue vis-à-vis des attentats du 11/9, dans cette partie du monde, est faite d’une absence totale de compassion pour les victimes. Cela, essentiellement au prétexte invoqué que des Palestiniens meurent dans la guerre qui les oppose à Israël. La relation É-U - Israël est mise en avant pour expliquer que la responsabilité première de l’attaque du WTC et du Pentagone repose sur les épaules d’Israël (ou plutôt des Juifs) et de l’administration américaine (manipulée par ces derniers).

Entre ceux qui ne croient pas que Ben Laden, du fond de sa grotte en Afghanistan, ait pu organiser le détournement simultané, à l’autre bout du monde, de quatre avions de ligne et ceux qui estiment que c’est un juste châtiment qui punit les croisés judéo-chrétiens de leurs crimes de lèse-islam, il y a un point commun, une constante de la scène politique, littéraire, journalistique, universitaire arabe et Islamique depuis près d’un siècle. Ce point commun est l’invocation de diverses théories de la conspiration qui renvoient toute culpabilité sur l’Autre.

L’arabe, le musulman, ne ferait donc que riposter à une agression permanente qu’il subit de la part des non musulmans depuis l’époque des croisades. Il est la victime et c’est pourquoi l’acte criminel de dix-neuf terroristes, ce jour « bénit » du 11/9, est avant tout la vengeance justifiée de tout un peuple (musulman) victime depuis des siècles d’une guerre menée contre lui par les membres (réels ou supposés) des deux autres monothéismes abrahamiques.

De la fin de la philosophie à la réislamisation de la société

C’est donc un état d’esprit paranoïaque, une mentalité d’assiégé qui domine dans une région du monde régie, depuis aussi loin que la mémoire remonte, par la tyrannie. Cette mentalité n’est ni propre à l’islam ni un phénomène typiquement arabe - les Allemands l’ont vécue dans les années 1930-40 et les russes pendant 80 ans sous l’Empire Soviétique. Le sentiment de persécution est une création, une construction de l’esprit qui s’est faite lentement au cours des dernières décennies même si ses origines remontent à quelques siècles comme nous l’explique le professeur Al-Ruba’i:

« Dans la tradition Arabe et Islamique, quand le débat s’est engagé entre les Mutazilites, les Ashariyyah (qui donnèrent naissance au courant majoritaire du Sunnisme contemporain), et d’autres quant à savoir s’il existe un libre arbitre, les monarques qui persécutèrent le peuple rassemblèrent les clercs et dirent. « Allez dans les Mosquées et dites au peuple que l’Homme n’a pas de libre-arbitre ». Ceci allait justifier tous les crimes commis par les monarques, parce qu’ils étaient la volonté de Dieu. Et ainsi va l’histoire. »

Al Ruba’i

Al-Ruba’i fait référence à la grande querelle des premiers temps de l’Islam entre les partisans du Coran créé – les Mutazilites –et ceux du Coran incréé – les Ashariyyah –, mais essentiellement, derrière tout cela, entre ceux qui estimaient que par la raison l’Homme pouvait approcher la vérité de Dieu et ceux pour qui « la raison humaine devait se soumettre à l’autorité de la révélation divine ». Cette opposition se décline, en réalité, dans deux positions sur l’Homme et sa relation à Dieu : d’un coté la foi en Dieu est également une foi en l’Homme, outillé par le Créateur pour que, par ses propres sens et guidé par la raison, il soit en mesure de faire la distinction entre le Bien et le Mal et, de l’autre coté, une position exactement inverse qui nie à l’Homme toute capacité semblable à celle de son créateur, même à un niveau de développement inférieur, et confie à ce dernier des pouvoirs discrétionnaires auxquels l’individu se doit de se soumettre sans sourciller.

Ainsi, le Bien et le Mal ne sont plus immuables, seul Dieu l’est et il peut décider demain de dire que le Mal est le Bien et inversement. Dieu exempté de morale, celui qui combat sur son sentier (petit Djihad) ne saurait dès lors plus être tenu de respecter les normes morales traditionnelles. Objet créé pour le culte de Dieu, il est son instrument dans la guerre et s’il porte le glaive, c’est Dieu qui l’actionne.

Cette discorde théologique qui opposa les Mutazilites aux Ashariyyah se solda par la victoire de ces derniers. C’est Al Ghazali, un Ouléma très révéré jusqu’à nos jours parmi les Sunnites – les Frères musulmans portent son étendard – qui clôt le chapitre de la pensée philosophique en Islam. Le musulman est, depuis, la marionnette de Dieu … ou des docteurs de la foi. Partant de là, marionnette, donc dépourvu de libre-arbitre, arraché à la riche culture islamique des premiers siècles de l’islam, le musulman qui suit l’enseignement des successeurs des Ashariyyah n’a pas de peine à concevoir un monde de manipulations et de conspirations.

L’essentiel se déroule donc dans un univers occulte où l’existence même du croyant se joue contre lui, dans un combat invisible que se livrent les forces du Bien et du Mal. Là où d’obscurs conspirateurs, à la solde du « sionisme international », infiltrés dans tous les gouvernements de la planète, luttent pour détruire la « meilleure communauté sur Terre » (Hadith du Prophète Mahomet), i.e. la Oumma.

Islamisme et modernité

L’islamisme n’est pas exactement le courant moyenâgeux des Ashariyyites et de leurs déclinaisons même s’il en représente l’évolution logique et ultime dans le monde moderne, c’est-à-dire un accomplissement totalitaire. L’islamisme s’est imprégné dans un monde d’États modernes, de bureaucraties spécialisées et bien outillées dont le pouvoir de contrôle est sans précédent dans l’histoire humaine. D’ailleurs, là où l’Occident a élaboré tout un arsenal législatif pour encadrer la puissance publique, l’Islam hérite de formes d’organisation toutes puissantes tout en maintenant les mécanismes de blocage qui interdisent de substituer à la Charia une loi fondée sur la séparation des pouvoirs et la protection des droits individuels. D’ailleurs, quand bien même la Charia serait réformable qu’en pratique le réformateur est immédiatement suspect de bidaa, i.e. de se livrer à l’innovation (qui est perçue comme un péché) soit au dévoiement de la loi divine.

Ceci dit, l’islamisme ne serait pas si dangereux s’il était demeuré moyenâgeux, qui, à l’instar de ses inspirateurs, se serait muré dans le refus de toute innovation et donc ne se serait limité, dans sa promotion du mimétisme du Prophète, qu’à exécuter les gestes et à ne manier que les outils propres au VIIe siècle. Or, bien au contraire, l’islamisme a, en réalité, accepté un certain nombre d’innovations profanes et rien ne l’illustre mieux que la substitution de l’AK47 à la cimeterre ou du remplacement du contrôle tribal pour le contrôle opéré par un État policier, développement rendu possible uniquement depuis la création d’États dotés d’outils modernes de contrôle et d’administration.

Il est tentant de penser, quoique cette idée mérite réflexion et investigation avant d’être validée, que l’islamiste est un Amiche ou un Loubavitch qui a réussit sa transition dans le monde moderne. De communautés passéistes, soumises au Maktoub (le Destin) et rétives au progrès, l’islamiste a réussit à les transformer en une masse survoltée et hargneuse qui se reconnaît dans un même projet universel et qui se lance à corps perdu dans l’action collective.

C’est ici que la contradiction saute au yeux : puisque l’islamisme est une idéologie, qui plus est totalitaire, cela implique une conception du monde et un mode d’action associé qui sont fermement ancrés dans la modernité. Or, comment penser l’islamisme en tant que mouvement du « retour aux sources », c’est-à-dire d’une interprétation restrictive de la pureté de la tradition – laquelle consiste dans le mimétisme du mode de vie du Prophète et de ses compagnons de route et de l’application d’une loi vieille de dix siècles et jamais mise à jour depuis – par l’emploi, aujourd’hui, de moyens impensables au VIIe siècle, totalement anachroniques et manifestement blasphématoires selon cette même pensée?

En réalité, il semble manifeste que l’islamiste s’attache à la tradition du Prophète comme à un mythe fondateur de son identité. Le Mahomet qui est admiré n’est plus tant l’homme de foi que l’homme d’État, pas tant celui qui propagea une spiritualité nouvelle que le père d’un peuple grandiose et conquérant. L’islamisme n’est pas le retour à la religion, il porte un projet séculier alternatif, supranational en ce sens qu’il est panislamique, universel dans son aspiration à la domination du monde, raciste parce qu’il proclame à la face de ce même monde la supériorité du mâle musulman, révolutionnaire parce qu’il rompt avec l’étouffante toute puissance divine pour lui substituer l’activisme fanatique des militants.

Insupportable émancipation : la psyché islamique

Le mouvement islamiste a subit depuis le XIXe siècle la concurrence mais aussi l’influence de mouvements ouvertement favorables à la modernité qui se proclamaient libéraux puis socialistes et/ou nationalistes tels que le panarabisme. Les premiers, les mouvements libéraux du XIXe siècle, parlementaristes, réformistes, portés par des intellectuels religieux inspirés par la réforme protestante (en Égypte, le Cheikh Mohamed Abdou, en Iran, Mohammad Shah et les débuts du mouvement Babi vers 1840 constituent de bons exemples [i] ) avaient fini par mordre la poussière sous la pression conjuguée des autorités protectrices (essentiellement la Grande-Bretagne et la Russie) et des forces réactionnaires locales.

Parallèlement, le pouvoir séculier était gagné aux thèses réformistes dans nombre d’États comme l’Empire Ottoman, l’Empire Perse, l’Égypte et la Tunisie. L’avènement du despote éclairé en terre d’Islam signifiait la rupture du contrat conclu près de huit siècles plus tôt entre le détenteur du pouvoir temporel et les dépositaires du pouvoir religieux. La modernisation de l’État et la montée d’élites dirigeantes formées à l’école laïque rendait le concours des religieux moins nécessaire que jamais et menaçait de disloquer l’ordre social féodal duquel dépendaient les privilèges des clercs. Une partie d’entre eux allait réagir et s’opposer à l’État (Frères musulmans, mouvement Takfiri, Jemaa-e-islami, etc.), en fondant d’authentiques mouvements politiques dotés d’organes spécialisés dont le but n’était plus de rétablir l’ordre féodal mais de s’accaparer l’État et ses ressources.

Le virage totalitaire des forces réactionnaires en terre d’Islam ne s’en tient pas là mais il utilise, à des fins de propagande, le langage du nationaliste xénophobe et populiste comme le langage du socialiste ulcéré par les inégalités de traitement entre les nations et les classes sociales. L’islamiste n’est pas tant nationaliste que panislamiste, de manière comparable aux nationalismes germaniques et slaves qui furent dépassés par les mouvements pangermaniques et panslaves [ii] . Comme leurs prédécesseurs, il a recyclé les thèmes politiques les plus mobilisateurs pour donner une légitimité à l’appétit de pouvoir de l’establishment clérical [iii]. C’est cet emprunt aux mouvements séculiers arabes et perses qui a permis au discours islamiste d’entrer dans la modernité car, souvenons-nous que les clercs étaient, auparavant, associés au monarque dans le maintient du modèle féodal islamique. Ils étaient donc, objectivement, des oppresseurs.

La conversion du discours religieux en discours politique ne pouvait se faire sans emprunter les outils théoriques et rhétoriques des mouvements anti-impérialistes séculiers. L’islamiste allait donc, tout comme le nationaliste, jouer sur la psyché du musulman pour le mobiliser au service de sa cause. C’est donc l’heure où l’on construit des mythes collectifs, où l’on chante la gloire passée de l’Islam, du temps de l’Empire Abbasside et de la beauté de Bagdad ou de Cordoue, de la victoire contre les Croisés et de la prise de Jérusalem et même, paradoxale ironie, l’essor des sciences et de la philosophie (qualifiée d’islamiques cette fois-ci) au temps d’Haroun Al Rachid. Cet héritage historique magnifié est mis en perspective, d’un coté avec l’état de décrépitude de l’Europe médiévale et, de l’autre, avec l’état de faiblesse du monde Islamique contemporain. Les forces religieuses entrent dans la danse en catalysant le complexe d’infériorité du musulman, en insistant sur l’insupportable humiliation de voir sa terre envahie par des nations impies, jadis barbares et méprisées.

La montée du ressentiment arabe était déjà exploitée par les nationalistes sur la ligne du clivage arabe/occidental. L’islamiste, entré plus tardivement dans la danse, récupère la rhétorique à son profit en substituant le musulman à l’arabe. Il fait glisser sur le terrain religieux la réponse aux grandes questions du siècle. Le conflit israélo-arabe devient une guerre de religion où l’islam doit triompher de l’impiété sioniste, le complot juif n’entend plus tant s’opposer à l’unification du monde Arabe que de pervertir la sublime religion et la meilleure communauté sur terre en introduisant le SIDA grâce aux mœurs importées d’Occident. En réalité, pour conserver son attrait face aux mouvements nationalistes et socialistes, l’islam devient plus qu’une religion, c’est désormais une culture, une identité, une nationalité de substitution, laquelle se voit conférer un territoire à reconquérir, territoire sur lequel doit se faire l’application stricte de la Charia de l’Atlantique aux rivages de l’Océan Indien, entreprise qui nécessite la prise de pouvoir par les clercs et l’élite du mouvement islamiste.

La construction d’une psyché islamique de l’humiliation trouve sa consécration dans un processus qui tend à rendre inacceptable l’existence, pêle-mêle, d’Israël, de libertés pour les femmes ou d’une production intellectuelle indépendante. En effet, l’islamiste magnifie le passé et joue sur une nostalgie qu’il a créé de toutes pièces afin de maintenir la réversibilité des réformes libérales engagées dans le monde islamique depuis près d’un siècle. L’islamiste rappelle que juifs, chrétiens et musulmans vivaient en « harmonie » sous la loi islamique (puisqu’elle est parfaite) et que l’indépendance d’Israël a renversé cet état de fait idyllique. L’existence d’un peuple Juif vivant dans son État, en toute indépendance, est rendue insupportable en ce qu’il constitue la négation même de la supériorité islamique tant vantée par les prédicateurs. Auparavant soumis à la loi sur les Dhimmis, sujets inférieurs du monarque musulman, soumis à une législation ségrégationniste qui confirme la supériorité du plus petit des Musulmans sur le plus grand des Juifs et, à l’occasion, bouc émissaire livré aux pogroms comme défouloir pour les jacqueries paysannes [iv] , revoilà le Juif, maître chez lui, vainqueur de plusieurs guerres d’anéantissement lancées contre son État et qui jouit d’une réussite incontestable, d’un niveau de développement élevé et d’une puissance militaire dissuasive.

Cette insupportable émancipation d’un peuple inférieur s’accompagne également de l’émancipation des femmes, un sexe inférieur. Inégale selon les pays, les femmes étant totalement libres en Tunisie et, à des degrés variables, partiellement libres ailleurs, il n’en reste pas moins que leur scolarisation, leur accès accru au marché du travail tout comme l’évolution des mœurs vers plus d’égalité sont accueillis par une très forte hostilité par les islamistes. Cela aussi contredit l’image d’Épinal de la supériorité du mâle islamique sur ses consoeurs. Enfin, les intellectuels laïques participent à cette humiliation car, lorsqu’ils prennent trop de libertés vis-à-vis du dogme, ils « manquent de respect » envers la « sublime religion » (cf. voir également, la réaction contre les caricatures de Mahomet [v] ). La critique, la remise en cause des préceptes religieux est une atteinte directe au pouvoir qu’exercent les clercs sur les êtres. Mais, toujours dans la perspective de jeter en pâture les ennemis de la classe religieuse aux sentiments xénophobes de la foule, les intellectuels les plus audacieux sont accusés de travailler pour l’étranger, dans la plus pure tradition des États totalitaires. Les voilà étiquetés « agents des sionistes » et qualifiés d’hérétiques lorsqu’une fatwa ne s’abat pas sur eux.

L’islamisme, une autre « théologie de la libération »?

« La théologie de la libération est un mouvement de pensée politique et religieuse issu de l’Église Catholique né en Amérique Latine en 1972 et inspiré par le communisme pour certains (plutôt marxiste) mais qui trouve ses sources dans les textes prophétiques de la Bible et la révélation évangélique (la victime innocente) » [vi] . Ici, il est question d’explorer l’apport des idées de la gauche à l’idéologie prônée par les islamistes. En règle générale, la gauche accuse les É-U d’avoir fabriqué Ben Laden tout en ignorant qu’elle a donné aux mouvements islamistes des armes idéologiques de choix qui se sont révélées décisives pour construire leur légitimité. Elle a permis aux islamistes, par le biais de nombreux intellectuels dont je citerai deux noms plus bas, d’asseoir leur combat dans le schéma de la lutte de l’opprimé contre l’oppresseur et ainsi de justifier le terrorisme.

Les emprunts opérés par l’islamisme aux mouvement de gauche, tiers-mondistes et parfois marxistes, demeurent particulièrement troublants pour un mouvement d’inspiration religieuse. Plus que le nationalisme, c’est sans doute cette influence socialiste du discours islamiste qui lui donne définitivement sa tournure totalitaire. La conception de gauche de l’action sociale rejoint le commandement religieux du secours aux déshérités. Mais là où il se manifeste le mieux c’est dans la tendance des mouvements islamistes à construire, dans et contre l’État, des institutions destinées aux plus démunis. Le Musulman est une victime innocente des complots ourdis à Jérusalem et Washington mais il est également la victime de l’iniquité de l’autocrate au pouvoir à Rabat comme au Caire. Dans sa lutte contre l’État, l’islamisme à une tendance très prononcée à construire des institutions concurrentes, principalement dans le domaine de la santé, de l’éducation, de l’information et parfois dans le domaine paramilitaire lorsque l’autorité séculière n’a pas les moyens de s’y opposer. En somme, les institutions islamistes doivent être totalement inclusives : aucune activité humaine ne pouvant se soustraire au contrôle islamique.

Cette tendance à construire un État dans l’État, en Palestine, au Liban, en Égypte, au Maroc, au Soudan et en Iran, peut-être demain en Iraq, s’accompagne systématiquement d’un effort pour accoler à l’appareil de propagande les thèmes chers aux gauches anti-impérialistes tout en se dotant des instruments nécessaires au contrôle des masses. C’est ainsi qu’Israël est dépeint comme un État colonialiste et que le statut des arabes de ce pays est assimilé à de l’apartheid. De la même manière, l’influence des puissances occidentales dans le monde arabe se traduirait par le maintient au pouvoir des dictateurs séculiers. Cet état de fait ne serait du qu’à un seul facteur (sans quoi les peuples renverseraient ces tyrans au profit des religieux): le cynisme d’un Occident manipulateur et tout-puissant. C’est à dire que l’islamiste dénonce, comme un écolier stalinien, l’impérialisme américain et revendique, tel un altermondialiste, un traitement égalitaire des nations. Revendication qui contraste fortement avec son dessein islamique impérial tout en lui permettant de se présenter comme le véritable dépositaire de la volonté populaire.

Dans tous les cas, la propagande islamiste emprunte aux panarabes comme aux communistes et autres gauchistes leur argumentaire anti-américain. Au « blame America first » comme au « blame-it-on-the-West » [vii] , les professionnels arabes et islamistes de la propagande se sont empressés d’attirer l’attention des gauches occidentales sur Israël . Un prêté pour un rendu dont les conséquences sur le discours de la gauche n’ont toujours pas fini de se faire sentir. En effet, la négation de la Shoah, ou sa relativisation, servent également un but similaire qui est de se joindre aux canaux médiatiques de la gauche pour atteindre à travers eux l’opinion publique. La théorie de l’innocente victime musulmane ne peut pas supporter que le peuple Juif s’attire la bienveillance parce qu’on se souvient qu’il a subit des sévices incomparablement plus graves. Alimentés tantôt par les négationnistes européens, tantôt par l’antisionisme d’une partie de la gauche du même continent, les islamistes peuvent alors adapter leur discours selon l’auditeur et prétendre que la Shoah est un mensonge ou qu’elle ne doit pas servir d’excuse aux exactions israéliennes et, dans tous les cas, que la véritable Shoah concerne avant tout les musulmans de Palestine.

En effet, ces derniers seraient injustement attaqués par les Juifs alors qu’ils les traitèrent avec tant de tolérance de par le passé. La récupération du statut de la victime, par tous les moyens et sans aucun souci de cohérence intellectuelle, sert à légitimer les moyens criminels employés par les différentes factions islamistes. La victime ne séduit-elle pas la gauche et de ce fait n’est-elle pas excusable lorsqu’elle s’adonne au terrorisme? Always put the blame on the Jews!

Par ailleurs, il existe un certain nombre d’intellectuels de gauche qui ont tenté d’opérer, à des degrés divers, une synthèse entre islam et socialisme ou encore entre islam et identité. Le plus important est sans doute Ali Shariati, philosophe iranien diplômé de la Sorbonne et fortement influencé par les écrits de Franz Fanon. Pour Shariati comme pour Edward Saïd – qui est plus connu chez nous –, il existe un être « Autre » (il peut-être islamiste dans le monde Islamique), collectif, identitaire, populaire, en lutte contre les assauts et les complots répétés de l’Occident. [viii]  

Shariati inspirera la Révolution Islamique iranienne et, plus modestement, Edward Saïd sert de caution morale à l’activisme de la gauche antisioniste la plus sulfureuse. Ces thèses d’intellectuels de gauche ont permis d’alimenter le discours légitimateur de la révolution islamique iranienne laquelle a pu damer le pion aux mouvements de la gauche nationaliste en occupant son espace religieux propre tout en étant efficacement présente dans les domaines traditionnels du discours de la gauche [ix] . D’ailleurs, l’effet s’en ressent jusqu’à aujourd’hui où il est possible pour Mahmud Ahmadi-Nejad de se présenter comme un non-aligné et de se faire l’allié stratégique et idéologique d’Hugo Chavez et de Castro [x] . Plus généralement, l’inspiration socialiste des islamistes a été rendue possible, justement, grâce aux passerelles lancées par les Edward Saïd et les Ali Shariati, lesquels sont emblématiques de la nouvelle tendance de la gauche de se faire la protectrice des cultures particulières à telle ou telle région contre la mondialisation libérale et la pax americana. Il s’ensuit un intérêt commun, une alliance tacite entre les forces de gauche et les forces islamistes.

Innovation et relativisme au service de l’islamisme

L’idéologie islamiste étant de nature fasciste, elle est, à cet égard, un amalgame hétéroclite de principes dont la généalogie indique une filiation contradictoire. Le panislamisme s’inscrit en filigrane au coté des mouvements impérialistes européens, germaniques et slaves, du XXe siècle naissant. Ceci est cohérent avec l’idée que l’être musulman est fondamentalement supérieur à l’être d’une autre foi. En revanche, influencés par la théorie de la victime innocente chérie par les gauches et autres intellectuels panarabes et islamistes, l’islamisme se complait dans un misérabilisme ostentatoire et présente le musulman comme un manant opprimé par des occidentaux et des juifs racistes.

Pas exactement, ou plutôt, pas seulement un mouvement impérialiste, ce projet totalitaire souffre d’une fragmentation des mouvements islamistes qui réduit d’autant leur capacité à provoquer la rébellion universelle des masses des peones musulmans. Al Qaïda se soucie comme d’une guigne de la ville d’Al Quods (Jérusalem) et se préoccupe plutôt de « libérer » les lieux saints de la Mecque et Médine, d’autre part Ben Laden semble aussi être à peu près indifférent aux charmes du socialisme tiers-mondiste tout au contraire de la majorité des autres mouvements islamistes qui, comme les frères musulmans disséminés entre l’Égypte et la Syrie, comme l’islamisme marocain ou turc ou yéménite ou omanais ou occidental ou encore comme l’islamisme militant des chiites ont intériorisé la notion occidentale d’idéologie dans toutes ses composantes. L’islamisme chiite lui-même a subit une révolution dans les années 1950, qui commence avec l’Ayatollah Kashani (sorte de mentor de l’Ayatollah Khomeiny) qui renverse la tradition quiétiste jusque là dominante (qui est véritablement en phase avec l’apolitisme féodal des clercs) au profit de l’introduction des formes développées en occident (des terroristes nihilistes aux faisceaux de Mussolini) de l’action violente.

L’islamisme se définit donc essentiellement comme un mouvement transnational, fragmenté mais qu’une idéologie suffisamment homogène permet de classer dans une seule catégorie avec des types distincts. C’est volontairement que je ne m’intéresse pas à l’islamisme très conservateur sponsorisé par l’Arabie Saoudite mais bien plutôt à celui, infiniment plus élaboré et qui est, d’une certaine manière, progressiste, qui s’affirma, en phases successives, entre l’Égypte et l’Iran. Car Ben Laden ne se soucie pas de dire que le voile est une liberté pour la femme ou que l’islam est moderne et qu’une république islamique est forcément de nature démocratique. Les islamistes les plus influents, sont ceux qui ont intériorisé toute une série de conceptions occidentales de la chose politique et sont entrés de plein pied dans la modernité, à la façon des romantiques européens au XIXe siècle et, surtout, du fascisme italien, du nazisme allemand et des révolutionnaires bolcheviques.

Ni tout à fait réactionnaires ni tout à fait progressistes, les islamistes se revendiquent comme modernes. Ils prétendent, eux aussi, vouloir développer leur nation et la faire accéder au rang de nation avancée, ils créent des industries ou des artisanats de guerre comme à Gaza, en Iraq et en Iran, ils se communiquent leur savoir faire subversif et militaire comme cela se produit de l’Iraq à l’Afghanistan et du Hezbollah au Hamas, plus encore, ils créent des institutions extrêmement spécialisées comme le Conseil à la Sécurité Nationale iranien et, de même, ils élaborent des stratégies complexes, extrêmement bien documentées et fondées depuis une revue en détail des connaissances humaines, même profanes, déjà existantes, pour parvenir à propager leur modèle révolutionnaire à l’ensemble du Moyen-Orient. C’est-à-dire que des formes d’organisation résolument séculières, jamais décrites dans le Coran et jamais expérimentées par des musulmans mais inspirées de modèles de lutte terroriste d’Amérique Latine, d’Europe et d’Asie ont été adaptés au contexte du Moyen-Orient. Les islamistes génèrent même au sein du nouveau pouvoir des catégories sociales où les laïques (dans le sens de personnels non religieux dont la fonction essentielle est d’être des technocrates) prennent une part importante pourvu qu’ils soient acquis à la cause tels les Pasdaran en Iran. Groupes qu’ils doivent par la suite surveiller.

Les islamistes ne se contentent, d’ailleurs, pas de piocher au gré des circonstances des théories et autres discours auprès de leurs concurrents politiques. Khomeiny a innové en développant le concept de Velayat-e-faghih (gouvernement du docte), véritable doctrine de l’État islamique iranien qui allait être bâti de 1979 à 1982. Ben Laden veut restaurer un pouvoir purement impérial avec son vœu de réunir le monde islamique dans un Califat universel. D’une manière plus surprenante, les gouvernements islamistes ont été capables de faire l’expérience de la Realpolitik et donc laisser à plus tard la réalisation pratique de leur aspiration à régir le monde. Ainsi de l’Iran qui se montre capable, en dépit de ses préventions idéologiques et d’une inimitié irano-russe centenaire, de se porter candidate à l’OCS (Organisation de Coopération de Shanghai qui regroupe surtout deux membres permanents du Conseil de Sécurité, la Russie et la Chine) et de s’engager dans une stratégie énergétique tout à fait compatible avec celle de la Russie.

D’une certaine manière, ces développements nouveaux laissent à penser qu’il existerait un islamisme pragmatique, qui, sans renoncer à son projet mondial, s’engage par étapes dans l’entreprise révolutionnaire et un islamisme jusqu’au-boutiste qui tente de déclencher une déflagration générale, immédiatement. C’est Elie Barnavi (dans l’émission « Répliques » sur France-culture d’Alain Finkielkraut du 16 septembre 2006), historien et ancien ambassadeur d’Israël à Paris, qui explique cette nuance par une comparaison entre Staline, l’homme du socialisme dans un seul pays - en attendant de pouvoir organiser son expansion universelle - et Trotsky, le père de l’Armée Rouge, le jusqu’au-boutiste qui refusait toute concession au réalisme et se faisait l’ardent défenseur de la révolution mondiale instantanée [xi] .

Encore une fois, on peut classer les mouvements islamistes selon qu’ils soient pragmatiques et relativement perméables au fait national ou fondamentalement impatients et résolument « supranationalistes ». Al Qaïda se rangerait dans le camp de ces derniers tandis que le Hezbollah se situerait dans le camp des premiers. Les Frères musulmans tableraient sur « l’islamisation par le bas » pour que, le moment donné, dans un pays donné ils puissent accéder au pouvoir et organiser la chute des autres avec des moyens accrus. Les salafistes et autres mouvements soutenus par la mouvance wahhabite sembleraient également adopter la stratégie des Frères musulmans après leurs échecs Algériens et Afghans.

Toujours dans la même lignée, les salafistes sont éminemment antipathiques pour le monde Occidental et pour une majorité de musulmans car ils mettent en avant une idéologie par trop intransigeante et trop épurée en comparaison avec les islamistes « mous » qui flirtent avec les idées de la gauche. Le discours de gauche favorise les islamistes qui ont su l’adopter et jouer de la fibre anti-impérialiste et qui, au nom de la modernité, conduisent leur action. Ils ont, d’ailleurs, réussit à faire admettre à l’Occident l’idée qu’il existe des islamistes modérés avec lesquels il est possible de discuter, de cohabiter et surtout de commercer. On devra sans doute à Foucault et à Jean Daniel du Nouvel Obs de nous avoir rendu, du moins pour un temps, la révolution islamique iranienne sympathique. Foucault y voyait quelque de «très excitant, très étrange, fou» [xii] , un évènement porteur d’espoir où un peuple s’était éveillé à son identité islamique (oubliée l’identité perse trois fois millénaire) et allait renverser un roi somme toute comparable à Louis XVI.

Le relativisme décrié en occident est celui hérité des philosophies de personnalités comme Foucault, Derrida, Liotard ou Sartre. C’est un relativisme qui établit des équivalences qui défient toute logique comme par l’exemple l’idée de renvoyer dos à dos Israël et le Hezbollah, un État démocratique et un mouvement terroriste. C’est un relativisme qui excuse le terroriste palestinien et reconnaît la valeur de l’excuse arabe : le fameux sentiment d’humiliation. C’est aussi un relativisme qui combat ce que, depuis les Lumières, l’Occident s’efforce d’accomplir chez lui, soit un État de droit aussi neutre que possible, une démocratie de plus en plus substantielle et une prospérité économique qui ne se dément pas, en dépit de périodes de ralentissement qu’on qualifie à tort de crises. Mais c’est aussi la critique du matérialisme ou de la société de consommation, c’est l’idée que finalement le progrès n’a servi à rien et même qu’il a engendré les pires horreurs car les nazis, après tout, ne doivent-ils pas à la science et à la méthode d’avoir organisé si efficacement l’extermination des Juifs? Ajoutons également l’idée que les libertés sont illusoires, que le pouvoir échappera toujours au citoyen et que l’État, même démocratique, a, en réalité, su adapter ses moyens de contrôle sur le citoyen. L’idée, encore, que notre identité ne se définit pas par rapport à notre adhésion à la nation, comme par un contrat dûment compris et cosigné mais qu’elle se définit dans le regard de l’autre ou par des traits spécifiques distincts tels que notre sexualité, notre religion ou encore notre tenue vestimentaire.

L’idée, finalement, que la vie perd son sens et ainsi, l’Occident désenchanté envierait un monde islamique qui semble ne jamais douter de rien. Pour d’autres ce fût la fascination exercée par les Castro et autres Mao – et même Adolf Hitler – sur des foules électrisées auxquelles on ne promettait pourtant que d’aligner les tonnes d’acier ou de doubler la production de sucre [xiii] . Et justement, il y a un point commun entre, d’un coté Mao et Castro et de l’autre, Hassan Nasrallah, Ruhollah Khomeiny et Ahmed Yassine : le charisme. Il y a aussi quelque chose de particulièrement frappant depuis que George Walker Bush est devenu président des É-U : l’obsession du choc des civilisations n’est même pas le fait de son administration ni même des néoconservateurs – en réalité rien n’est plus éloigné du néoconservatisme que cette théorie qui nie l’universalité de l’aspiration humaine à la liberté individuelle – mais celle des Chirac et autres Kofi Annan! Les Américains n’y croient tout simplement pas tandis que les français tentent à tout prix de l’éviter!

Sur le vieux continent, des voix s’élèvent pour dénoncer en chœur la politique étrangère américaine, elles l’accusent de provoquer ce choc des civilisations tant redouté. En réalité, le choc des civilisations est une théorie qui a totalement échappé à son concepteur pour devenir le dada des pacifistes (nouvellement reconvertis, cela va sans dire) européens et des islamistes. Brandie comme un épouvantail, elle permet aux deux parties d’avancer leurs agendas respectifs, à savoir, pour les islamistes d’exister politiquement, de gagner en visibilité et de devenir des interlocuteurs incontournables de l’Occident, de normaliser leur pouvoir de fait, fut-il celui de l’État islamiste ou d’un parti influent mais toujours en attente de la révolution salvatrice. Coté européen, elle permet à un certain nombre d’intellectuels, de médias et de politiques situés à droite comme à gauche de faire valoir « une autre vision » du monde fondée sur une multipolarité qu’il n’en peuvent plus d’attendre depuis que l’OTAN eut réaffirmé son utilité à l’occasion de la crise Yougoslave.

Islamistes et relativistes européens souhaitent la même chose sur un point capital : contraindre l’Amérique à renoncer à son statut de superpuissance, substituer à la pax americana un ordre inspiré du concert européen des nations au XIXe siècle, concert dans lequel des puissances régionales comme l’Iran et les puissances moyennes comme la France et la Russie peuvent compter. Mais il faut pour cela qu’un pouvoir islamiste fort émerge au Moyen-Orient et que les puissances régionales d’Amérique Latine et d’Asie empiètent toutes en même temps sur la sphère d’influence Américaine. L’ « empire » ayant éparpillé ses forces et multiplié ses engagements, c’est le moment opportun pour le faire imploser et le ramener à de plus modestes proportions. C’est dans cette alliance tacite qui fait parrainer par Kofi Annan le projet d’ « Alliance des civilisations » [xiv] que l’on retrouve Desmond Tutu (un militant actif de la « Théologie de la Libération ») et l’Ayatollah Khatami au sein d’un groupe de dix-huit « sages ».

Le véhicule qui permettra aux islamistes de remonter les canaux médiatiques, cette fois-ci en sens inverse, vers l’Occident, est désormais disponible. La séduction opère déjà qui fait décrier par certains l’esprit de Munich qui sacrifie le droit à l’autodéfense d’un Israël jugé par certains comme une anomalie au Moyen-Orient sur l’autel d’un islamisme que l’on s’est résigné à laisser se pérenniser. Plus encore, puisque la liberté n’est pas et la démocratie une autre forme de tyrannie, le voile islamique peut tout aussi bien être synonyme de choix personnel et la Charia être envisagée pour une application partielle en Ontario, au Canada, tout cela au nom de la liberté. Le fait communautaire et la société multiculturelle seraient un progrès dans l’émancipation des populations immigrées, au détriment des droits individuels – expression devenue négative – mais en faveur des droits collectifs. Expression positive puisqu’elle implique fallacieusement une notion de partage. L’éthique de responsabilité qui interdit de caricaturer Mahomet devient un comportement sage et responsable, souhaitable et reproductible dans d’autres situations. La sainte Alliance est, en somme, de retour, entre différents pays et mouvements qui souhaitent figer les rapports de force internationaux pour s’accorder un répit salvateur, pour enrayer le déclin des puissances européennes, Russie incluse, d’une part et permettre aux forces islamistes de se régénérer d’autre part puisque les peuples travaillent désormais pour eux.

Il est très intéressant de savoir pourquoi Khatami a séduit l’Occident. La république islamique d’Iran regorge de surprises et en voici une de taille : les mollahs, organisés en oligarchie, se divisent entre plusieurs courants de pensée dont deux existent depuis les débuts du projet de Khomeiny : les heideggériens et les poppériens, du nom de deux philosophes occidentaux, l’un allemand qui flirta avec le nazisme et l’autre libéral et britannique qui se dévoua à la cause de l’anti-totalitarisme . Khatami est un poppérien et, à ce titre, il défend l’idée qu’on peut établir en Iran une démocratie islamique. Dans un cadre plus général, les heideggériens sont des partisans de la ligne dure qui estiment que la démocratie est « anti-islamique et anti-philosophique » tandis que de l’autre coté, les poppériens estiment que les mollahs doivent rechercher le soutien populaire à l’occasion d’élections. Ils ne vont, cependant pas jusqu’à admettre que des candidats anti-système puissent se présenter [xv] .

Khatami a pu convaincre l’Occident qu’un ayatollah pouvait être raisonnable. Il fut le visage humain, souriant et sympathique du régime en place à Téhéran et, de fait, dès son élection en 1997, l’Europe accepta d’engager un dialogue critique avec la République Islamique et de reprendre ses relations commerciales. Brisant finalement un tabou vieux de plusieurs décennies, l’islamisme en a profité pour se normaliser, pour consolider ses fondements idéologiques et s’affirmer comme une force incontournable sur la scène du Moyen-Orient. Hier, les puissances Occidentales semblaient regretter d’avoir été aveugles à la menace incarnée par l’Ayatollah Khomeiny et ses séides, aujourd’hui, il semble bien que l’Occident soit de nouveau prêt à croire que pour éviter un fantomatique choc des civilisations, il vaudrait mieux les laisser faire.

Pour conclure, nous assistons depuis les attentats du 11/9 à une reconnaissance du phénomène islamiste par l’Occident et à une montée irrésistible de l’influence du discours islamiste dans le monde arabe. Bien que celui-ci ne puisse pas toujours être identifié à une source précise, les différents mouvements se réclamant de l’idéologie islamiste et l’ayant développé à des degrés divers ont tendance à répéter la même chose. Il s’ensuit une homogénéisation de l’espace démographique moyen-oriental d’où les minorités religieuses fuient face à la montée de l’intolérance. L’islamisme n’est absolument pas un mouvement monolithique mais, à l’origine, un courant d’idées qui ont évolué à travers le temps, ont été perfectionnées, adaptées et pour être finalement organisées en idéologie pour un auditoire que le discours islamique traditionnel n’aurait pas suffit à convaincre.

Pour ce faire, il a intégré dans son corpus des éléments issus de groupes politiques indubitablement modernes tels que les mouvements panarabes socialistes et nationalistes (nassérisme et Baath) ou encore marxisants (le mouvement terroriste iranien réfugié en Iraq Mudjahedin-e-Khalq est marxiste-islamiste). Des intellectuels difficiles à situer entre le socialisme et le nationalisme, entre l’obstruction à la pensée issue des lumières et l’exaltation identitaire islamique (séculière) ont lancé des passerelles entre le socialisme et le relativisme européen et la construction identitaire islamiste. L’islamisme leur doit beaucoup pour leur avoir emprunté tous les éléments qui allaient conduire à la formation d’une idéologie islamiste suffisamment cohérente et séduisante pour des peuples entretenus par tous, intellectuels laïques ou panislamiques, dans l’illusion d’une insupportable humiliation.

Presque tous, laïques comme islamistes, ont participé à la lente édification d’une psyché musulmane imprégnée jusqu’à la déraison absolue par l’idée qu’un complot Juif est à l’œuvre contre le monde islamique. Les Protocoles des Sages de Sion sont souvent présentés comme véridiques dans les médias arabes lorsqu’ils ne se trouvent pas glissés dans les tables de nuit des chambres d’hôtel comme en Syrie. L’antisémitisme est devenu une composante essentielle, indissociable du monde islamique du XXe siècle et il promet de se radicaliser encore plus en ce siècle qui commence. Se croyant persécuté, le musulman se replie sur un dénominateur commun que ces mêmes intellectuels et les islamistes ont concomitamment mis en valeur : l’identité islamique. Puisque les États-nations ont faillit à la tâche de l’éradication d’Israël, les panarabes sont disqualifiés par l’histoire. Restent les islamistes dont le modèle de lutte antisioniste en Israël et au Liban est admiré et abondamment servi par une propagande sans fin grâce à la révolution des « CNN arabes ».

La gauche occidentale, une partie importante de cette gauche, est partiellement responsable du maintient de cet état de fait. Par son parti pris pro-palestinien et anti-américain, elle s’est doucement laissée séduire par l’alternative à l’inacceptable antisémitisme : l’antisionisme. Des intellectuels médiatiques laissent à penser qu’en réalité l’arabe n’est pas antijuif mais antisioniste en ce sens où il refuserait l’existence de « l’entité raciste sioniste ». Cela permet aux islamistes et autres antisémites doctrinaires du monde arabe de faire passer les formes criminelles que prend la lutte du peuple Palestinien contre un Israël nazifié par la propagande pour une réponse légitime à une puissance coloniale dont le destin ne devrait pas être différent de celui du pouvoir blanc de l’Afrique du Sud de de Klerk. C’est-à-dire, au minimum, d’obtenir d’Israël qu’il se résigne, dans le cadre de négociations de paix à accueillir quatre millions de « réfugiés » palestiniens, un suicide démographique certain pour l’État Juif ou, autrement, de faire porter le blâme à Israël lorsque des négociations de paix échouent. En outre, ces propagandistes bénéficient dans leur entreprise de la caution des mouvements de l’idéologie anti-raciste d’Occident, dénoncée par Alain Finkielkraut pour ne fustiger que le racisme blanc et pour vouloir enfermer l’expression des opinions dans les limites d’un politiquement correct, en réalité partisan, qui menace la démocratie, en Occident même.

Nombre de politiques et d’intellectuels occidentaux, de droite comme de gauche, apportent également une caution indirecte à l’islamisme en s’opposant à l’uniformisation du monde sous le « joug du libéralisme triomphant ». En se voulant les protecteurs des cultures et de l’égalité entre nations – théorie totalement opposée aux idéaux universalistes issus des Lumières qui placent l’emphase sur l’égalité des individus – ils se laissent pourtant peu à peu gagner à l’idée qu’une seule culture peut servir de référence dans le monde Islamique : l’Islam. Les cultures particulières chères à telle ou telle nation, l’histoire préislamique de l’Égypte ou de l’Iran sont passés à la trappe de la réécriture de l’histoire de cette partie du monde au profit des intérêts islamistes. Les peuples sont petit à petit dépossédés de leurs moyens de résister à la séduction d’une idéologie totalitaire qui reprogramme lentement mais avec ténacité les âmes arabes, turques, iraniennes, pakistanaises, etc.

 

* L’interview du Dr Al Ruba’i est accessible ici


[i] Voir le documentaire : Night After the Revolution

 

[ii] Lire le livre II « L’impérialisme » dans Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme.

 

[iii] Lire le livre I « L’antisémitisme » dans Ibid. L’auteur explique comment les partis xénophobes européens ont, au XIXe siècle, utilisé le thème porteur de l’antisémitisme, même lorsqu’ils n’étaient pas foncièrement opposés aux Juifs, dans leur lutte pour le pouvoir et, ultimement, pour les nazis de le conquérir.

 

[iv] Pour une histoire des minorités religieuses en terre d’Islam, lire Bat Ye’or, Juifs et Chrétiens sous l’Islam. Les Dhimmis face au défi intégriste.

 

[v] Voir Caricatures de Mahomet: réponse aux partisans de l’autocensure

 

[vi] Voir l’entrée Théologie de la libération sur Wikipedia.

 

[vii] Par exemple, E. Saïd dénonce chez Sartre son absence de parti pris pro-Palestinien et la met au crédit d’une prétendue incapacité, en Occident, à critiquer Israël à cause d’un profond sentiment de culpabilité envers la Shoah. Autrement dit, Saïd flirte dangereusement avec la thèse selon laquelle les Juifs profitent de la culpabilité occidentale pour tout se permettre en Palestine. Thèse qu’Ahmadi-Nejad et bien d’autres exploitent abondamment: Citation: « Sartre est effectivement resté constant dans son philo-sionisme fondamental. Peur de passer pour antisémite, sentiment de culpabilité devant l’Holocauste, refus de s’autoriser une perception en profondeur des Palestiniens comme victimes en lutte contre l’injustice d’Israël, ou quelque autre raison ? je ne le saurai jamais. Tout ce que je sais, c’est que, dans sa vieillesse, il n’était guère différent de ce qu’il avait été jadis : la même amère source de déception pour tout Arabe, Algérien excepté, qui admirait à juste titre ses autres positions et son oeuvre. » Source: « Ma rencontre avec Jean-Paul Sartre », Le Monde Diplomatique

 

[viii] Amir Taheri reproche à E. Saïd et A. Shariati d’avoir passé au crible la vision de l’Autre en Occident (colonisé: arabe, perse, musulman, notamment) et dénoncé un discours issu des Lumières et qui parle le langage de l’émancipation au prétexte qu’il justifie la colonisation sans s’être donnés la peine d’analyser avec la même minutie dans ce « Moi » arabe ou musulman ou perse une tendance à rejeter sur l’Autre, cette fois-ci Occidental, toute responsabilité dans les calamités qui frappent cette partie du monde.  Voir, Amir Taheri, « Fiction and non Fiction » National Review Online

[ix] À cet égard, il est révélateur que l’obsession du Chah d’Iran comme de nombreux observateurs occidentaux vis-à-vis de la révolution islamique était la crainte du basculement de ce pays dans le camp socialiste et non pas l’établissement d’un régime islamique fasciste.

[x] Chavez s’est montré très intéressé par le modèle bassij iranien, sorte de tontons Macoutes chargés de l’application des bonnes mœurs et du contrôle politique du peuple dans la rue et dans les universités. Les échanges se multiplient d’ailleurs à une vitesse lancinante entre le Venezuela et l’Iran et ces deux pays coopèrent sur des projets culturels, industriels et nucléaires. Source : Newsletter de l’AFPC (dans mes liens, ci-contre).

 

[xi] Guerre au Liban, premier bilan sur France Culture.

 

[xii] Goli Afshar, « L’ ” islamophobie ” vue d’Iran », ProChoix, La revue du droit de choisir 26-27 (2004), 29-36.

 

[xiii] Voir l’entretient accordé par Raymond Aron sur la « crise de civlisation » (7 décembre 1972) dans « Un certain regard », émission de l’ORTF visualisable sur le site de l’INA

 

[xiv] Dépêche sur le site Armées.com

 

[xv] Amir Taheri, « In Iran: British Philosopher versus German philosopher », Ashraq Al Awsat

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Reader Comments (2)

Votre article est passionnant et instructif; il a le mérite de ne rien laisser dans l'ombre pudiquement comme l'a fait une émission de France Culture ce dimanche 29/10/06 vers 18h, et qui se contentait de souligner la clôture de l'islam, l'impossibilité d'une liberté humaine compatible avec l'existence de Dieu, et ce très tôt, dès le XIème siècle.
octobre 29, 2006 | Unregistered CommenterFrancine
Merci pour votre commentaire Francine et de m'avoir parlé de cette émission. Je cours l'écouter!
octobre 31, 2006 | Unregistered CommenterLéviathan

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