Malek Boutih sur l'antisémitisme, l'antiracisme dévoyé et le sionisme
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A la une : Entretien avec Malek Boutih
Sophie Chauveau
Entretien Primo avec Malek Boutih
(Juin 2004)
De dix à vingt mille parisiens pour marcher contre l’antisémitisme, vous appelez ça un succès ou une défaite ?
Malek Boutih : Une victoire extrêmement importante puisqu’elle a permis de mettre les pieds dans le plat de ce débat non extériorisé qui traverse la société.
Celui de l’antiracisme?
Oui. Il fallait clarifier ce mélange savamment utilisé entre le conflit du Moyen-Orient et l’antisémitisme ici. Depuis toujours, je crois qu’il n’y a pas de lien entre ce qui se passe là-bas et la montée de la violence antisémite ici aujourd’hui.
Pour vous, il n’y aurait pas de relation entre ce qui se passe ici et là-bas?
Seulement comme prétexte. Il n’y a pas de nouveauté: les antisémites ne disent jamais clairement :” je n’aime pas les juifs ”, ils trouvent des prétextes au-dehors. Et bien ce brouillard-là a été clarifié par la manif. Affirmer qu’on marchait contre la violence antisémite et ne pas la mêler avec tous les racismes, sortir du verbiage, c’est ce que SOS-Racisme a réussi à signifier ce jour-là.
Peut-on détailler un peu ces contradictions?
Il y a toujours un combat antiraciste général et des formes de racisme particulières qui demandent des investissements particuliers. C’est le cas de l’antisémitisme. Les Juifs, c’est pas l’étranger, c’est pas un problème d’intégration, c’est pas un rapport nord-sud ni un reliquat des anciennes relations coloniales… C’est quelque chose de plus profondément ancré dans la culture européenne, la construction symbolique du bouc émissaire par excellence. La manif a permis le débat là-dessus et de comprendre comment le glissement sémantique fait qu’on s’enferme dans des impasses.
il n’est que sémantique, le glissement ?
On n’en est pas à accuser les organisations de participer directement à la propagande antisémite. On a démontré à une partie de l’opinion publique le danger : quand on commence à absorber une petite dose d’idées pernicieuses, on est vite conduit à absorber le tout. En particulier sur ce qui se passe au Moyen-Orient, sur la confusion des termes. Ça montre où ont lieu les glissements. La manif a fait une piqûre de rappel, chacun peut être aussi amené à glisser.
A qui profite ce glissement ?
Aux antisémites d’abord, ça apporte de l’eau à leur vieux moulin. Aux négationnistes, toujours les premiers à faire l’amalgame entre les actes antisémites et le conflit là-bas. A l’extrême droite qui se trouve enfin débordée par plus extrême qu’elle, et puis, à tous les jeunes en pleine crise idéologique et politique.
Ils essaient de la sorte de se construire un nouveau discours. Une sorte de canada dry de l’antisémitisme : ils ne le sont pas, mais en ont la forme, la couleur, les propos … Ça leur évite de penser aux déplaisants problèmes du XXI ° siècle : les ghettos, les relations avec certains pays… L’antisémitisme remplit toujours le vide idéologique pendant les crises politiques et sociales.
Comment y remédier ?
le discours dangereux consiste à rentrer dans leur jeu. Il ne faut pas esquiver le débat mais toujours marquer une ligne de démarcation claire : refuser la jonction entre les deux problèmes : ici et là-bas. Quand certains membres de ces fameuses associations me critiquent moi, Malek Boutih, en tant que dirigeant politique, ils me traitent de pro-israélien.
C’est très intéressant parce qu’à ma connaissance, je n’ai jamais fait de déclaration sur le problème israélo-palestinien. Sinon sur la paix en général et le fait que je la vois avec deux pays pour deux peuples, ce que j’ai toujours dit avant que ça ne devienne un grand débat. Dès 2000, avec Patrick Klugman, j’ai montré une opposition frontale à l’antisémitisme. Penser que je suis pro-israélien parce que je défends les Juifs de France, c’est leur amalgame à eux.
Qu’en est-il de votre position aujourd’hui ? Le mot sionisme signifie quoi pour vous ?
Un nationalisme comme un autre. Avec ses aspects émancipateurs et oppresseurs. Le nationalisme est à la fois celui xénophobe et frileux de Le Pen et celui du Résistant Français de 40/45, il porte pourtant le même nom.
Si le sionisme n’est qu’un simple nationalisme, comment en informer ceux de nos concitoyens qui le considèrent comme un racisme ?
On ne peut pas se vivre en permanence dans la société de communication. Tout le monde ne partage pas l’avis des antiracistes dévoyés. Tout le monde n’est pas devenu antisémite. C’est aux responsables politiques de ne pas accepter ces glissements. La position de chacun doit être nette là-dessus. Sans frilosité. L’autre enjeu est celui de l’éducation que personne encore n’a su relever.
On oublie de repenser l’utilité de l’école par rapport à la société qui, elle, évolue et change très vite. Voir le sexisme qui n’est nullement enseigné en classe alors qu’on n’en est plus aux débuts de l’émancipation des femmes pourtant ! La permanence de l’idéologie sexiste indique qu’on doit enseigner l’antisexisme en classe.
Or, ça n’est pas fait et on considère encore que ça va se faire au-dehors, idem pour l’éducation antiraciste. Ce sont des priorités qui ne doivent pas relever d’opérations exceptionnelles mais d’un travail de fonds, du CP à la terminale.
Et ce travail au PS, vous l’envisagez comment ?
Je suis très frappé de l’inaction des pouvoirs publics, vous m’interrogez comme homme politique, je porte donc un jugement sur la politique actuelle: le gouvernement a du mal à passer des belles déclarations aux actes. On a privilégié une réponse policière devant l’insuffisance pédagogique.
Pour vous, l’urgence est d’abord éducative. Que préparez-vous au PS ?
On est un parti d’opposition, on doit avoir une attitude claire. Nous prenons notre part de travail militant en préparant un document pour nos adhérents sur l’antisémitisme et ses nouvelles formes.
[…]
Tout de même, les juifs de France n’ont pas pu oublier le rapport Boniface.
Je vous ferai dire que justement, Boniface a démissionné de la direction du PS, nous ne souhaitons pas inscrire le PS dans ce genre de rapport avec la société, c’est-à-dire aller dans le sens des communautarismes.[…] C’est révélateur d’une partie des leaders des associations juives qui ont tendance à en surajouter sur le PS.
Que voulez-vous dire ?
Très critiques envers le PS, silencieux quant à la droite qui serait parfaite.
Qu’il existe des juifs de droite parait normal. Ce qui nous inquiète, c’est plutôt le grand chagrin des juifs de gauche ou simplement des gens de gauche pour qui Israël compte et qui pensent que la France se doit d’être irréprochable envers tous les juifs. Face au PS, aujourd’hui ils se sentent abandonnés par leur parti de référence, en tout cas depuis la seconde Intifada.
Alors ça c’est autre chose. Il est sûr que la gauche de l’année 2000 jusqu’à l’élection présidentielle n’a eu ni la clairvoyance du phénomène auquel elle était confrontée (mais beaucoup de gens à l’époque ont cru à une bouffée de violence liée aux images) ni le courage pour utiliser le mot antisémitisme au moment où ça a commencé.
Et ensuite ?
Depuis, les choses ont beaucoup changé. Les prises de position ont été claires comme la volonté de ne rien laisser passer.
On en est toujours au niveau déclaratif. Le PS vient de gagner toutes les régions, quels actes sont prévus ?
Mais les déclarations, ça compte, ça rassure. L’action, elle, relève du gouvernement. Pourtant à l’échelle locale il se passe beaucoup de choses. Et sans polémiquer, je suis prêt moi-même si on me le demande, à donner un coup de main à l’éducation nationale pour créer une pédagogie antiraciste dans les écoles.
Et sur le plan international quelle est votre position personnelle quant au conflit du Moyen-Orient ?
J’étais invité et présent au moment de la déclaration des accords de Genève. Cette position est la seule qui vienne spontanément au coeur de tout être humain. Quelle autre solution que la Paix et le droit pour ces deux peuples de vivre dans un Etat? Genève a inventorié toutes les modalités pratiques. Ce n’est qu’une question de volonté politique désormais. De l’émergence d’une gauche israélienne assez forte. Idem chez les Palestiniens.
Certes, les conditions ne sont pas comparables dans ces deux sociétés, d’un côté un Etat démocratique et organisé parce qu’il en a les moyens, et de l’autre une société où quand même, des courants politiques émergent. Pour l’heure, les discours de droite dominent : sécuritaires et sans perspectives politiques.
Israel est en guerre.
On peut dire qu’Israël est en guerre depuis sa création. Ça n’a pas empêché Rabbin, ancien militaire, en période de guerre, de prendre une initiative politique. Initiative indispensable aujourd’hui en Israël comme en Palestine où il doit y avoir clarification par rapport aux islamistes dont on sait qu’avec eux, il n’y aura jamais d’accord de paix.
Pourtant, ce sont les deux camps extrêmes qui mènent la danse, l’ultra droite israélienne et les islamistes palestiniens dans un discours de catastrophisme et de négation de l’autre. Ma position, les accords de Genève, tous les accords de Genève, rien que les accords de Genève.
Qu’avez- vous à dire sur la liste Euro Palestine? Comment le PS va-t-il se démarquer franchement de la dérive islamo gauchiste ?
Je vais être honnête : aucun commentaire à une liste dont le seul objet est d’exister par la polémique. Qui n’est présente qu’en Ile-de-France et qui est totalement incongrue par rapport à l’Europe. Le meilleur service à leur rendre, c’est de n’en pas parler. Je me félicite cependant que Madame Shahid qui représente les Palestiniens en France ai condamné cette liste qui ne fait qu’instrumentaliser la cause palestinienne.
Ce qu’il eut fallu faire avec Dieudonné ?
Il a tendu un piège et la société est tombée dedans. Il ne faut pas le prendre pour ce qu’il n’est pas.C’est un clown raté, il n’a pas réussi comme comique, alors il fait scandale pour qu’on parle de lui. Taisons-nous. Aujourd’hui l’antisémitisme crée le scandale, demain ce sera autre chose, la pédophilie…
J’étais président de SOS racisme quand Houellebec et Fallacci ont sorti leurs livres. Ils voulaient de la pub pour vendre; j’ai refusé de porter plainte. Le MRAP et la LDH sont entrés dans ce jeu-là parce que c’est le leur. Eux aussi ont besoin d’exister dans les médias depuis qu’ils n’ont plus les moyens de remplir le champ politique.
Mais pourquoi ont-ils perdu leur aura, surtout la LDH ?
Parce qu’il y a une crise de l’antiracisme, qui n’est pas en soi en question. Ces associations se sont construites pendant la décolonisation, contre la domination d’une partie de l’humanité sur l’autre, pour le droit à l’émancipation des peuples.
Or, même si ça n’a pas abouti partout, aujourd’hui, il n’y a plus de pays colonisé au sens où on l’entendait. Au contraire, la diversité du Sud est entrée dans les pays du nord. Donc on a besoin d’un nouvel antiracisme qui ne soit plus l’affirmation d’une identité mais celle du métissage général. Le droit pour chacun à une identité individuelle.
Dans le métissage on n’est pas tenu à une appartenance, on a tous les droits. Le prêt à penser des années 60 n’est plus adéquat pour penser l’antiracisme d’aujourd’hui. Il y a une cohérence dans l’incompréhension de ces associations sur l’antisémitisme comme sur le problème du voile. Ils relèvent d’une vision d’avant, et qui n’a rien à voir avec ce que représente cet outil idéologique dans la période actuelle.
Ces MRAP et autre LDH ont donc subrepticement cessé d’être progressistes. Comment le PS va-t-il s’en démarquer ?
On l’a fait clairement lors du FSE. On a dit tout haut ce qu’on pensait de la présence de Tarik Ramadan, mais on n’a pas refusé de participer à des débats. Tout en condamnant sa présence. On a là entamé le travail de clarification. On va continuer.
La question qui résout et résume toutes les autres, c’est celle de l’égalité. La montée des inégalités sociales géographiques, sexistes met à mal la république.
La république doit tenir ses promesses émancipatrices. Faisons reculer la discrimination pour rendre confiance dans l’idéal républicain.
© Primo Europe, le 16 Juin 2004. Entretien mené par Sophie Chauveau




Reader Comments (6)
Ce rapport semble être en ligne sur le site France Echos. Je ne l'ai pas lu mais le PS n'a pas voulu qu'on en parle.
Voilà en version "interactive" un appui aux conclusions de Boutih à propos de l'immigration et l'effort de notre chère République concernant "l'intégration":
http://www.dailymotion.com/visited/search/immigration%20France/video/xi8m1_manipulation-immigration-maghreb-ju
Sinon pour les sources des "maux" vous pouvez lire allègrement un ouvrage ni long ni indigeste intitulé "La république coloniale" co-écrit par : Nicolas Bnacel, Pascal Blanchard et Françoise Vergès.