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La politique israélienne de la France, 1948-68

Posted on jeudi, novembre 30, 2006 at 11:48PM by Registered CommenterLéviathan in , , , | Comments16 Comments

Addendum du mardi 5 décembre 2006:

Via le blog de JC Durbant, j’apprend que Sarah Gavison-Chauveau a écrit un très bon texte sur le même sujet de moi il y a une dizaine de mois. Cliquez ici pour le lire.

Le blog de JC Durbant vaut également le détour.

 

Addendum du samedi 2 décembre 2006:

Un résumé de cet article a été posté sur PAF blog 2.0.

Vous pouvez aussi le télécharger en version PDF.

 

Durant la Révolution, le comte de Clermont-Tonnerre déclara devant la Constituante qu’ « il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus ». La France émancipera les Juifs qui petit à petit céderont aux sirènes de l’assimilation. Un siècle plus tard, l’affaire Dreyfus –qui fera écrire à Barrès « que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race » – réveillera le nationalisme Juif en révélant au grand jour l’antisémitisme de larges fractions de la société française.

De pair avec les péripéties propres à l’histoire des juifs en France, la politique étrangère française n’aura pas toujours été amicale envers le sionisme et l’État d’Israël. Les relations franco-israéliennes sont marquées par une succession d’épisodes dramatiques. Or, dans cette continuité acrimonieuse, une période particulière se détache : celle de l’alliance franco-israélienne de 1954 à 1967.

Comment expliquer cette idylle franco-israélienne qui, en 1956, alliait les deux pays dans une guerre contre l’Égypte? Pourquoi la France, contrairement aux autres États européens demeurés neutres, a-t-elle finalement choisi le camp arabe dans le conflit qui oppose ce dernier à l’État juif? Enfin, est-ce que cette posture est stratégique ou découle-t-elle d’une lutte d’intérêts gagnée par un Quai d’Orsay pro-arabe ?

En réalité, l’alliance franco-israélienne reposait sur une entente tacite qui liait dans une amitié particulière la génération d’hommes politiques socialistes français et israéliens de l’après-guerre. Cette alliance ne survivra pas au retour de la droite et à l’avènement de la Ve république. Le Quai d’Orsay en profitera alors pour regagner le terrain perdu et défaire pour les décennies à venir la relation franco-israélienne.

 

Genèse d’une alliance

 

Une alliance stratégique

En 1954, la France accepte de livrer à Israël d’importantes quantités de fournitures militaires. Le contrat, signé par Shimon Pérès et le ministre de l’Air Catroux est le premier de toute une série qui allait lier la France et Israël dans une alliance tacite dirigée contre Nasser [1] . Pour Vincent Auriol, premier président de la IVe république, cette alliance sert les objectifs stratégiques français :

En ce qui concerne la question palestinienne, la donnée fondamentale pour nous est que nous ne pouvions pas admettre la défaite d’Israël. Une victoire arabe se serait traduite par un accroissement de l’agitation en Afrique du Nord. Un État juif au centre du monde arabe était pour nous une garantie de sécurité et d’équilibre [2] .

Pourtant, cette alliance , bien qu’elle s’explique par des intérêts stratégiques croisés, était loin d’être une évidence. En effet, les augures d’une éventuelle alliance franco-israélienne ne sont pas au beau fixe lorsque l’État hébreu accède à l’indépendance en 1948. La France traînera plusieurs mois avant de reconnaître l’État juif et d’établir des relations diplomatiques pleines et entières avec ce dernier [3] . D’ailleurs, la France est traditionnellement proche d’un monde islamique chez qui elle a pris l’habitude de contracter des alliances contre ses rivaux européens. De son côté, Israël est, lors de la guerre d’indépendance, un peuple en lutte contre le mandat britannique et, à cet égard, les non-alignés et l’URSS lui sont bien disposés et lui fournissent même des armes [4] .

Or, tout n’éloigne pas Israël de la France. En effet, bien que les institutions du jeune État soient d’inspiration socialiste, le père de l’indépendance et Premier ministre, D. Ben Gourion, se range derrière les É-U lors de la guerre de Corée [5] . Déjà victime des pressions arabes auprès des non alignés, Israël perdra également le soutien de l’URSS et de ses alliés. Isolé, l’État juif se cherche un protecteur occidental. Les représentants israéliens tenteront, sans grand succès, d’obtenir des armements auprès de Washington et de Londres [6] . Finalement, à la faveur des évènements de l’Algérie et d’une classe politique sympathique envers le sionisme, c’est la France qui aidera Israël à se doter de l’outil militaire qui lui garantira sa survie.

Philosémitisme à Paris

Cette classe politique française, bien disposée à l’égard d’Israël, ne se trouvera que dans les années 1950. « La naissance d’Israël a en effet été saluée en France par de véritables témoignages de sympathie, à la fois politiques et populaires » [7] . Parmi les hommes politiques qui manifestèrent leur sympathie à Israël se trouvent de nombreux socialistes tels « Pierre Mendès France, Georges Bidault, Robert Schuman, Maurice Bourgès-Maunoury, Guy Mollet ou bien encore Christian Pineau » bien que presque tous, gaullistes et communistes, manifestèrent le même enthousiasme [8] . La France, d’ailleurs, éprouve un sentiment de culpabilité envers le peuple Juif pour le rôle joué par Vichy dans les plans nazi [9] . Mais, c’est entre socialistes que s’établissent des relations d’amitié et de respect mutuel entre hommes politiques israéliens et français. Il est vrai que le sionisme triomphant dans l’Israël des premières décennies est également socialiste.

Or, en 1954, P. Mendès France est élu président du Conseil et dans les années qui suivront, on retrouvera à ce poste G. Mollet puis M. Bourgès-Maunoury. Enfin, des industriels français de premier plan, tels M. Dassault, le constructeur des avions Mirage, sont juifs ou font preuve des mêmes dispositions envers Israël [10] . Cette classe politique et ces intérêts industriels contrecarreront les desseins d’un Quai d’Orsay issu d’un tout autre monde. En effet, les socialistes s’affrontent autour du soutien accordé à Israël, aux diplomates issus de l’aristocratie catholique française [11] .

Contraint à réduire la voilure, le Quai d’Orsay devra se contenter de minimiser autant que possible l’ampleur de la coopération franco-israélienne. En effet, ce dernier tentera sans succès de bloquer ou de limiter les livraisons d’armes françaises à Israël [12] . Pour « Pierre Maillard, de la Direction Afrique-Levant, les transactions d’armes franco-israéliennes étaient une aberration et ne constituaient pas une base de coopération entre les deux pays » [13] . A. Thomas, directeur de cabinet du ministre M. Bourgès-Maunoury, évoque « nos litiges et nos chicanes avec le Quai d’Orsay » ou encore comment « il fut convenu que [dans la politique relative à Israël] l’administration du Quai n’y serait en aucun cas mêlée » [14] .

La crise de Suez

Cette rivalité entre le cabinet et l’administration du Quai atteindra son paroxysme à l’occasion de la Crise de Suez en 1956. Pour les affaires étrangères, ce sera le ministre C. Pineau qui s’investira directement dans les préparatifs de l’expédition militaire franco-britannique. Cet état des tensions est bien résumé dans la déclaration de ce dernier au ministère de la Défense : « Surtout pas un mot au Quai d’Orsay! » [15] .

Cet épisode épique est l’occasion d’une intense et secrète activité diplomatique entre, d’une part les principaux actionnaires de la compagnie du canal, le Royaume-Uni et la France et, d’autre part, cette dernière et Israël. C’est aussi l’apogée de la relation privilégiée qu’entretiennent la France et Israël. En effet, la guerre d’Algérie promet d’être longue tandis que Nasser s’est procuré de grandes quantités d’armes en Tchécoslovaquie [16] . L’inquiétude est donc très vive à Paris comme à Tel-Aviv.

S’ensuit alors un épisode inédit dans les rapports personnels qu’entretiennent les dirigeants français et israéliens. Le 22 octobre, D. Ben Gourion s’envole secrètement pour la France où G. Mollet l’accueille à l’aéroport militaire de Villacoublay [17] . D. Ben Gourion vient « implorer » la France de protéger Israël – menacé selon lui dans sa survie même – et de hâter les transferts d’armes ainsi que d’y envoyer la Marine Nationale pour protéger Tel-Aviv et Haïfa [18] . La réponse du président du conseil se fera dans le registre de l’émotion suscitée par l’entretient : « Je ne laisserai pas commettre ce crime », répond-t-il [19] .

La France enverra donc des pilotes, des avions supplémentaires, des chars et trois bâtiments de la Marine Nationale protègeront les cotes israéliennes. Un an plus tard, après la vente par la France du réacteur nucléaire de Dimona, les liens entre les deux pays commenceront lentement à se détériorer [20] .

 

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La revanche du Quai d’Orsay

 

 

La classe politique contre le Quai

L’alliance franco-israélienne, nous l’avons vu, s’est forgée contre l’avis du Quai d’Orsay et sans son concours. Elle a, certes, lié étroitement les militaires et les industriels des deux pays jusque dans une intense coopération nucléaire [21] mais elle s’est surtout forgée au-delà des calculs d’intérêt parce que toute une génération d’hommes politiques français partageaient avec leurs compères israéliens des affinités particulières : ils étaient majoritairement socialistes, français comme israéliens ; certains parmi les Français étaient juifs, d’autres, juifs comme non juifs, furent des résistants, avaient combattu le nazisme ensemble et gardaient parfois le souvenir des camps de concentration, les Français voulaient donner un sens moral à leur action et réparer les crimes de Vichy. En outre, Israël était véritablement isolé et sans le concours de la France, cet État risquait de se trouver dans une position intenable face à la pression arabe [22] .

Or, cette alliance reposait essentiellement sur des relations personnelles, sur des engagements non écrits ou encore sur une admiration réciproque des Israéliens pour la patrie de la Révolution et des Français, tel l’ambassadeur Gilbert à Tel-Aviv– une exception au sein du personnel du Quai – face à la résurrection d’Israël [23] . Shimon Pérès décrira cette alliance en des termes qui rendent bien cet état d’esprit français, cette idée de remplir un devoir moral en protégeant Israël :

L’alliance avec la France fut une amitié presque sans précédent dans les annales des relations internationales. Dépourvue de caractère officiel, elle ne fit l’objet d’aucun traité formel et se développa dans un esprit de confiance et de compréhension mutuelles dont on trouve rarement l’exemple entre gouvernements [24] .

Cette relation très spéciale ne survivra pas à l’épreuve du temps et de la rotation des personnels politiques. En 1958, la France se dotera d’une nouvelle constitution et la gauche ne récupèrera le pouvoir qu’en 1981, à l’occasion de l’élection de F. Mitterrand. En effet, l’absence d’engagements écrits entre la France et Israël, la non institutionnalisation de cette relation privilégiée facilitera la tâche à un Quai d’Orsay tout disposé à défaire les liens que les deux pays ont tissés dans les années 1950. C’est que le calcul stratégique du président Auriol ne faisait déjà pas l’unanimité et, d’ailleurs, même les amis d’Israël dans les différents cabinets de la IVe république n’étaient pas tous, loin s’en faut, de farouches partisans de l’Algérie française [25] .

Or, c’est parmi les partisans de la traditionnelle politique arabe de la France que se recrutera le futur ministre des affaires étrangères sous les gouvernements Debré et Pompidou : M. Couve de Murville. Ce dernier était, d’ailleurs, très critique envers l’expédition de Suez et le maintient de l’Algérie française et il mènera jusqu’à son terme la reconquête par la bureaucratie du Quai de ses prérogatives diplomatiques [26] .

C’est l’heure où la France, en changeant de personnel politique, change également l’interprétation de ses intérêts stratégiques. La fin de la guerre d’Algérie coïncidera avec l’intensification du rythme de la reconquête des positions françaises dans le monde arabe. En 1959, alors que le monde arabe a placé Israël sous embargo économique, le Quai d’Orsay parvient à faire annuler un contrat de montage de voitures Renault à Haïfa [27] . La coopération nucléaire franco-israélienne sera arrêtée en 1963 et Israël éprouvera des difficultés grandissantes pour se procurer du matériel militaire français à partir de 1965 [28] .

Pour le Quai d’Orsay, les intérêts de la France jouent en faveur du camp arabe. En 1963, un rapport officiel est remis au général de Gaulle. Il y est écrit que la relation avec Israël ne rapporte aucun crédit à la France dans le monde arabe aussi est-il souhaitable de la réduire afin d’instaurer des rapports plus étroits avec ce dernier [29] . Lorsqu’en 1966, A. Eban, ministre israélien des affaires étrangères, s’émeut des signes précurseurs de ce retournement, M. Couve de Murville lui rétorquera que « le caractère des liens entre Israël et la France ne justifient pas que le général de Gaulle vous tape sans cesse sur l’épaule pour vous rassurer » [30] .

L’ « idéologie » du Quai d’Orsay

Si, pour les hommes de la IVe république, l’alliance avec Israël était une entreprise morale, la rompre l’est aussi pour les hommes du Quai d’Orsay. C. Pineau écrira dans son autobiographie que la politique du Quai était motivée par un antisémitisme « plus ou moins conscient » [31] . De son côté, le Quai d’Orsay brûle de reprendre la traditionnelle « politique musulmane » de la France [32] .

Cette politique puise son inspiration dans l’Histoire. En 1535, François Ier contracte une alliance stratégique avec le Sultan ottoman Soliman dont la contrepartie est le droit de la France de protéger les chrétiens de la Terre sainte [33] . Trois siècles plus tard, la France rêve d’un Empire franco-arabe pour contrer la pénétration britannique en Égypte [34] . À l’occasion de l’affaire Dreyfus, le Quai d’Orsay demeurera neutre quoique attentif. Nombre de ses diplomates seront convaincus jusqu’à la fin que le capitaine Dreyfus était coupable parce que juif [35] . Dans la première moitié du XXe siècle, des diplomates pensent que le judaïsme est « une grande force internationale », que des Juifs puissants exercent une influence occulte sur « des gouvernements ignorants » ou encore que, durant la Première guerre, ils détiennent le sort de la France entre leurs mains [36] .

Dans un mémorandum adressé au président du conseil, G. Clemenceau, J. Gout, diplomate chargé de la section Asie étale son appréciation du sionisme : ni mouvement national ni socialiste, il serait talmudique [37] . Durant l’Entre-deux-guerres, le mouvement sioniste est perçu comme une menace par des Français installés au Liban et en Syrie voisins. Cette menace revêt, dans les mots de de Caix, l’envoyé à Jérusalem du Haut commissaire français à Damas, le caractère d’une conspiration anglo-juive contre les intérêts franco-chrétiens [38] .

En 1945, le mufti de Jérusalem, Haj Husseini tombe entre les mains des autorités françaises. Hier allié des nazis, il recruta une légion SS musulmane en Bosnie. Recherché par les Alliés pour être jugé, le Quai d’Orsay l’aidera à rentrer en Palestine estimant qu’il est une relation que la France doit se ménager [39] . Enfin, nombre de diplomates étaient également des hommes de Lettres. Dans leurs ouvrages transparaît un antisémitisme « mondain ». Par exemple, P. Morand écrit une nouvelle intitulée Mort d’un Juif dans laquelle un Juif, sur son lit de mort, refuse de payer son médecin tant que le taux de change ne s’améliore pas [40] .

En réalité, le personnel du Quai d’Orsay est conservateur, généralement composé de fervents catholiques de descendance nobiliaire. Ils évaluent le sionisme et les Juifs à travers le prisme de leur foi et non de l’antisémitisme racial des nazis. Il s’agit d’un antisémitisme plus diffus et plus ancien, contre ce qu’en d’autres temps l’on nommait le peuple déicide. Cette manière imprégnée de mysticisme d’envisager les Juifs ne se dément d’ailleurs pas, même auprès d’un P. Claudel naguère antidreyfusard [41] et qui s’éveilla au contact de fréquentations juives à leur humanité. Horrifié par les lois ségrégationnistes de Vichy et par la Shoah, il concevra le sionisme comme un mouvement rédempteur, méditera sur la vocation du peuple Juif et sa divine mission [42] . Il continue, néanmoins, de résister à l’idée plus prosaïque d’un mouvement national comme un autre.

1967 ou la politique arabe de la France

Quelles que soient les préférences du Quai d’Orsay, le Gal de Gaulle conserve tout au long de son mandat de solides amitiés israéliennes. Une correspondance régulière s’établit entre lui et D. Ben Gourion et le président français assure Israël que la France ne le « laissera pas détruire » [43] . Pourtant, le Gal ordonne l’arrêt, en 1962, « des exercices « Spontex », censés permettre l’intervention des forces françaises au côté d’Israël en cas d’agression arabe contre l’État hébreu » [44] . Lorsque la crise éclate entre Israéliens et Arabes en mai-juin 1967, de Gaulle menace d’embargo sur les armes le camp qui déclenchera les hostilités le premier, ce qui, en pratique, ne concerne qu’Israël, les arabes s’abreuvant chez les soviétiques [45] .

Or, il semble bien que le Quai d’Orsay a, en dépit de la forte personnalité du Général, gagné une bataille décisive. En effet, ce dernier « oubliera » les engagements contractés par la France concernant la liberté de navigation dans le golfe d’Aqaba [46] . Après la guerre des Six jours, le Gal finira, à son tour, par qualifier la France de « puissance musulmane » [47] . Quelques mois après, l’embargo partiel sur les armes sera total et la France se ralliera aux thèses soviéto-arabes contre Israël et les É-U [48] .

Enfin, le Gal de Gaulle prononcera le 28 novembre 1967 un discours dont les accents ne sont pas sans faire penser aux influences qui traversent le Quai d’Orsay. Il y parlera d’« un État d’Israël guerrier et résolu à s’agrandir » et des Juifs comme d’« un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur » [49] . Plus inquiétante encore est la phrase suivante : « en dépit du flot tantôt montant, tantôt descendant, des malveillances qu’ils provoquaient, qu’ils suscitaient plus exactement dans certains pays et à certaines époques » [50] .

 

Conclusion

 

Les propos tenus par le Gal de Gaulle lors de sa célèbre conférence de presse du 28 novembre 1967 suscitèrent une vive polémique. R. Aron s’indigne de l’ambiguïté contenue dans la dernière phrase reproduite ci-haut qu’a prononcée le Gal : les Juifs provoquaient-ils ou suscitaient-ils ces malveillances, plus exactement [51] ? Pour Aron,

Les Juifs de France ou, pour mieux dire, du monde entier, ont immédiatement saisi la portée historique des quelques mots prononcés le 28 novembre 1967 par le Président de la République française : les antisémites (et M. Xavier Vallat n’a pas eu un instant d’hésitation) recevaient du chef de l’État l’autorisation solennelle de reprendre la parole et d’user du même langage qu’avant le grand massacre [52] .

En même temps et toujours au sein de la même polémique, des juifs, même assimilés comme Aron, furent accusés de double allégeance [53]. En effet, Aron établit le lien entre cette suspicion et deux France qui, l’une émancipatrice, n’entend rien concéder aux juifs en tant que nation mais tout, en tant qu’individus et l’autre, héritière de l’Édit de Nantes, les considère comme un corps étranger. Cette dernière tendance, conservatrice, est celle du Quai d’Orsay où la « carrière » était fermée aux citoyens non catholiques et qui leur demeure, encore aujourd’hui, d’un accès plus difficile [54] .

En 1967, si le Quai d’Orsay ne détermine pas tout à fait les orientations de la politique étrangère française – c’est le président de la république qui, en dernier ressort, en décide – il n’en atteint pas moins un objectif qui a toujours été le sien : celui de nouer avec le monde arabe une relation spéciale, à la fois pour des questions d’intérêt national et par une connivence réelle avec le monde islamique. « Indéniable, la politique arabe de la France » pas moins que « l’antisémitisme historique des élites françaises » et « le parti pris systématique des diplomates du Quai d’Orsay [contre Israël] » [55] .

Les intérêts du « monstre froid » qu’est l’État ne suffisent donc pas à expliquer non pas la politique arabe de la France mais ce qui vient en plus et n’y est pas strictement nécessaire, c’est-à-dire la surenchère antisioniste à laquelle se livre sa diplomatie. Pour le comprendre, il faut donc en remonter aux traditions, en particulier prérévolutionnaires, telles qu’elles se perpétuent encore au sein d’une bureaucratie : celle du Quai d’Orsay.

Léviathan



[1] Pierre Razoux. Tsahal. Nouvelle histoire de l’armée israélienne (Paris : Perrin, 2005), 133.

[2] Également cité par Razoux : Id. Vincent Auriol. Journal du septennat (Paris :Armand Colin, 1974).

[3] David Pryce-Jones, « La diplomatie française, les Juifs et les Arabes », Commentaire 112 (2005-6), 851. Également accessible en ligne.

[4] Razoux, Tsahal, 80.

[5] Ibid., 131.

[6] Id.

[7] Ibid., 132.

[8] Id.

[9] Id.

[10] Id. Voir aussi Pryce-Jones, « La diplomatie française », 852.

[11] Ibid., 833 et 852.

[12] Ibid., 852.

[13] Id.

[14] Id.

[15] Id.

[16] Razoux, Tsahal, 136.

[17] Jacques Benoist-Méchin, Le roi Saud ou l’orient à l’heure des relèves (Paris, Éditions Albin Michel, 1960), 414.

[18] Ibid., 415.

[19] Id.

[20] Pryce-Jones, « La diplomatie française », 852.

[21] Maurice Vaïsse, « La diplomatie française, les Juifs et les Arabes.Réponse à David Pryce-Jones », Commentaire 115 (2006), 621. Voir aussi: Razoux, Tsahal, 143-6.

[22] Benoist-Méchin, Le roi Saud, 415. Voir aussi: Razoux, Tsahal, 132.

[23] Pryce-Jones, « La diplomatie française », 852.

[24] Razoux, Tsahal, 135.

[25] C’est le cas du député Pierre Mendès France. Voir : Benoist-Méchin, Le roi Saud, 430.

[26] Pryce-Jones, « La diplomatie française », 853.

[27] Id.

[28] Id.. Voir également : Razoux, Tsahal, 180.

[29] Id.

[30] Id.

[31] Ibid., 850.

[32] Ibid., 853.

[33] Vaïsse, « La diplomatie française », 616.

[34] Pryce-Jones, « La diplomatie française », 837.

[35] Ibid., 836-9.

[36] Ibid., 839.

[37] Ibid., 839-41.

[38] Ibid., 840.

[39] Ibid., 846.

[40] Ibid., 843.

[41] Vaïsse, « La diplomatie française », 618.

[42] Pryce-Jones, « La diplomatie française », 844-5.

[43] Vaïsse, « La diplomatie française », 622. Également cité par Razoux, Tsahal, 179.

[44] Razoux, Tsahal, 179-80.

[45] Pryce-Jones, « La diplomatie française », 853.

[46] Raymond Aron, « Les ironies tragiques de l’histoire » dans Raymond Aron, De Gaulle, Israël et les Juifs (Paris, Plon, 1968), 79.

[47] Pryce-Jones, « La diplomatie française », 854.

[48] Raymond Aron, « Pourquoi » dans Raymond Aron, De Gaulle, Israël et les Juifs, 95-98. Voir aussi : De Carmoy, « The Last Year of de Gaulle’s Foreign Policy », International Affairs 45 (1969), 429-30.

[49] ORTF, Conférence de presse du général de Gaulle, 28 novembre 1967 (Paris :ORTF). En ligne.

[50] Id.

[51] Raymond Aron, « Le temps du soupçon » dans Raymond Aron, De Gaulle, Israël et les Juifs, 16.

[52] Ibid., 17.

[53] Ibid., 44-7.

[54] Pryce-Jones, « La diplomatie française », 836-49.

[55] Vaïsse, « La diplomatie française », 615-16.

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Reader Comments (16)

Je n'ai pas le temps de lire ton post pour le moment mais le sujet m'intéresse beaucoup. J'ai assisté à une conférence qui portait en partie là-dessus l'an dernier, donnée à Montpellier dans le cadre des conférences de l'Université Maïmonide. Par Frédéric Encel. Tu le connais ?
décembre 2, 2006 | Unregistered CommenterMarie
salut leviathan,

félicitations pour ton travail.
tu pourrais pas mettre ton travail à disposition, genre un pdf à télécharger ?
décembre 2, 2006 | Unregistered Commenterpaulet'
Tout ce que tu écris et mets en ligne est formidable. J'adore lire tes posts et des mecs comme toi sont rassurants. Merci à toi. Je commenterai sur le fond un autre moment car je ne suis pas encore remise.
décembre 2, 2006 | Unregistered Commenterstella vidal
Marie: oui j'ai découvert Encel il n'y a pas longtemps mais je ne le connais pas encore très bien.

Paulet: je l'ai converti en pdf comme tu me l'as demandé. Le lien est disponible en haut de la page.

Stella : merci :)
décembre 2, 2006 | Registered CommenterLéviathan
Encel est effectivement très bien.
décembre 3, 2006 | Unregistered CommenterStauffenberg
Bonjour Leviathan, aujourd'hui la forme est meilleure, je vais bientôt me sentir d'attaque pour des sujets que nous aimons.
décembre 4, 2006 | Unregistered Commenterstella vidal
Hello le Canada, ça va ? Ah non c'est trop tôt encore, tu dors. A tout à l'heure
décembre 5, 2006 | Unregistered Commenterstella vidal
C'est terriblement vrai cette analyse d'un antijudaïsme Vieille France Catho pendant si longtemps chez les Laquais d'Orsay, maintenant on y évoque mezzo-voce que l'état d'Israel n'est qu'une parenthèse historique.
Ne pensez-vous pas ,par ailleurs, que les années heureuses entre la France et Israel tenaient aussi peut-être au fait que plusieurs personnalités de deux bords étaient dans la mouvance de l'Internationale socialiste d'alors?
décembre 5, 2006 | Unregistered CommenterFrancine
Francine : Oui, d'ailleurs c'est évoqué de manière implicite dans le texte :

« (...) mais elle s’est surtout forgée au-delà des calculs d’intérêt parce que toute une génération d’hommes politiques français partageaient avec leurs compères israéliens des affinités particulières : ils étaient majoritairement socialistes, français comme israéliens »

Stella, le pays des caribous a entamé son hiver nucléaire mais il résiste vaillamment aux assauts du froid.
décembre 5, 2006 | Unregistered CommenterLéviathan
Cela est assez bizarre dans la mesure où l'Internationale Socialiste a toute les raisons du monde se ranger du côté du BUND (nationalisme beurk mille fois beurk socialisme supra national youppppiiiiiiiiiii )
enfin bon je n'en sais rien au fond...je ne suis guère de gauche !!!!

Ps : comme ceux qui m'ont précédé félicitation cher monsieur pour ce petit résumé éclairant :)
décembre 6, 2006 | Unregistered CommenterBarbès-Rochechouart
Vous avez raison de soulever cette question Barbès-R. Le comte de Clermont-Tonerre cité en intro résume à peu près la position historique de la gauche vis-à-vis des Juifs.

Si j'avais eu plus d'espace j'aurais pris la peine de faire une distinction entre une sorte d'antisémitisme aujourd'hui de gauche et qui n'aime pas tellement les juifs en tant que groupe (et pas seulement les communautés juives d'ailleurs mais partout où le communautarisme s'érige en barrage face aux valeurs d'émancipation des lumières) mais ne leur reproche rien en tant qu'individus (tous égaux! gommez moi donc cette particularité que la république ne saurait voir), c'est à dire un peu le contraire de l'antisémitisme des conservateurs (d'après Hannah Arendt, Joseph de Maistre n'aurait pas été antisémite).

Le Quai, lui, semble manier les deux avec beaucoup d'aisance ou peut-être que la résurrection d'Israël ne peut laisser aucun fidèle de la Bible indifférent. De nombreux catholiques condamnent l'Israël terrestre du sionisme et lui auraient préféré un Israël céleste.

Trève d'exégèse: après la Shoah, la gauche a bien été obligée de changer de position, quand aux vieux aristocrates, après tout, pour eux les juifs de provoquèrent-ils pas, ne suscitèrent-ils pas, plus exactement l'inimitié de leurs tauliers européens? Et puisque corps étranger en France, en toute logique ils lee sont aussi dans un Moyen-Orient si islamiquement et obessionnellement "pur", etc.
décembre 6, 2006 | Unregistered CommenterLéviathan
Dans les années 50, Israel apparaissait comme un pays de gauche, le kibboutz redonnait un air plus humain au collectivisme; les kolkhozes et autres sovkhozes soviétiques pédalaient déjà la choucroute, malgré une propagande efficace à l'Ouest, et les efforts de tous les idiots de service pour nous convaincre du contraire.
décembre 6, 2006 | Unregistered CommenterFrancine
Excellent article et très bonne synthèse. Cela me donne envie de lire l'ouvrage de Pryce-Jones pour en savoir plus.
décembre 6, 2006 | Unregistered Commenterspqr
spqr: Ce n'est pas un ouvrage mais un article paru dans Commentaire n°112 et disponible en française à l'adresse suivante : http://www.debriefing.org/2463.html

Francine: Ce que vous dites est tout à fait exact! D'ailleurs, même Sartre qui ne manquait jamais de soutenir les "faibles" n'a pas appliqué le même traitement de faveur aux Palestiniens qu'aux Vietnamiens: http://www.monde-diplomatique.fr/2000/09/SAID/14217.html
décembre 7, 2006 | Unregistered CommenterLéviathan

Parmi les hommes politiques qui manifestèrent leur sympathie à Israël se trouvent de nombreux socialistes tels « [...] Georges Bidault, Robert Schuman. Il aurait été judicieux de nuancer ce propos en parlant des débats houleux sur Jérusalem, sur les Lieux Saints, les armes à la Syrie...

février 11, 2008 | Unregistered Commenterarno

Bonjour Arno et bienvenue!
Oui vous avez raison cependant l'évocation de ces débats m'aurait obligé à déborder inutilement étant donné l'ambition "modeste" qui m'animait.
Par ailleurs, vous pouvez approfondir en vous référant aux sources citées en fin de texte et en particulier à l'article de Pryce-Jones.

Relevons également que l'idée d'un statut international pour Jérusalem et les "lieux saints" avoisinants refait encore surface par moments...

février 13, 2008 | Registered CommenterLéviathan

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