« La Turquie et nous | Main | Caricatures de Mahomet: réponse aux partisans de l'autocensure »

André Malraux et l'émergence de la menace islamiste

Posted on vendredi, septembre 22, 2006 at 01:05PM by Registered CommenterLéviathan in , , , | Comments2 Comments

André Malraux a vu plus loin que ses contemporains, tout le monde s’accorde à le dire et puis, il y a sa célèbre phrase – qui est, semble-t-il, apocryphe : « le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas ». Pour ma part, je retiendrai ceci :

C’est le grand phénomène de notre époque que la violence de la poussée islamique. Sous-estimée par la plupart de nos contemporains, cette montée de l’islam est analogiquement comparable aux débuts du communisme du temps de Lénine. Les conséquences de ce phénomène sont encore imprévisibles. A l’origine de la révolution marxiste, on croyait pouvoir endiguer le courant par des solutions partielles. Ni le christianisme, ni les organisations patronales ou ouvrières n’ont trouvé la réponse. De même aujourd’hui, le monde occidental ne semble guère préparé à affronter le problème de l’islam.

Ce qu’écrit Malraux sur ce que j’appellerai la « question d’Islam* » nous apparaît, 50 ans plus tard, comme prophétique. Si l’auteur trouve des similitudes entre « la poussée islamique », i.e. le mouvement politique qui répond au doux nom d’islamisme et les débuts du communisme, je vais pour ma part étendre l’analogie aux fascismes, en particulier le nazisme, soit ces idéologies d’extrême-droite comme d’extrême-gauche qui ont pour trait commun d’être totalitaires, de nier que l’individu est l’unité de base de la société, de nier la liberté de conscience religieuse comme politique.

 De nombreux musulmans, influencés par l’islamisme, chérissent des conceptions identitaires qui ressemblent aux conceptions raciales des nazis et voici quelques éléments que j’en retiens : supériorité de la religion islamique sur toutes les autres, la Oumma meilleure communauté du terre selon les dires de Mahomet, théologie du ressentiment et fièvre de la conspiration juive mondiale et le place centrale faite aux Protocoles des Sages de Sion érigés en dogme, une conception de la culture et de l’identité qui fait place nette à une propagande incessante digne de celle du IIIe Reich, propagande romantique qui exalte la un islam assiégé par les ennemis de Dieu.

 Par ailleurs, ne nous leurrons pas, les masses rassemblées pour incendier des Benoît XVI en paille ou des ambassades danoises ressemblent à s’y méprendre aux autodafés de livres dans l’Allemagne Nazie. Par ailleurs, les vaillantes masses des régimes fascistes étaient elles aussi organisées en milices dès que la situation le permettait et de ce fait, quid du Hezbollah, du Hamas, des mouvements terroristes iraquiens, des milices Bassij en Iran ou encore des partis islamistes qui, partout ailleurs, ont toujours voulu, et parfois réussi, à se constituer un bras armé, milicien et terroriste, résolument populaire et violent? Des attentats au vitriol contre des femmes non voilées au attaques du 11 septembre, tout parti islamiste se situe sur un même continuum.

Les manifestations de citoyens organisés en milices, le culte de la force et du martyr, la croyance irrationnelle en une victoire ultime des musulmans contre leurs ennemis coalisés grâce à l’immatérielle aide de Dieu, le dépassement de l’infériorité militaire par un surcroît de volonté i.e. de fanatisme, constituent autant d’éléments qui accréditent l’idée d’un romantisme islamique pas si éloigné que ça des vues d’un Adolf Hitler ou d’un Benito Mussolini. Mais, à leur tour, ces conceptions sont mêlées à une sorte d’eschatologie proche du marxisme, avec une fin de l’histoire qui consacrerait le retour du Mahdi et la conversion de toute l’humanité à l’islam.

 Pour encore utiliser un mot savant mais bien utile pour comprendre, l’ontologie nazie présentait la race aryenne comme supérieure et son moteur était la lutte du fort – l’homme germanique supérieur – contre le faible – les sous races. Ce qu’il faut comprendre avec les islamistes et leurs acolytes c’est que l’organisation de la lutte se fait sur des bases exactement opposés : la lutte du faible contre le fort. C’est-à-dire que les purs sont les pieux, les pauvres, les démunis, les orphelins, ceux qui pratiquent une ascèse rigoureuse et sont soumis à un destin inévitable et apocalyptique. Au contraire, les nazis voulaient s’appuyer sur leur propre puissance et la pureté étant synonyme de supériorité matérielle, le génie des aryens devait trouver un substitut à Dieu afin de glorifier la puissance industrielle, le talent et les arts nazis et, pour cela, rien de tel que le retour du paganisme nord européen. En somme, des dieux confectionnés pour faire écho à la gloire de l’homme, de ses réalisations, de ses excès, de ses conquêtes.


Dans l’islamisme, c’est encore l’inverse. L’homme travaille à la gloire de Dieu comme un ouvrier des mines travaillait à la gloire du PCUS et, par delà le parti, à accomplir une prophétie scientifique : la fin de l’histoire et l’avènement de la société communiste. Étant donné la montée du millénarisme en terre d’Islam – dixit les prophéties d’Ahmadi-Nejad et les hadiths expliquant comment les musulmans vaincront les Juifs avant le retour du Mahdi – il y a, là encore, une similitude et finalement rien d’étonnant à voir de nombreux musulmans se prendre pour les communards d’aujourd’hui. Selon cette logique, les terroristes islamistes seraient les nouveaux Alexeï Stakhanov. Il n’est donc pas si étonnant de voir certaines “gauches” anti-impérialistes – mais absolument pas immunisées face au totalitarisme – les confondre dans une affection fraternelle. C’est que le concept même de lutte finale entre les musulmans et les croisés judéo-chrétiens associée à la prédiction de la victoire totale de l’Islam constituent une autre fin de l’histoire.


Dans cette compétition des “fin de l’histoire” ou du qui aura le dernier mot, et surtout le mot « Juste », les terroristes lancent à l’assaut de la civilisation une armée de pouilleux - et s’ils recrutent des bourgeois, ils les habilleront quand même avec des locques - qui ne connaîtront de gloire que la publicité qui les érigera en icône et en exemples à suivre grâce aux réseau des chaînes de TV hertziennes, satellites, journaux et meetings du peuple, bref, à tout l’appareil de propagande. Contrairement aux nazis, pour qui le sens convenable des choses était de décider de sa destinée, le pouilleux est démuni face à la toute puissance divine. Dieu, est-il dit, est grand dans le sens où toute la grandeur lui appartient. Il n’en reste donc rien à ses créatures, qui resteront prolétaires, y compris dans le paradis d’Allah. D’ailleurs, les récompenses attribuées aux martyrs sont une parfaite illustration de leur statut de porteurs de guenilles tout droit issus du Moyen-Âge : soixante-dix houris, c’est le genre de récompense qu’on n’attribuait hier à la canaille, pour ses victoires militaires, par le droit au pillage et à la réduction en esclavagisme des membres des religions vaincues.


Malraux s’interroge sur les remèdes et, en fait, à ce stade là, ça ne me semble plus n’être que de la rhétorique. En effet, il estime qu’il est déjà trop tard pour parer au danger, ne serait-il donc pas plus logique, dès lors, d’envisager la guerre et la victoire? Et puis, cela veut-il dire que les islamistes vont gagner et prendre le contrôle de la Oumma et l’étendre à la terre entière?

Il serait plus raisonnable de penser que nous allons vivre une sorte de guerre larvée jusqu’à l’épuisement de leurs forces. Une guerre où les “faibles” éviteront toute confrontation frontale et utiliseront les armes les plus déloyales: guérilla et terrorisme, propagande et complexe de la victime musulmane permanente – dixit le terme islamophobie et les complots Juifs régulièrement dénoncés – pour les formes que nous connaissons aujourd’hui. Mais ils ne peuvent contrôler un territoire et sa population – le principal but de guerre d’Al Qaïda est de s’emparer de l’Arabie Saoudite - donc s’accaparer une base, soit un État où, protégés, ils pourraient construire une machine de guerre pour vaincre les puissances.

Toutefois, il se peut qu’ils obtiennent du soutien au sein même de l’occident mais là encore, les données du problème sont inversées : les populations dans cette zone leur sont trop majoritairement hostiles pour qu’ils puissent mener une guérilla ou s’emparer d’une base au coeur de l’occident. Si nous avons à craindre les attentats, ils ne peuvent pas atteindre la même fréquence qu’en Israël et en Irak. Les islamistes ne peuvent pas mettre en péril l’existence de leurs ennemis, tout juste l’égratigner, la rendre un peu plus douloureuse. Terroriser mais pas vaincre.

Cependant, il leur reste bien une possibilité de se mettre la victoire à portée de main, c’est à dire de la rendre, au moins, possible : que les forces politiques qui, en Occident, confondent le combat mené par les islamistes pour un combat des oppressés contre les oppresseurs, réussissent à détourner ou à faire relâcher l’effort de guerre anti-terroriste. Pour cela rien de tel que cet amalgame entre musulmans et nouveaux prolétaires du XXIe siècle, amalgame qui attire d’ores et déjà la sympathie de ces millions d’anciens socialistes, tiers-mondistes et communistes de toute obédience, hier vaincus par la démocratie libérale et l’économie du marché.

Or, pour attirer ces sympathies non islamiques en l’absence de ciment religieux, il faut impérativement se placer dans le cadre d’une lutte du Sud contre le Nord, sur des lignes de clivage économiques et sociales et sur le thème de l’anti-impérialisme. Pourtant, les islamistes se moquent éperdument de cette ligne qui divise les pays développés en pays moins développés tant eux-même voudraient tourner le dos au progrès, leur dada étant une lutte symbolique autour des valeurs de l’islam confrontées à celles de la modernité séculière. Par ailleurs, l’idée que le terrorisme se nourrit de la pauvreté est en soi une erreur d’analyse, ou même carrément, d’une débilité profonde. C’est l’idéologie qui fait le terrorisme, sinon, comment expliquer que la majorité des pirates du 11-9 étaient issus de la bourgeoisie, que les kamikazes palestiniens proviennent essentiellement des classes moyennes et aisées [ii] , ou encore que plusieurs centaines de millions d’africains connaissent une misère incomparablement supérieure à celle des musulmans sans, pourtant, se livrer à l’exercice de la terreur?

On le voit bien, les thèmes chers aux gauches sont en réalité utilisés fort opportunément mais sans réelle conviction par les islamistes. Le tour de force du prestidigitateur ne s’en tient pas là au sens où ils parvinrent aussi à convaincre les gauches que plus de justice économique et sociale entre le Nord et le Sud devait également passer par la protection de la culture : c’est-à-dire de valeurs purement circonstancielles et anti-séculières qui s’opposent à l’universalisme de la gauche laïque!

Ils furent aidés, il est vrai, par certaines gauches nationalistes (voire populistes ou fascisantes) en Amérique Latine et dans le monde Asiatique (communisme national chinois, luttes bolivariennes). Aujourd’hui, le collectivisme des islamistes, ce rejet de la société de consommation et de l’individualisme, séduit une partie de la gauche et pourtant, avec ce rejet là, Adolf Hitler et Benito Mussolini étaient bien d’accord… tout comme Staline!

Tant que l’Occident n’aura pas compris face à quel ennemi il se trouve confronté, il ne s’engagera pas pleinement dans la lutte anti-terroriste. On y trouvera des complicités surprenantes avec des proches du projet islamiste, des fascistes comme des cryptocommunistes, des relativistes comme des centristes naïfs se laisseront abuser exactement comme hier ils croyaient que Hitler se contenterait de rassembler les allemands dans une Grande Allemagne.

Peut-être même que cet ennemi, qui nous semble polymorphe, l’est précisément parce que nous ne le pensons pas avec les bonnes catégories. Le clivage droite gauche, concept si cher à nos analystes, a sans doute vécu ou mériterai d’être revu, corrigé et augmenté. Pour les besoins de cette réflexion, j’ai utilisé, sans le dire explicitement, le clivage anti-impérialiste contre anti-totalitaire et peut-être même pourrait-on penser de nouveau à un autre clivage - qui était opérant, en Europe, au XIXe siècle - pour distinguer entre la vision du monde qu’ont les gauches et les islamistes : type économique et social contre type culture et religion**.

Pour conclure, si nous ne pensons pas nos adversaires avec les bonnes catégories, nous risquons de nous enfoncer davantage dans nos confusions. Car comment expliquer que J-M Le Pen soit proche de la PAF tout comme les LCR?

Cette question implique également qu’on revisite nos conceptions sur les partis modérés : par exemple, le PS mitterrandiste ou jospinien est généralement plus pointilleux sur les Droits de l’Homme dans le monde arabe et beaucoup moins anti-israélien que l’UMP de Jacques Chirac… ce qui le rapproche de l’UMP de Sarkozy!

Ces configurations inédites surprennent et pourtant elles ne datent pas d’hier! D’ailleurs, par-dessus tout, pour mieux comprendre les défis de notre temps, mieux vaut ne pas s’attarder sur des accointances approximatives et temporaires entre une certaine gauche et les islamistes comme entre certains conservateurs et les libéraux.

Enfin, ce qui me surprend le plus, c’est cette connivence entre deux philosophies antagonistes, à savoir le matérialisme marxiste qui a maculé la gauche et cette espèce d’essentialisme islamiste, idéaliste, utopique, bref, plus proche des rêveries exaltées d’un Herder initiateur du nationalisme allemand de sang, de race et de culture que du rationalisme positif, imperméable à la mystique et qui donc ne laisse plus place ni au mystère ni à l’effroi dans un monde désenchanté. Peut-être que ces gauches complices de nombreux tyrans ne sont pas tant malades de Marx que de Lénine, c’est-à-dire de la fascination qu’exercent certains hommes providentiels bien plus que de l’empreinte laissée dans les esprits par une conception des rapports sociaux et de l’Histoire. On comprend alors mieux pourquoi le « gêne » du fascisme est également partagé à droite comme à gauche.

* La différence entre Islam et islam est que le premier de ces termes, qui prend une majuscule, renvoie à l’entité géopolitique, le second, qui prend une minuscule, renvoie à la religion en tant que telle.

** J’y reviendrai plus tard dans deux nouveaux textes dans lesquels je m’efforcerai de débrousailler la voie à de nouvelles appréciations concernant le phénomène islamiste et cette obsession de l’islam qui empêche de raisonner clairement sur un phénomène pourtant séculier et humain. Dans le second texte, je m’attacherai à démontrer que la thèse du “choc des civilisations” est tout sauf néoconversatrice et qu’elle sert essentiellement les intérêts de ceux qui, en les érigeant en épouvantails, promeuvent leur vision imprégnée de relativisme moral d’une politique d’apaisement et de “dialogue” envers la menace iranienne et terroriste.

 


 

[i] Elisabeth de Miribel, « Conversation sur l’islam avec André Malraux », texte de Malraux écrit le 3 juin 1956, en ligne : http://www.nuitdorient.com/n3411.htm

[ii] Nasra Hassan, « Are you ready? Tomorrow you will be in Paradise… », Time, le 14 juillet 2005, en ligne: http://www.timesonline.co.uk/article/0,,7-1692606,00.html

PrintView Printer Friendly Version

EmailEmail Article to Friend

Reader Comments (2)

n'est-il pas injuste d'intituler ce texte "Malraux et da la menace de l'islamisme"? alorsque vous ne parlez presque pas de malraux mais de vos propres propos plutot sans fondement...en tout cas tout cela n'a rien de malraux....
avril 5, 2007 | Unregistered Commenterpromeneursolitaire
Bienvenue chez moi, cela m'a fait plaisir de trouver votre commentaire!

Et maintenant, si vous me donniez vos arguments?
avril 6, 2007 | Registered CommenterLéviathan

PostPost a New Comment

Enter your information below to add a new comment.

My response is on my own website »
Author Email (optional):
Author URL (optional):
Post:
 
Some HTML allowed: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <code> <em> <i> <strike> <strong>