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Redistribution des cartes au Moyen-Orient

Posted on mercredi, janvier 24, 2007 at 10:22PM by Registered CommenterLéviathan in , , | Comments7 Comments

 

Le président Ahmadi-Nejad, tout le monde s’en réjouit, vit un sale quart d’heure. Des membres du Majlis (Parlement) iranien l’ont interpellé ces derniers jours au sujet l’hyperinflation qui touche les prix des produits alimentaires en Iran. Le moment nucléaire du régime islamique serait donc en passe de … passer.

 

La théâtralisation de la vie politique en Iran

Du moins, ce serait le cas à en croire les médias. En dépeignant le commencement de la fin pour le « dictateur » (c’est ainsi que l’ont qualifié sur leurs pancartes des étudiants mi-rieurs mi-gênés qui brûlèrent sa photo alors que l’ancien maire de Téhéran discourrait devant une assemblée attentive, tel qu’à son habitude) ils laissent faussement croire que l’Iran change d’époque, comme s’il y avait une équivalence entre la défaite des républicains aux dernières élections américaines de mi-mandat et celle des partisans d’Ahmadi-Nejad aux récentes municipales iraniennes. En effet, à la lecture de certains articles, on croirait que le régime et le peuple, effrayés par la rhétorique incendiaire d’un Mossadegh de trop, tentent de censurer son action politique.

Or, retenir cette interprétation serait une erreur. Le pouvoir dans la République Islamique n’est pas entre les mains du président, même pas l’exécutif. La réalité du pouvoir est du ressort du Guide suprême Ali Khamenei lequel décide d’avance de qui à le droit de se présenter aux élections présidentielles (et législatives et municipales). Rappelons que le président Ahmadi-Nejad n’est ni l’initiateur du programme nucléaire ni l’inventeur fou de la rhétorique antisémite du régime.

La volonté de détruire Israël, ne serait-ce qu’en paroles, est une constante d’une République Islamique dont le fondateur, l’Ayatollah Khomeiny, accueillit son premier visiteur étranger en la personne de Yasser Arafat. Selon certaines mauvaises langues, il paraîtrait même que c’est la seule fois où on aura vu sourire le « pape de Qom ».

Le Guide suprême, lui, est également élu, mais par une Assemblée des Experts dont les membres représentent l’oligarchie du régime. Le théâtralisation du mandat du réformiste Khatami et, ensuite, du Führer de poche, Ahmadi-Nejad, appartient à un art politique chiite bien particulier : en Iran, pour Khamenei (comme hier Khomeiny avec les premiers ministres du Front National fondé par Mossadegh, Chahpuhr Bakhtiar, Bani Sadr et consorts), le pouvoir s’exerce dans l’ombre, en exhibant des personnalités tantôt rassurantes tantôt inquiétantes, selon les besoins du moment [i] .

Reste que la maxime se vérifie de nouveau: avec les islamistes, seule une politique de fermeté est efficace. La chute orchestrée de la popularité d’Ahmadi-Nejad se produit au moment où, enfin, l’ONU s’est décidée à faire preuve (d’un peu) de fermeté à l’égard du régime. Rappelons que la résolution 1737 fut votée à l’arrachée peu avant la fin de l’année dernière, que les É-U enverront d’ici peu un second groupe aéronaval croiser au large de la mer d’Oman et que des agents des Pasdaran (Gardiens de la révolution islamique) ont été arrêtés à Mossoul par les forces de la coalition.

 

Des bombes et des arts

De nombreux commentateurs estiment, d’ailleurs, que les régimes internationaux de sanction sont inefficaces. Ils fondent leur raisonnement sur des analogies simples. En effet, ils prennent pour exemple les sanctions infligées à l’Iraq par l’ONU suite à la fin de la première guerre du Golfe comme si Iran et Iraq pouvaient être réduites à une identité mathématique une fois sous embargo. Ces mêmes commentateurs, forts à leur aise, prévenaient qu’envahir l’Iran serait une autre paire de manche étant donné que ce pays est quatre fois plus grand que l’Iraq et trois fois plus peuplé, comme si les règles de la proportionnalité pouvaient si facilement s’appliquer entre deux territoires et deux peuples à la morphologie radicalement différente. Ils ajoutaient, du moins, avant de s’extasier de la leçon de « démocratie » infligée à Ahmadi-Nejad, que le programme nucléaire était fort populaire auprès de la jeunesse iranienne et que le président en exercice en retirait une légitimité d’autant plus forte que l’Occident semblait vouloir appliquer à l’Iran son éternelle politique du « deux poids, deux mesures ». C’est-à-dire qu’en même temps qu’ils nous interprétaient le refrain de la fierté perse revigorée (et inaudibles étaient ceux qui avaient soulevé la contradiction fondamentale entre nationalisme perse et internationalisme islamiste), nous avions droit au choeur des chantres de l’éternelle humiliation infligée aux peuples du Tiers-monde.

Cependant, à partir du moment où ils prirent conscience de la cherté de la vie en Iran, ils estimèrent que le programme nucléaire était devenu impopulaire comme s’il était irrémédiablement lié à la personne d’Ahmadi-Nejad. Tout à coup, comme si la République Islamique était une démocratie fondée sur un système de partis concurrents, des députés élevèrent la voix contre Ahmadi-Nejad et le programme nucléaire iranien. Faut-il croire qu’ils représentent une opposition structurée et crédible? D’autres, insistent sur Ali Akbar Hashemi Rafsandjani dont on perçoit les vertus à travers le prisme de son affairisme et de son pragmatisme politique, chose (faussement) censée être inédite pour un pieux mollah donc rassurante (Pour information, cet individu fut président de la République Islamique de 1990 à 1997 avant d’être remplacé par Mohammad Khatami dit le « réformiste ». Il n’est plus présidentiable car il est recherché en Allemagne et en Argentine pour y avoir fomenté des attentats terroristes mais cet homme disposerait en Iran d’un vaste réseau d’influence et d’une immense richesse. Conservateur, Rafsandjani s’est pourtant distingué en affirmant publiquement sa volonté de nouer des relations diplomatiques avec les É-U. En somme, ce serait le Deng Xiaoping iranien).

En somme, comme le disait si bien un ami, il est des analystes qui sont des boussoles qui indiquent le sud. Ces dramaturges feignent d’ignorer que l’Iran importe l’essentiel de son pétrole raffiné, que sa production est en diminution constante faute d’investissements suffisants et d’un pilotage avisé de l’économie depuis près de trente ans. Ironiquement, le second producteur au monde d’or noir risque l’étranglement par pénurie énergétique [ii] . Voilà peut-être une bonne raison de développer l’énergie nucléaire, s’entend-t—on dire. Comme-ci ce régime allait avoir les moyens d’investir massivement dans la construction de la vingtaine ou de la trentaine de centrales nécessaires alors qu’il ne se montre pas capable d’entretenir ses installations pétrolières.

On objectera à cet argument que l’Iran est privé d’importer les biens d’équipement nécessaires pour l’entretient de son appareil d’extraction des hydrocarbures… il est facile de rétorquer que si l’on peut développer un secteur nucléaire indigène, c’est qu’on pourrait d’autant plus facilement produire sur le territoire national les pièces de rechange en question. Le Chah avait d’ailleurs légué à l’Iran un puissant outil industriel qui a, depuis, été largement démantelé

Il est clair que la République Islamique veut, en réalité se doter de la bombe pour pérenniser un régime qui aura ruiné le pays et extorquer à ses voisins et à l’Occident les moyens de maintenir son assise économique et de briser les relents révolutionnaires d’un peuple qui a cessé de se mobiliser au profit de la cause islamique.

 

Il faut que les choses changent afin qu’elles restent les mêmes

Il faut encore relever que l’Iran aspire à jouer un rôle de puissance régionale sur la scène du Moyen-Orient. Les régimes arabes, eux, ont de la mémoire et se souviennent que les sunnites faillirent par trois fois perdre la prééminence sur l’Islam au profit des chiites. Une première fois avec le défi lancé par les partisans d’Ali (ancêtres des chiites) contre ceux d’Uthman puis de Muawiya, ensuite par l’éviction des Omeyyades de Damas et leur remplacement par la dynastie Abasside à Baghad. Cette dernière était issue d’une révolution sociale des sujets musulmans non arabes de l’Empire lesquels ne jouissaient pas de droits égaux et, quoique sunnite, la dynastie Abbasside tirait l’essentiel de ses forces vives de la Perse. Enfin, la perte de totale de pouvoir de ces mêmes Abbassides sunnites au profit des Buwayhides chiites iraniens et l’encerclement du centre sunnite de l’islam arabique entre deux empires contrôlés directement ou indirectement par des dynasties chiites (l’Abbasside semi-perse et la Fatimide berbère installée au Caire). Les ambitions chiites renouvelées de la République Islamique résonnent donc très profondément dans la psyché des décideurs arabes d’autant plus que pas un seul des États de la péninsule arabique n’est exempt de fortes minorités chiites sur son sol [iii] .

Le comportement de l’Arabie Saoudite illustre assez bien cette crainte tout à la fois rationnelle et passionnelle que suscite l’aventurisme du régime chiite de Téhéran. En effet, un des conseillers de la maison royale des Al Saud, Nawaf Obeid, s’était exprimé dans les colonnes du Washington Post, le 29 novembre 2006 (probablement sous pilotage royal bien qu’il ait été officiellement désavoué) arguant que si les É-U se retiraient d’Iraq alors le Royaume interviendra « massivement » dans ce pays pour empêcher un génocide des sunnites [iv] . Le message adressé à George Bush est clair même s’il ne doit pas être pris au pied de la lettre.

En effet, ce message n’est pas resté sans suite. En coulisses, les États arabes de la région se sont associés aux récentes initiatives de Washington dans la région. C’est-à-dire qu’ils appuient cette Amérique qui vient de renforcer sa présence militaire dans les eaux bordant la péninsule arabique et l’agressivité retrouvée des GIs en Iraq à l’égard des agitateurs envoyés par les Pasdaran. Dans ce contexte, la sécurité du Golfe Persique ne peut être assurée que par Washington ce qui augure d’un réchauffement des relations qu’entretiennent les É-U avec les États arabes de cette partie du monde.

Il a même circulé des rumeurs d’une alliance tacite arabo-israélienne dirigée contre Téhéran. Nul doute que ces chuchotements témoignent d’une réalité potentielle qui ne peut être que susurrée pour ne pas indisposer les autocrates arabes vis-à-vis de la rue du même nom. Cela signifie d’ailleurs une plus grande vulnérabilité des installations nucléaires iraniennes vis-à-vis de frappes préventives israéliennes. En effet, l’espace aérien saoudien (et les facilités de ravitaillement en vol qui vont avec) pourrait être ouvert aux chasseurs-bombardiers de la Heyl Ha’Avir désireux de se rendre sur le site de Natanz et bien d’autres.

Notons au passage que la possession d’un arsenal nucléaire par Israël n’a jamais suscité chez les Arabes pareil vent de panique. Voilà qui devrait mettre un terme à l’argument fallacieux qui prétend dénoncer un « deux poids, deux mesures », c’est-à-dire cette prétendue posture des chancelleries occidentales présentée comme systématiquement favorable à l’État hébreu.

Enfin, les régimes arabes entretiennent des arrière-pensées et profitent des crises générées jusqu’à satiété par Téhéran pour tenter de gagner une marge de manoeuvre accrue dans le sillage d’une puissance américaine que certains prétendent affaiblie (le système international, comme la nature, a horreur du vide). Ceci étant, les réactions vigoureuses de l’administration Bush tombent à point nommé et sont bien dosées : les É-U rempliront leur rôle de puissance protectrice en empêchant le chaos de s’installer au Moyen-Orient et, en échange de quoi, les régimes arabes ne se lanceront pas à leur tour dans des programmes nucléaires nationaux destinés à faire le contrepoids de celui de l’Iran.

 


[i] Cliquez pour voir le schéma du fonctionnement des institutions de la République Islamique et voir ici pourquoi ces institutions fonctionnent sur le mode du dédoublement des instances où le personnel est élu par les instances où il est nommé par le Guide suprême (de façon semblable au centralisme démocratique soviétique).

[ii] Voir notamment « Iran : la manne pétrolière sera de courte durée » dans Le Figaro du 27 décembre 2006.

[iii] Voir notamment l’histoire des premiers empires musulmans dans Arnold Toynbee, « La grande aventure de l’humanité ».

[iv] Voir la lettre n°140, Eurasia Security Watch, éditée par l’American Foreign Policy Council.

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Reader Comments (7)

Très bon post. Je me demandais quand tu allais revenir sur la blogosphère :-))

Pourras-tu un jour nous expliquer pourquoi tu as choisi ce pseudo ?
janvier 25, 2007 | Unregistered CommenterMarie
Analyse très fine , qui va au coeur du problème: un tel plus radical , un autre plus modéré, tout ça, c'est de la poudre aux yeux ...L'Iran n'a pas dévié d'un pouce de ses fondamentaux depuis que Khomeini a pris le pouvoir.
janvier 25, 2007 | Unregistered CommenterFrancine
Léviathan, je parle de toi sur mon blog et surtout j'ai mis dans ce post les photos de Gallo promises).
janvier 25, 2007 | Unregistered CommenterMarie
Hé bien dis donc mon cher Leviathan, tu te fais rare, mais quand tu viens ça vaut le coup ! Je ne peux que te féliciter pour cet article fort bien documenté et très objectif de la situation réelle. Ton analyse est fondée et je voudrais que beaucoup de gens viennent te lire pour comprendre ce qui se passe vraiment. Les médias (enfin les Français au moins) ont tellement pris l'habitude de triturer l'info jusqu'à la transformer que c'en est pathétique.
Un grand merci à toi, et permets que je t'embrasse.
Stella
janvier 25, 2007 | Unregistered Commenterstella
Merci pour vos commentaires.
J'expliquerai le pourquoi de ce pseudo dans un autre post mais il y a déjà des éléments d'explication dans la bannière du site et dans l'À propos.

Bien sûr Stella on peut se faire la bise! J'avais pensé à un moment ajouter un paragraphe du genre : "Et la politique arabe de la France dans tout ça" mais je me suis ravisé en me disant que j'y reviendrai après en avoir fini avec les dernières analyses sur le sujet.

On peut dire déjà que la diplomatie française est appelée elle aussi à changer d'ère car l'influence de la France a été largement démantelée dans la région (la politique d'opposition frontale à l'Amérique et de l'alignement sur les positions officielles arabes sur Israël n'a pas payé). Bref, une réévaluation approfondie s'impose.

janvier 25, 2007 | Registered CommenterLéviathan
Bonjour, très bon post et très bons arguments pour montrer la mascarade de la démocratie en Iran.

Par contre, un brin naïf dans le dernier paragraphe quand au rôle sécurisant des USA dans la région: à partir du moment où ils ont laissé tombé le Shah, cette rédion a sombré dans une insécurité chronique. De plus, leur soutien aux islamistes "ex-amis" en Afghanistan à l'époque de la guerre froide a encore de fortes répercussions!!

Je ne dis pas cela par antiaméricanisme, que ce soit bien clair. Etant d'origine iranienne, je me suis très tôt intéressé au Moyen-Orient et je ne peux que constater par mes multiples lectures que la politique étrangère des USA dans cette région ressemble à celle de pompiers pyromanes.

Quant à l'Iran, pour le plus grand malheur de son peuple, beaucoup de monde est prêt à négocier avec le régime pour la pseudo-stabilité qu'il "offre" même aux USA avec des personnes comme Brezinski qui adore les théories de ceintures islamques qui sont dirigés une fois contre l'URSS et surtout maintenant contre la Chine.



janvier 26, 2007 | Unregistered CommenterReza
Bonjour Reza et bienvenue

Vous avez raison concernant la politique « islamique » des É-U.
Mais je crois que l'administration Bush Jr n'est pas influencée par les idées de Brezinski et Ledeen et que ses récentes manoeuvres témoignent d'un rejet catégorie de la part du chef des armées de la politique proposée dans le plan Baker-Hamilton.

Notez au passage que le même George Bush vient de déclarer qu'ils tueraient ou captureraient les agents iraniens infiltrés en Iraq et que, selon eux, la meilleure manière de traiter l'Iran est dde faire preuve de fermeté (voir: http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2007/01/25/AR2007012502199.html).

En parallèle, il ne faut pas sous-estimer l'importance du jeu de balancier dans les systèmes d'alliances. Je ne crois pas qu'on puisse tout expliquer en s'intéressant exclusivement aux hommes qui font la politique étrangère de tel ou tel État. Il existe des tendances lourdes qui sont rarement altérés - sauf accident comme l'a laissé faire un certain Carter très versatile pour ne pas dire autre chose...- aux sautes d'humeur de telle ou telle administration.

Maintenant je m'inquiète davantage de deux choses :
1. certains membres du gouvernement iraquien qui sont les protecteurs des milices ont-ils suffisamment de pouvoir pour neutraliser les effets de la nouvelle stratégique américaine?
2. en 2009, nous risquons fort d'avoir une administration démocrate au pouvoir. Va-t-elle opérer un retournement complet en réaction à la politique bushienne? Va-t-elle s'inspirer pour cela de la politique cartérienne i.e. en changeant du tout au tout la posture US: auto-dénigrement, perte d'influence au motif qu'il faut respecter les peuples de la région, « respect » lui-même criminel en ce qu'il amènerait à donner aux mollahs ce qu'ils veulent : un statut de puissance régionale.
janvier 26, 2007 | Registered CommenterLéviathan

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