Pascal Boniface épinglé
Addendum du lundi 26 février 2007 : J’ai ajouté à la suite de cette entrée mon commentaire de l’article reproduit ici.
« Pascal Boniface est Directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et enseignant à l’Institut d’Etudes européennes de l’Université de Paris 8 ». Le profil de Pascal Boniface sur le site de l’IRIS est impressionnant. Et ce dernier commet également, assez régulièrement, des articles pour l’hebdomadaire tunisien Réalités.
Or, à la lumière de sa dernière dépêche, force est de constater que cette collaboration n’est pas placée sous l’autel de la précision historique et de la rigueur méthodologique qu’on serait en droit d’attendre d’un universitaire présentant de telles qualifications.
Vous trouverez, ici-bas une capture d’écran de la dernière livraison du politologue, intitulée « Dépenses militaires américaines : la démesure ». Cette livraison, je m’abstiendrai de la commenter, préférant laisser à chacun le loisir de découvrir où le bat blesse dans cette analyse (vous pouvez cliquer sur l’image pour accéder à l’article sur le site de Réalités, du moins le temps où il sera effectivement présent à cette adresse).
L’idée me vient, cependant, que cet article est adapté au lectorat du magazine tunisien: idéologiquement anti-américain et donc peu sourcilleux sur la validité d’arguments qui confirment des idées toutes faites.
L’URL de cet article est, en date d’aujourd’hui, 22 février 2007, la suivante : http://www.realites.com.tn/index1.php?mag=1&cat=/1110CHRONIQUES/5Horisons&art=16729&a=detail1
Voici le commentaire de l’article commis par Pascal Boniface pour le magazine tunisien Réalités. Dans ce commentaire, je ne discuterai que les chiffres avancés par l’auteur et les conclusions qu’il tire d’une mauvaise interprétation de ces données statistiques.
Parce que je n’ai pas l’intention d’entrer dans le débat politique et idéologique qui se joue entre antiaméricains et atlantistes, entre altermondialistes et partisans d’une mondialisation libérale, entre « tiers-mondistes » et « impérialistes », les déclinaisons étant virtuellement innombrables, je m’abstiendrai de commenter la deuxième partie du texte de l’auteur (i.e. les trois derniers paragraphes).
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Revenons donc à la partie du texte qui nous intéresse : Pascal Boniface ne compare pas, dans son texte, les comparables. Il ne tient pas compte, notamment, de l’inflation qui change au cours du temps le pouvoir d’achat du dollar.
En effet, il déclare :
« La guerre d’Irak a d’ores et déjà coûté aussi cher que la guerre du Vietnam, soit 660 milliards de dollars. »
La question est de savoir si Boniface parle en dollars constants ou en dollars courants. En effet, 660 milliards de dollars dépensés entre 1962 et 1975 au Vietnam n’ont pas la même valeur aujourd’hui. Du fait de l’inflation moyenne de ces quarante dernières années et en particulier de la forte inflation des années 1980, les 660 milliards de dollars années 1962-75 (je prendrai pour référence l’année 1968 où l’effort de guerre américain au Vietnam culmine) valent en 2006 481,51% de leur valeur initiale soit 3178 milliards de dollars (source : http://inflationdata.com/inflation/Inflation_Rate/InflationCalculator.asp)
Pascal Boniface affirme ensuite que la guerre contre le terrorisme a coûté plus cher que la guerre froide :
« En 1989, avant la chute du mur de Berlin, les Etats-Unis avaient en dollars constants dépensé 450 milliards de dollars. La guerre contre le terrorisme coûte donc bien plus cher que celle contre l’Union soviétique. »
Cette fois-ci, il parle de dollars constants mais il ne précise pas quelle est l’année de référence. Parle-t-il de dollars constants 1989 – auquel cas il est en train, en réalité, de comparer des dollars 1989 en valeur – ou de dollars 2006? Est-il crédible de dire que la guerre froide dans son entièreté (de 1947-8 à 1989-91) n’a coûté que 450 milliards de dollars c’est-à-dire manifestement moins cher que la guerre au Vietnam qui en fait partie et que la guerre au terrorisme qui lui succède dix ans plus tard?
Inversons le calcul précédent et tâchons de savoir ce que 660 milliards de dollars en valeur d’aujourd’hui valent en 1968 : 137 milliards de dollars. Ces mêmes 660 milliards valent en dollars 1989 environ 402 milliards de dollars (inflation de 64% entre 1989 et 2006).
Allons donc voir les chiffres avancés par le Center for Defense Information :
Un rapide coup d’œil aux données du CDI nous confirme que ces 450 milliards de dollars de dépenses militaires ne concernent que la seule année 1989 (http://www.cdi.org/news/mrp/us-military-spending.pdf).
Nous relevons, de plus, que ces 450 milliards sont en dollars constants 2004 et non 1989, ce qui les rend immédiatement comparables aux 660 milliards de dépenses pour la guerre au terrorisme. Nous sommes donc certains que 660 milliards de dollars dépensés en cinq années de guerre au terrorisme sont strictement inférieurs à 450 milliards de dollars constants 2004 dépensés dans la dernière année de la guerre froide. Les cinq dernières années de la guerre froide ont, en effet, coûté au contribuable américain la somme de 2163,5 milliards de dollars constants 2004.
Le total des dépenses militaires en période de guerre froide, de 1948 (date de l’adoption de la NSC-1968, sorte de livre blanc de la stratégie américaine pour la guerre froide des années Truman et Eisenhower) à 1989 est donc de (toujours selon les données du CDI) 14 256,3 milliards de dollars constants 2004.
La guerre froide a coûté en quarante-deux ans de budgets militaires près de 21,6 fois l’effort des cinq années de guerre au terrorisme de l’administration Bush. Si d’aventure l’effort militaire américain devait se maintenir à ce rythme ou légèrement augmenter, il devrait rester pour les trente-sept prochaines années (42 moins les 5 premières années de guerre au terrorisme) inférieur à l’effort total consenti durant la guerre froide soit 5544 milliards de dollars constants 2004 si l’ont retient l’hypothèse de la stagnation à venir des dépenses militaires américaines.
Celles-ci devraient donc être multipliées, mais c’est une hypothèse plus qu’invraisemblable, par plus de trois pour dépasser le montant total de l’effort consenti du temps de la guerre froide.
Quand bien même les É-U consentiraient à un effort budgétaire pour la guerre au terrorisme, en valeur, égal à l’effort budgétaire de la guerre froide qu’en termes relatifs, cet effort là serait quand même inférieur.
Explications : l’Amérique, depuis le demi-siècle de guerre froide, s’est considérablement enrichie. L’effort financier représenté par la guerre froide et qui lui faisait parfois allouer jusqu’à l’équivalent de 9,4% de son PIB aux militaires ne représenterait plus une telle part de sa richesse nationale aujourd’hui.
Par exemple et pour s’en tenir aux chiffres cités par Pascal Boniface, il faut relever que les 450 milliards de dollars de budget militaire en 1989 représentaient 5,6% du PIB 1989 (http://www.truthandpolitics.org/military-relative-size.php) mais la même somme ne représentait en 2004 (PIB en valeur de 11657,3 milliards – source OCDE) que 3,85% du PIB!
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Voila donc quelques calculs qui permettent de réfuter toutes les affirmations contenues dans le premier paragraphe de l’article de Pascal Boniface. Ce poids considérable de la dépense militaire américaine dans la dépense militaire mondiale est donc bien plus imputable au succès économique des É-U qu’à une prétendue course aux armements menée en solitaire par Washington.
L’effort militaire américain n’est pas disproportionné mais il est au contraire très proportionnel à la puissance de l’économie américaine. Les autres pays ne peuvent pas suivre parce qu’ils sont économiquement trop faibles et non pas parce qu’ils seraient plus raisonnables (d’ailleurs, faut-il voir en une Chine en voie de développement qui triple ses dépenses militaires une attitude raisonnable et voir en les É-U qui ne les augmentent que d’un tiers une disproportion grave, « une croissance exponentielle »?).
Effectivement, les É-U tirent profit de cette situation de fait qui confirme leur statut d’unique et d’insurpassable superpuissance mondiale même si nombre d’autres puissances devaient se liguer contre eux.. Le « moment unipolaire » n’a pas fini de durer.
Enfin, l’auteur ne tient pas compte des transformations de l’armée américaine. C’est aujourd’hui une armée professionnelle alors qu’au Vietnam c’était une armée de conscrits. De plus, l’équipement de haute technologie est devenu courant mais il n’y avait pas de bombes guidées laser au Vietnam. Et, pour une bonne part, les dépenses militaires américaines de ces cinq dernières années ne sont pas investies en Iraq et en Afghanistan mais dans divers projets ambitieux tels que le bouclier antimissile.
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Derrière la guerre au terrorisme se cache une autre stratégie américaine qui inquiète les russes et les chinois notamment : celui d’un décrochage technologique de ces deux pays. Décrochage par trop important et manifestement impossible à combler dans les décennies qui viennent.
Ce qui se dessine, c’est le renforcement de la suprématie militaire américaine dans le monde concomitamment à la bonne tenue de l’économie. Cette dernière enregistre en effet des taux de croissance qui sont parmi les plus élevés de l’OCDE. Nous assistons, en réalité, à une inversion de la tendance générale observée durant les « Trente glorieuses » où les européens et le reste du monde, qui étaient en 1945 dévastés par la Seconde guerre mondiale maintenus sous le joug colonial, ne sont plus en phase de rattrapage mais en phase de décrochage face à l’économie de référence, celle des É-U.
La Chine est la seule puissance qui se détache de cette tendance générale au déclassement. Mais les taux de croissance enregistrés par cette dernière sont moins le signe d’un rattrapage qui aurait pour horizon le standard américain que la sortie de la Chine du club des Pays les Moins Avancés. Il n’est pas acquis que l’économie chinoise soit en mesure de maintenir un taux de croissance moyen de 8-9% dans les années à venir. Les scénarii linéaires n’ont que rarement les faveurs du monde réel.





Reader Comments (5)
Boniface est un homme de gauche, non?
Si la guerre en Irak a coûté grosso modo 557 milliards de dollars en 2006, ça semble assez tiré par les cheveux qu'elle ait coûté depuis son début 660 M. de dollars. Bon, mais les chiffres et moi ,ça fait deux...
Mais réflexion faite, j'ai toujours beaucoup de mal à croire qu'un chercheur du niveau de Pascal Boniface a pu écrire un article aussi tordu!
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