Perspectives d’avenir – peu réjouissantes – pour l’Iran
La rumeur court ces dernières semaines : l’état de santé du Guide Suprême serait déclinant. Nul ne sait de quoi il est atteint même si certains avancent qu’il s’agit d’un cancer et que le Guide serait proche du stade terminal.
Reste à savoir si la rumeur dit vrai. Dans un pays comme l’Iran, il n’est pas plus facile qu’en France de connaître le bilan de santé du chef de l’État. Il faut donc se contenter d’analyser un mince faisceau d’indices.
Ces indices sont les suivants : fin décembre, Ali Khamenei est apparu pâle et l’air malade à la TV nationale iranienne (Lake 2007), deux agences « proches de l’establishment khomeyniste » ont rapporté que le Guide souffrait d’un « fort rhume » ou de « complications mineures » (Taheri 2007) et il a aussi été rapporté que ce dernier a manqué de se montrer en plusieurs occasions officielles (Taheri 2007).
À cela il faut ajouter que les dernières gesticulations d’Ali Akbar Hashemi Rafsandjani laissent à penser qu’il est en pré-campagne. En effet, il aurait rencontré dix-sept Grands Ayatollahs à Qom (une des villes saintes du chiisme, lieu où Khomeiny est enterré) afin de flatter une éventuelle clientèle politique et de les convaincre de ne pas attendre la mort du Guide Suprême avant de désigner son dauphin (Ledeen 2007).
Sur les intentions de Rafsandjani, Ledeen et Taheri se contredisent. Pour le premier, Rafsandjani veut être Calife, autrement dit Guide Suprême tandis que pour le second, Rafsandjani voudrait placer Mohammad Khatami sur le trône.
Tous deux évoquent un autre compétiteur sérieux de Rafsandjani : l’Ayatollah Mohammad-Taqi Mesbah Yazdi, le mentor d’Ahmadi-Nejad. Ce dernier Ayatollah est en charge de l’Institut de recherche et d’éducation Imam Khomeini et membre, comme Rafsandjani, de l’Assemblée des Experts, l’organe – composé de hauts dignitaires religieux – qui nomme ou confirme le Guide Suprême.
Taheri et Ledeen, tous deux observateurs de longue date de la vie politique iranienne s’accordent sur un point fondamental : le Velayat-e-Faghih, la doctrine du « gouvernement du docte » fondée par Khomeiny, serait sur le point de subir de profonds changements.
En effet, cette doctrine n’a jamais été particulièrement populaire auprès de l’establishment clérical*. Pour le chiisme traditionnel, quiétiste, le pouvoir politique ne doit pas échoir entre les mains d’un clerc. Le seul détenteur légitime du pouvoir est, in absentia, le Mahdi, entré dans l’occultation voici plus d’un millénaire. Dès lors, tout pouvoir politique exercé ici bas est, par la force des choses, celui d’un usurpateur.
Il existe, en effet, de nombreux critiques au sein de l’élite cléricale du principe même d’une République Islamique. L’ancien Grand Ayatollah Kazem Shariat-Madari – quoiqu’ayant soutenu la Révolution islamique – déjà marja du temps du Chah, a été mis aux arrêts, en 1982, pour avoir critiqué la doctrine Khomeyniste et il a été accusé d’avoir soutenu un complot contre la République Islamique.
Le rang de marja-e-taqlid (littéralement : source d’inspiration) est l’ultime distinction pour un clerc chiite. Et il n’a, à vrai dire, existé qu’un seul marja qui ait soutenu la doctrine du Velayat-e-Faghih, c’est Mohammad Ali Araki, décédé en 1994 (Clawson et Rubin, p117). Quant à l’autre marja proche de Khomeiny et naguère pressenti pour lui succéder, Hossein Ali Montazeri, il a été également mis en résidence surveillée pour ses critiques acerbes contre l’actuel Guide Suprême Khamenei et le principe même d’un pouvoir temporel clérical.
Khamenei lui-même n’est devenu Guide Suprême que dans un contexte bien particulier. En effet, à la mort du fondateur de la République Islamique, les membres réunis de l’Assemblée des Experts avaient choisi un homme effacé, sans influence notable sur aucune faction, pour lui succéder. Cette nomination fruit de multiples calculs politiques, faisait, en particulier, l’affaire de Rafsandjani qui briguait la présidence de la république et qui, in fine, l’obtint.
La suite de l’histoire ne s’est pas déroulée selon les calculs de Rafsandjani. Khamenei fini, en effet, par concentrer entre ses mains l’essentiel du pouvoir politique laissant le gouvernement dans l’incapacité de mener les réformes nécessaires pour dégager l’économie du pays de l’incurie des bonyads, ces fondations religieuses qui firent main basse sur l’essentiel des actifs économique de l’Iran des Pahlavis.
Or, ces deux personnalités politiques incontournables, Khamenei et Rafsandjani, ne sont pas marja. Khamenei n’est devenu Ayatollah (et non pas Grand Ayatollah) que pour les besoins de la fonction de Guide Suprême, quant à Rafsandjani, il n’est encore qu’un Hodjatoleslam, i.e. clerc de rang intermédiaire.
Ces développements et ces continuités dans le chiisme duodécimain dominant en Iran dessinent une carte politique méconnue. Il n’existe pas de consensus quant à la forme et à la nature de la République Islamique et, après Khamenei et sauf accident, il n’existera plus aucun acteur de poids favorable à la continuité du modèle du Velayat-e-Faghih.
Par ailleurs, dans le désaccord qui se fait jour entre Taheri et Ledeen, je penche pour l’interprétation du premier. Car Rafsandjani n’a jamais été intéressé à devenir une figure religieuse de premier plan. En effet, après plus de vingt années passées dans le sérail, il est toujours Hodjatoleslam et privilégie une « approche politique » – pour reprendre la terminologie employée par Taheri – concernant la question de la succession de Khamenei tandis que Yazdi privilégierait, tout au contraire, une approche théologique.
Ce dernier souhaite que le rôle du « Guide Suprême » soit réinterprété afin de créer une claire démarcation entre le sacré et le temporel. Cela signifierai l’abandon du Khomeynisme et le retour à la doctrine chiite traditionnelle selon laquelle les hommes ne peuvent pas créer de gouvernement parfait en l’absence de l’Imam Caché. Durant l’absence de l’Imam, le mieux que les croyants puissent faire est de tolérer le gouvernement en place tout en s’assurant qu’il ne pollue pas l’espace reserve à la foi.
Au contraire de Mesbah Yazdi, l’approche du problème par Rafsandjani est politique, pas théologique. Rafsandjani a toujours pensé que la position de « Guide Suprême » était taillée sur mesure pour Khomeiny et que, après la mort de Khomeiny, nul ne pouvait la réclamer. Alors que Mesbah Yazdi veut un gouvernement faible mais un clergé fort, Rafsandjani veut le contraire. (Taheri 2007)
Les implications de ces approches divergentes ne sont pas identiques. Rafsandjani souhaite confier l’Iran aux mains d’un gouvernement de technocrates qu’il dirigerait lui-même. Yazdi souhaite jouer le rôle d’un marja – étant déjà Grand Ayatollah, il ne lui manque qu’à gravir le dernier échelon – i.e. d’une sorte de Pape chiite tout puissant dont l’influence sur la société et le gouvernement civil serait décisive en ce qui a trait à certaines questions cruciales pour la destinée de la communauté chiite dans son ensemble (même au-delà du territoire iranien).
Ces deux visions antagonistes ne portent pas en elles les germes d’un retrait, même partiel, du religieux de la vie publique. Rafsandjani, selon Taheri, souhaiterait placer Mohammad Khatami sur le fauteuil de Guide Suprême parce qu’il a démontré, lorsqu’il était président de la république, son incompétence ou du moins son incapacité à agir. L’idée est donc d’y placer un homme faible pour transformer l’institution du Guide Suprême en poste honorifique semblable à celui de la reine d’Angleterre (Taheri 2007).
En revanche, Yazdi, non content de privilégier une approche théologique, est beaucoup plus idéologique que Rafsandjani. Ce dernier est parfois présenté comme le leader de la secte apocalyptique de l’Hojjatieh – cette secte a été interdite du temps de Khomeiny. L’idée est de semer le désordre sur terre pour hâter le retour du Mahdi rédempteur. La légende veut, en effet, que le Mahdi règnera sur un monde pacifié devenu islamique.
Yazdi au pouvoir, le visage de l’Iran pourrait changer radicalement. Déjà, Ahmadi-Nejad s’est distingué par une ferveur messianique peu commune, prétendant parler à l’Imam Caché du fond d’un puits à Qom et prédisant le retour de ce dernier pour les trois ou quatre années à venir. Le retrait tout relatif des clercs du pouvoir politique que permet d’envisager cette nomination ne laisse pas, au contraire de l’éventualité d’un triomphe de Rafsandjani, augurer du présage d’un gouvernement civil qui arracherait du pouvoir des clercs la conduite des affaires publiques par des technocrates apolitiques ou, du moins, peu influencés par l’idéologie khomeyniste.
Car au delà les manœuvres politiques qui se produisent entre les séminaires religieux de Qom et les coulisses du pouvoir à Téhéran, les Pasdaran (ou l’armée très idéologisée des Gardiens de la Révolution) tissent leurs réseaux et se sont déjà emparés d’un certain nombre d’actifs économiques. La présidence d’Ahmadi-Nejad – ce dernier est un ancien officier de renseignement des Pasdaran – lui aura déjà permis de placer au sein de la fonction publique nombre d’amis politiques. Aussi, l’éventualité d’une alliance entre des Pasdaran en quête de pouvoir et l’Ayatollah Yazdi est une possibilité à prendre en compte.Les premiers instaureraient un pouvoir militaire tandis que le second donnerait l’onction et la direction religieuse, à charge pour le pouvoir militaire de l’appliquer en termes politiques.
En conclusion, le constat principal que dressent la plupart des observateurs de la vie politique en République Islamique d’Iran est que le Khomeynisme vit ses derniers instants. La doctrine du Velayat-e-Faghih a connu un sursis grâce à l’adresse imprévue que manifesta Khamenei une fois devenu Guide Suprême. Or, les supporters de la conception du pouvoir élaborée par Khomeiny furent de tout temps une minorité et l’aura du fondateur pâlit au fur et à mesure que le temps passe et que la vie politique iranienne fait et défait les factions et les mouvements politiques, entraînant dans leur sillage des idées « nouvelles ».
Il y a, néanmoins, peu de chances que la République Islamique s’effondre à cause de querelles intestines. En effet, les clercs, même s’ils estiment pour une large majorité que le Velayat-e-Faghih est une doctrine contraire aux enseignements de l’islam, font preuve d’un esprit de corps, jusque la jamais démenti, qui leur interdit d’entraîner les laïques et le peuple dans leurs luttes de pouvoir.
La révolution qui pourrait avoir lieu et qui aurait pour enjeu la succession du Guide Suprême Ali Khamenei sera, selon toute vraisemblance, une révolution de palais. Elle passera largement inaperçu jusqu’à ce que les communiqués officiels ne portent la décision finale à la connaissance de tous.
Il faut encore noter que les analystes sur lesquels je m’appuie ne sont pas dans le secret des dieux – ils ont aussi leur propre agenda à promouvoir – et sont réduits, comme tous les observateurs de la vie politique iranienne, à établir des conjectures. La maladie de Khamenei n’est pas un fait avéré mais, comme le souligne Eli Lake, nul ne savait, en son temps, que Khomeiny était malade ni, avant lui, que le Chah l’était. D’ailleurs, soulignons que Rafsandjani et Yazdi ne seront probablement pas les seuls candidats à la succession et la République Islamique nous a souvent habitués à des cas d’ascension fulgurante de figures inconnues au bataillon.
Toutefois, l’exercice vaut la peine d’être fait. Car, à l’heure où tous se demandent si la République Islamique perdurera encore longtemps, il faut encore s’interroger sur les scénarii les plus plausibles dans le cas où le pouvoir chiite persisterait. En effet, si Rafsandjani l’emporte, il y a fort à parier que l’Iran s’ouvrira – partiellement – au reste du monde et réformera en profondeur son appareil économique contrôlé à 80% par l’État et les très puissantes fondations religieuses nées de la confiscation des actifs – réels ou supposés – des anciennes élites impériales.
Sur ce point, Yazdi devrait selon toute vraisemblance privilégier l’approche la plus radicalement conservatrice jusqu’à ce jour dominante. Celle-ci consiste à se rejeter toute velléité d’ouverture au prétexte de lutter contre les influences étrangères (Au sujet de la lutte d’influence entre « technocrates islamistes » et tenants de la ligne la plus dure, voir : Clawson et Rubin 2005, p122).
Cela étant, Rafsandjani ou Yazdi, il ne faudra pas s’attendre à un retournement de tendance dans la politique étrangère. Les deux sont radicalement anti-israéliens même si le premier se distingue en adoptant un ton plus conciliant envers les États-Unis. Quant au terrorisme et au programme nucléaire, la tendance devrait continuer, de toute manière, sur la même lancée et si l’Iran venait à posséder quelques bombes, il deviendrait – pour des motifs idéologiques – probablement un agent proliférant en cas de victoire de Yazdi.
En revanche, l’Iran de Rafsandjani pourrait être contenu – au moins temporairement – car ce dernier aura besoin de rassurer l’Occident pour faire adhérer son pays à l’OMC, le remettre sur la voie du développement économique – l’Iran n’était plus très loin d’atteindre un niveau de vie « à l’européenne » du temps du Chah, promesse reprise par la Révolution islamique – et bénéficier d’investissements étrangers massifs, en particulier dans un secteur pétrolier déclinant.
Enfin, le régime islamique en place à Téhéran continuera, dans tous les cas, d’être extrêmement impopulaire auprès des Iraniens (Ashouri 2003). S’il est possible qu’une alliance entre Yazdi et les Pasdaran instaure un régime totalitaire implacable, la voie privilégiée par Rafsandjani serait celle de la continuité d’un pouvoir autoritaire qui tenterait, cette fois, de redorer le blason de la Révolution islamique grâce à un programme économique ambitieux et des réformes politiques cosmétiques (au sujet d’une éventuelle farce référendaire, voir Iran-resist 2005a). Or, il est extrêmement improbable que le régime puisse jamais produire de l’intérieur un dirigeant qui puisse satisfaire aux revendications populaires les plus fondamentales relatives aux libertés démocratiques et à la séparation du religieux de l’État.
*Cela n’empêche pas les mollahs de toutes obédiences d’être sympathiques envers l’islamisme. Notons également avec intérêt qu’une des provisions de la constitution iranienne octroyée en 1906 (donc avant la création de la doctrine du Velayat-e-faghih) par le Shah Qajar prévoyait la création d’un Conseil de Théologiens chargés d’un rôle semblable à l’actuel Conseil des Gardiens de l’actuelle République Islamique (Iran-resist 2007b).
Sources
Amir Taheri, « Iran: If Khamenei Leaves the Stage » Arab News (Jeddah), 3 février 2007. En ligne. Permalien.
Michael Ledeen, « The War of the Persian Succession », The National Review (New York), 13 février 2007. En ligne. Permalien.
Eli Lake, « Questions Abound on Health of Iran’s Khamenei », The New York Sun (New York), 31 janvier 2007. En ligne. Permalien.
Patrick Clawson et Michael Rubin, Eternal Iran. Continuity and Chaos (New York : Palgrave Macmillan, 2005).
Nazgol Ashouri, « Polling in Iran : Surprising Questions », PolicyWatch 757, (Washington: The Washington Institue for Near East Policy, 2003). En ligne.
Iran-resist-a, « Le mystère Ganji », Iran-resist (Paris), le 15 juillet 2005. En ligne.
Iran-resist-b, «Iran - 11 février : La révolution de Khomeiny, l’héritage de Mossadegh », Iran-resist (Paris), le 11 février 2007. En ligne.
Cet article traite d’une hypothèse émise par deux observateurs de la vie politique iranienne, Michael Ledeen et Amir Taheri, qui évoquaient il y a quelques semaines la maladie du Guide Suprême Ali Khamenei et les enjeux autour de sa succession.
Ces deux observateurs écrivent et orientent en fonction de leurs agendas respectifs (Michael Ledeen travaille pour le think-tank américain AEI) aussi, sans perdre de vue ce fait, je me suis appliqué à explorer plus avant les enjeux qui se dessinent autour de la succession de Khamenei en partant des hypothèses de départ émises par les deux chroniqueurs.
On trouvera dans cet article une réflexion axée sur les intrigues du sérail clérical chiite. Ces développements ne doivent pas faire perdre de vue, au lecteur, que les religieux chiites iraniens ont été de toutes les révolutions anti-modernistes qu’à connu l’Iran depuis près d’un siècle et qu’il n’y a, a priori, aucune raison de croire qu’ils puissent jouer un rôle émancipateur dans l’avenir.
Il n’est donc pas dans mon propos de conforter la thèse selon laquelle la théologie chiite serait compatible avec une authentique sécularisation de la vie politique iranienne ou que la réforme de la République Islamique puisse venir de l’intérieur – et encore moins que les réformistes à la sauce Khatami soient des démocrates ou qu’une démocratie islamique, c’est-à-dire une oxymore, soit possible. Enfin, si le régime chiite n’est pas monolithique, il n’en exclu pas moins du champ politique toute pensée laïque, démocratique voire d’essence nationale iranienne.
L.
Je vous invite à découvrir l’entretien accordé par Houchang Nahavandi à Jean Corcos dans le cadre de l’émission Rencontres sur Judaïques FM du 22 octobre 2006 (94.8 pour les parisiens).
Voir les entrées relatives à Houchang Nahavandi sur le site de Rencontre judaïques FM.
Nahavandi fut ministre dans les années 1970 du dernier Chah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi. Il a également écrit de nombreux ouvrages traitant notamment de l’histoire politique du « Pays des Aryens » au XXe siècle (et en deça)::
Carnets secrets: chute et mort du Shah
Le voile déchiré de l’islamisme
La Révolution iranienne: Vérité et mensonges
Shah Abbas, empereur de Perse 1587-1629
On se référera aussi avec intérêt à « Mission for My Country » écrit par le dernier Chah d’Iran, ouvrage partiellement autobiographique où le « Roi des rois » expose les grandes lignes de la pensée au tournant des années 1960.
Et enfin, pour clore cette liste non exhaustive, le site de la Princesse Ashraf Pahlavi, soeur jumelle du Chah, et qui témoigne de son expérience, de sa proximité avec le Chah et, en particulier, de sa mission à Moscou pour demander à Staline de retirer les forces Soviétiques qui ne s’étaient pas retirées d’Iran après la fin de la Deuxième guerre mondiale ou plutôt à l’occasion de la première crise de la Guerre froide.




Reader Comments (2)
Pourtant, c'est bien de l'intérieur du système qu'on peut le dynamiter; rappelez-vous Gorbatchev...( même si Reagan leur a porté un coup fatal avec la course aux armements)
Ce qu'il est important de savoir c'est que le régime est réellement très impopulaire. À peu près 85% des iraniens ne soutiennent pas la République islamique.
La révolte étudiante brisée dans le sang dans les années 1999-2001 fut extrêmement virulente et semble reprendre du poil de la bête dernièrement (reste à savoir si ce n'est pas un feu de paille organisé par des associations étudiantes liées au régime).
La montée de la contestation armée dans certaines provinces iraniennes (d'abord le Khuzestân et le Baloutchistan puis le Kurdistan et le Fars - Ispahan) laisse présager un accroissement de l'instabilité politique intérieure. Il est très possible que ces mouvements, de tendances séparatistes quant ils sont dans des provinces frontières, bénéficient d'un appui étranger.
En outre, le régime n'a pas beaucoup d'appuis ni dans le clergé traditionnel ni au sein de nombreuses catégories sociales (bazar, paysans, étudiants, classes moyennes réduites à la paupérisation, etc.) mais, contrairement au Chah (et à toute une propagande mensongère construire sur le mythe de l'appareil répressif de la SAVAK), Khamenei et consorts sont prêts à écraser leur peuple pour conserver le pouvoir.
D'une certaine manière, il semble, mais c'est toujours à prendre avec précaution, que l'Iran vit une période prérévolutionnaire qui se traîne en longueur depuis une huitaine d'années.
Il faut relever que la république khomeyniste n'a pas été plébiscitée par le peuple. À l'époque de la « révolution », Khomeiny présentait des thèses libérales et ne se disait intéressé qu'à s’occuper des affaires spirituelles.
Cette révolution, d’ailleurs, s’est imposée dans le sang. Les combattants entraînés en Libye, Yémen du Sud et dans les camps de l’OLP au Liban s’étaient infiltrés en Iran et se sont comportés comme une armée d’occupation. Ceux la sont les ancêtres des Pasdaran, les fameux Gardiens de la révolution.
Ils furent également aidés par les fedayins de l’OLP et soutenus par des pays arabes radicaux comme la Syrie.
Les soutiens ne s’arrêtent pas aux Kadhafi et autres Arafat. Ils provinrent également des États-Unis et de l’administration Carter et ensuite de l’ensemble des grandes puissances occidentales, France comprise. Prétextant ses inquiétudes concernant la situation « catastrophique » des droits de l’Homme, Carter apportera son soutien aux opposants au Chah (Carter et ses conseillers s'inquiétaient de la montée en puissance de l'Iran, un pays dont les taux de croissance économique annuelle était comparable à ceux du Japon). Parmi les « opposants », nombreux étaient monarchistes - ils ne s'opposaient pas forcément au Chah - et réclamaient un retour vers un pouvoir plus parlementaire. Mais d’autres, qui finirent par s’imposer momentanément avant de se faire exterminer ou exiler par les islamistes, étaient des tiers-mondistes, gauchistes anti-libéraux, radicaux de tout acabit, antisémites, anti-américains, des « laïques » très relatifs et infréquentables et parfois des anciens partisans de Mossadegh.
Bref, tout cela pour dire que cette révolution qui exaltait tant l’intellect d’un Foucault et de notre intelligentsia aveugle comme à son habitude correspond dans l’esprit de nombreux iraniens à une occupation.
Et j’arrive ici à un point capital : la République islamique que de nombreux journalistes et intellectuels prétendent populaire parce que tenant un discours nationaliste est, en réalité, fortement opposée à l’affirmation de l’identité nationale perse.
Khomeiny voulut détruire les ruines de Persépolis, il défit les réformes du Chah dans l’éducation et la langue en réintroduisant des termes arabes (ils ont sorti un nouveau dictionnaire de Farsi revisité par la langue du Coran) et Khatami, ce bon réformateur, réforma effectivement … dans les années 1980, tout le cursus éducatif. Il s’agissait d’effacer l’identité perse, de combattre l’héritage culturel de toute une civilisation, au profit d’une identité panislamique, donc de combattre la modernité et la sécularisation, et en réalité, la liberté.
Gouvernement d’occupation, important une culture étrangère et aliénante, réécrivant l’histoire et combattant les traditions perses (comme le Nowrooz, nouvel an perse dont les origines sont zoroastriennes) au prétexte que celles-ci sont païennes et enfin un gouvernement extrêmement impopulaire et totalement incompétent (le revenu moyen des iraniens représente en 2007 66% de ce qu’il était en 1978! À l’époque du Chah l’Iran était entré dans le club des 20 nations les plus riches du monde, aujourd’hui, il se rapproche du club des 20 les plus pauvres).
Voilà une image, certes incomplète mais plus réaliste que celle que nous livrent nos médias, de l’Iran. La méconnaissance de la culture iranienne plurimillénaire (ce n’est pas comme nous, une nation ancienne de 4 siècles mais une nation-civilisation forte de 2500 ans d’existence) font produire par de nombreux chercheurs des analyses biaisées sur l’Iran. Cette incapacité à saisir le sens profond de l’identité iranienne les amène à parler imprudemment de nationalisme iranien exalté par le programme nucléaire et la rhétorique d’Ahmadi-Nejad ou encore de contestation du pouvoir de son dernier par des éléments « réformistes »… Ces mêmes spécialistes, et leurs ancêtres, n’en sont pas à leur coup d’essai : à l’époque, ils n’avaient pas saisi, non plus, l’ambition de Khomeiny.