Inquiétants prolégomènes de la politique étrangère de Nicolas Sarkozy
Le président-élu, Nicolas Sarkozy, aurait proposé à Hubert Védrine le poste de MAE. A priori, pour une majorité présidentielle élargie à la gauche, rien de surprenant. D’ailleurs, avec Védrine au gouvernement Jospin, la diplomatie française s’était illustrée par un regain d’intérêt envers la question des Droits de l’Homme dans le monde.
Bien que Védrine ne soit pas un atlantiste fervent, le président-élu manifestait par ce choix sa cohérence avec ses promesses électorales en faveur du retour de la patrie des Droits de l’Homme. En effet, Védrine aux AE, c’est aussi envoyer un signal appréciable par l’ensemble de nos partenaires étrangers ; une manière de dire que nous serons attentifs aux valeurs universelles de la DDHC sans pour autant colorer notre politique étrangère d’une tonalité néoconservatrice. Mais seulement voilà, Védrine réserve sa réponse et, si j’en crois le JT de 20h de France2 d’aujourd’hui, aucun socialiste ne veut entrer seul dans le futur gouvernement.
Or, ce n’est pas tout, Sarkozy va rappeler de Washington notre ambassadeur, Jean-David Lévitte. Toujours d’après France2, Lévitte sera son « sherpa ». C’est ici que ça coince car cette nomination n’est pas en phase avec les idées que le candidat a défendues devant les Français. Lévitte est le monsieur ONU de la diplomatie française sous Jacques Chirac. Selon ses thèses (d’après d’Éric Aeschliman et Christophe Boltanski dans leur livre Chirac d’Arabie), l’ONU devient le forum obligé de toute initiative d’envergure sur la scène internationale.
À l’heure où la Chine bloque toute initiative énergique du Conseil de Sécurité des Nations Unies sur la question du Darfour, cette nomination annoncée fait grincer des dents. L’ONU n’est pas la meilleure amie des défenseurs des DDH et c’est encore peu de choses que de le dire. Les représentants arabes et musulmans poussent également au sein du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU (dont la première présidence fut confiée à la Libye et dont les principaux membres actifs sont des pays si peu démocratiques, comme la Tunisie, c’est tout dire!) et à l’Assemblée Générale de la même institution pour faire voter un texte bannissant toute expression critique envers les religions.
L’ONU, c’est aussi l’organisme qui parraine le projet d’Alliance des Civilisations où se positionne l’islamiste Mohammad Khatami au rang de grand « sage ». C’est aussi l’ONU l’instance internationale la moins capable de se réformer avec la Ligue Arabe. Et c’est aussi l’ONU l’instance qui n’aurait jamais permis l’intervention de l’OTAN au Kosovo pour éviter un massacre de masse à l’occasion d’une rare prise de conscience de la part de nos leaders occidentaux en faveur du devoir d’ingérence humanitaire.
Malheureusement, nos amis de gauche qui pourraient relever les incohérences des choix « sarkoziens » et jouer leur rôle d’opposition et qui, il y a dix ans, bataillaient ferme contre un Chirac qui inaugurait la politique de l’autruche face aux violations chinoises des DDH sous prétexte de contrats commerciaux; ces amis là ont déjà tout oublié au nom de leur anti-américanisme primaire.
En effet, tous saluent aujourd’hui la diplomatie chiraquienne, trop heureux d’avoir entendu la France dire « merde » aux Yankees en 2003. L’ennemi commun les a tous rassemblés et, en passant, il a permis à la gauche de se rallier aux réactionnaires. J’entends par là les relativistes et je précise, car la plupart ne l’ont toujours pas remarqué, que le relativisme moral nous provient de la droite royaliste du XIXe siècle (cf : les « pères » du positivisme), pas de la gauche!
Que la gauche trahisse, à Dieu ne plaise, elle est libre et elle n’en est pas à son premier coup d’essai. Mais elle n’est plus le parti du mouvement et du progrès et, tout à fait par hasard sans doute, jamais elle ne s’est permise autant qu’aujourd’hui de distribuer blâmes et satisfecit aux uns et aux autres. Les ultramontains sont à gauche, désormais.
Reste à savoir ce que veux (et ce que peut) celui pour qui les Français ont voté. Je me risquerai à avancer trois explications. D’abord, si Nicolas Sarkozy n’est manifestement pas homme à se laisser dicter sa conduite, il a du apprendre la patience. En effet, les sorties de nombre de parrains de la droite, tels Jean-Pierre Raffarin et MAM à l’automne dernier, rappelaient au président de l’UMP qu’en matière de politique étrangère « la constance » est un impératif. Certains allaient jusqu’à menacer le futur candidat des conséquences désastreuses d’une démarche diplomatique différente que les Français ne manqueraient pas de sanctionner dans les urnes. Il est donc possible de penser qu’ils se sont mués en protecteurs de l’orthodoxie en matière diplomatique et qu’ils verouillent en Nicolas Sarkozy l’expression de ses préférences en ce domaine.
Ils surfent, pour ce faire, sur la confusion généralisée entre les mobiles d’une droite chiraquienne qui n’est pas plus humaniste que la gauche et qui croit avoir gagné à ses thèses l’ensemble de l’opinion. Il est vrai que l’épouvantail américain les a bien servis dans leur numéro d’illusionnistes en ferrant les français dans l’amalgame entre la défense des DDH et la politique de la canonière. En réalité, derrière cette rhétorique simpliste, se cache exactement le discours des despotes qui se défendent contre les « odieuses » ingérences des défenseurs de la liberté. Dommage que les leaders d’opinion, en France, se soient laissés prendre au jeu et laissent également les français mal informés sur la question.
Ceci dit, cette apparente unité du camp UMP contre son candidat en matière de politique étrangère à sans doute convaincu Nicolas Sarkozy de louvoyer le temps de consolider sa stature de président et de voir venir. Mais quoi donc?
L’autre explication possible, en effet, est que les États-Unis eux-mêmes sont en pleine débâcle diplomatique et que les républicains ont perdu la majorité aux dernières élections législatives. Car, avec la pression de l’opinion publique, avec la pression des démocrates dans les Chambres et pour cause de difficultés en Iraq, l’administration Bush s’assoit à la table des négociations avec les représentants des mollahs. Le moment n’est donc pas propice pour Nicolas Sarkozy de transformer la politique étrangère de la France alors que Tony Blair quittera prochainement le 10 Downing Street et qu’aux États-Unis un candidat démocrate risque de l’emporter en 2008,
Reste que le personnel inamovible du Quai d’Orsay sera la véritable origine de tout blocage. Non content de n’être lié au destin des élus, il demeure quelque soit le gouvernement qui investit le MAE. La commission des affaires étrangères à l’Assemblée Nationale, la création d’un Centre d’Analyse et de Prévisions, les livres, articles et déclarations critiques parus ou faites ici ou là, n’y ont rien changé : le milieu diplomatique français est un monde de praticiens jamais confrontés aux rigueurs et aux exigences de l’étude des relations internationales — de la prospective — dans les think-tanks et autres universités.
C’est ainsi que la France n’a pas vu monter l’Asie et n’a pas saisi les opportunités offertes par les nouveaux acteurs régionaux qui émergent en son sein. La France reste bloquée sur la Chine et la Chine préfère les États-Unis et l’Allemagne. Par exemple : si au moins nous vendions des armes à Taiwan (le dernier contrat remonte à 1994, sous le gouvernement Balladur) au lieu d’envoyer notre Marine aux cotés des navires de la Chine continentale intimider l’île démocratique, la Chine serait bien obligée de nous prêter plus d’attention afin de nous racheter notre sympathie car c’est exactement ce qui se passe avec les Américains. La mollesse en relations internationales ne paie pas même si la modération est souvent une nécessité incontournable.
D’ailleurs, les principes, disait le candidat Sarkozy, ne sont pas négociables et ne permettent pas non plus de gagner des contrats. Il avait raison sur toute la ligne et la piteuse position de la France dans la balance commerciale chinoise, après douze années de flirt poussé, le prouve. Mais un Quai d’Orsay politiquement irresponsable et trop peu confronté à l’évolution de la pensée en géopolitique peut-il saisir à temps les mutations du monde? L’expérience montre que non. Il faut ici plus de rupture que de continuité.
Reste l’ultime possibilité : Sarkozy, c’est Chirac! Beaucoup de personnes qui ont vu Chirac monter depuis les années 1970 me l’on répété inlassablement. S’ils ont raison, alors ces louvoiements sont une seconde nature pour le président-élu et il ne fallait pas voter pour lui. Mais il est plus probable que Sarkozy, c’est Balladur avec des nerfs: il n’appartient pas à la tradition chiraquienne; la rupture, pour lui, était avant tout celle d’avec le chiraquisme.
Pour clore ces quelques paragraphes, je déplore que le nom de Pierre Lellouche n’ait été cité nulle part au rang des ministrables. S’il est bien un homme à l’UMP qui mérite de recevoir le portefeuille des affaires étrangères, c’est lui qui depuis des années réfléchit aux incohérences de notre appareil diplomatique et aux remèdes à lui apporter. À gauche, puisqu’il faut ouvrir la majorité, Bernard Kouchner est bien sur une longueur d’onde voisine de celle de Sarkozy, mais alors pourquoi avoir pensé à Hubert Védrine?
En attendant que la présidence de Nicolas Sarkozy s’installe, toutes ces réflexions sont à prendre avec précaution. Elles ne sont qu’un commentaire fondé sur des « rumeurs » et autres fuites glanées par les médias.




Reader Comments (3)
Même si , in fine, il y a belle lurette que le poids de la France dans cette région n'est plus que symbolique.
Faites confiance à Sarko pour ne pas être celui qui fera ami-ami avec les arabes de la région du moyen-Orient au détriment d'Israël. A mon avis, la politique de la France en la matière va changer et pourrait enfin peser dans cette région du monde. Wait and see !
Oui je pousse un coup de gueule sur les Blogs : j’ai reçu un mail, ET CE N’EST PAS UN HOAX, demandant de la part des parents de la petite Maddie, enlevée par, présume-t-on, un réseau pédophile afin qu’une action de grande envergure puisse être entreprise sur la blogosphère.
Des photos m’ont été transmises avec demande de mettre en ligne et relayer vers les Blogs, ou envoyer par mail à un maximum de personnes, ce que j’ai fait.
Mes statistiques prouvent que j’ai été lue, mais je constate avoir été insuffisamment voire pas relayée. Les B.R. ou autres notes de notoriété, je m’en contre-balance.
J’aurais souhaité des témoignages montrant que les gens se sentent concernés.
Chacun traîne la patte, et préfère rester dans son microcosme de blogueur, plutôt que de faire un effort. C’est lamentable, je pensais que les blogs pouvaient être solidaires, me suis-je trompée ?