« Le IIIe Empire | Main | Retour sur la politique étrangère de N. Sarkozy, sur Hubert Védrine,la Russie et le bouclier antimissiles »

L'ASEAN

Posted on lundi, juin 18, 2007 at 08:28PM by Registered CommenterLéviathan in | Comments1 Comment

Voici une synthèse qui m’a été demandée de produire pour un cours en Science politique portant sur l’espace sud-est asiatique. Il s’agit de comprendre les enjeux soulevés par l’intégration régionale, économique et politique, des dix États membres de la zone (Myanmar, Thaïlande, Malaisie, Singapour, Indonésie, Philippines, Brunei, Cambodge, Laos et Vietnam). Les deux textes sur lequel ce travail m’a été demandé sont mis en référence dans le petit encart ci-dessous suivis d’une carte des États membres de l’ASEAN.

Ganesan, N. 1991. « L’ASEAN : Futurs espaces de coopération et de conflits », dans Gérard Hervouet (sous la dir.), « Asie-Pacifique : Les nouveaux espaces de coopération et de conflits. Québec : Presses de l’Université Laval, pp.183-199.

De Sacy, Alain S. 1999. « Chapitre 20 : Les tensions régionales et internationales en Asie du Sud-Est » dans De Sacy Alain S., « L’Asie du Sud-Est : L’unification à l’épreuve ». Paris : Librairie Vuibert. pp. 207-217.

 

 

 

aseanlogokc7.gifUn peu comme la CECA puis la CEE en 1957 avec le traité de Rome, l’ASA (Association du Sud-est Asiatique) puis l’ASEAN (Association of South East Asian Nations) à quelque dix années de distance, naît de la Déclaration de Bangkok (1967) comme organisation régionale destinée à régler les différends et promouvoir la coopération entre ses membres. En outre, l’ASEAN était aussi originellement un regroupement d’États non alignés sur Moscou mais parfois alignés sur Washington. Mais, à la lecture de Ganesan, les similitudes entre l’UE et l’ASEAN ne vont pas plus loin.

En effet, l’ASEAN se singularise en tant qu’entité régionale par la géographie particulière de ses membres, leurs histoires distinctes et leurs intérêts souvent antagonistes. L’espace sud-est asiatique n’est pas pacifié à l’image de celui de l’Europe ou de l’Amérique du Nord. En témoignent la formation tardive des États de la région avec l’exemple de la Fédération Malaise qui ne prît sa forme – a priori – définitive en 1965 avec l’expulsion de Singapour et le maintient du Sarawak et du Sabah en son sein.

Les contentieux territoriaux ne sont pas chose du passé; que les Philippines revendiquent encore le Sabah malais; que sept États sur dix revendiquent tout ou partie des îles Spratley et/ou du gisement pétrolier de Natuna. Ces contentieux à géométrie variable ne dessinent pas deux pôles antagonistes au sein de l’ASEAN mais de multiples parties enchevêtrées les unes aux autres, les unes contre les autres, et avec et à la fois contre des acteurs extérieurs à la région. Par exemple, l’Indonésie se veut la plus ferme contre toute forme d’alliance militaire entre un État membre et une puissance étrangère, notamment entre les petites puissances de Singapour et du Brunei d’une part, et les États-Unis d’autre part. En revanche, la même Indonésie, avec quelques prétentions hégémoniques, s’est alliée à la Thaïlande, la Malaisie et les Philippines et soutenait dans le cadre de l’ASEAN une politique d’alliance tacite avec la Chine, en soutien aux Khmers rouges, contre le Vietnam.

Mais les antagonismes politiques n’ont jamais dégénéré en guerres régionales même s’ils ont parfois arrêté les travaux de l’association. C’est que l’ASEAN met, en effet, en place un certain nombre d’instances, non d’institutions, de dialogue et de coopération. Leur modèle consensuel lisse les contours les plus saillants des conflits d’intérêts et parvient même à établir un certain nombre de règles comme la création d’une zone de paix, de liberté et de neutralité (ZOPFAN) en 1971.

Dans le domaine économique, l’ASEAN connaît également un certain succès, eu égard au fait que les économies post-coloniales des États membres ne sont pas complémentaires mais concurrentes. Économies fondées sur une agriculture de plantation et une industrie d’extraction, elles sont en compétition sur les mêmes marchés. Mais cela n’a pas empêché l’ASEAN d’établir une zone de libre-échange limitée entre ses membres, d’élaborer en commun des projets industriels et d’inscrire sa politique de développement un Plan de complémentarité industrielle.

Ces fondations pourraient être le prélude à une coopération ultérieure renforcée et, en attendant, l’ASEAN se distingue par une certaine solidarité de ses membres. En effet, nombre d’organisations régionales ne sont pas parvenues à de tels résultats : l’accord d’approvisionnement d’urgence (nourriture et énergie) et l’ « accord de réciprocité des monnaies » (prêts à court terme aux membres en manque de liquidité en devises étrangères) témoignent d’une certaine indigénisation des instruments de stabilité économique. Le fait, par ailleurs, que l’ASEAN soit en mesure de se constituer en partie au dialogue avec d’autres acteurs régionaux, comme la CEE et le Japon, pour défendre le caoutchouc naturel malais contre le caoutchouc synthétique japonais augure également de possibilités réelles d’intégration économique poussée.

La fin de la guerre froide, si elle relâche les tensions, n’en permet pas moins à l’ASEAN de s’engager dans un processus d’élargissement aux anciens membres du bloc communiste, en particulier l’Indochine. D’ailleurs, l’ASEAN se donne également pour objectif de favoriser la stabilité interne des régimes en place ce qui ne peut que satisfaire des acteurs dont la logique politique intérieure est encore aujourd’hui très différenciée. C’est une autre forme de solidarité qui se drape dans le respect des souverainetés étatiques et du principe de non ingérence entre ses membres. Mais en parallèle, ces éléments favorables au maintient du statu quo reflètent un autre consensus, celui de la primauté de l’intérêt national sur la dynamique d’intégration. Cela se traduit, au contraire par exemple de l’UE et de l’ALENA (Accord de Libre-Échange Nord-Américain; il regroupe le Canada, les É-U et le Mexique), par une absence totale d’institutions supranationales telle une cour de justice régionale chargée de sanctionner le respect des accords conclus dans le cadre de l’ASEAN.

Relevons enfin que l’ASEAN n’a pas brillé par son esprit de défense. Face à la Chine, dans les îles Spratley et Paracels, la solidarité n’est plus de mise et chacun se retrouve confronté seul au géant chinois. Dans le cas du contentieux philippo-malais, l’ASEAN n’a que peu fait, et ce qui fut fait se fit essentiellement en coulisse, par les relations personnelles entre les chefs d’État de la région. S’il y a faiblesse de l’ASEAN, c’est qu’il n’y a pas de conception sud-est asiatique de la sécurité et que le processus régional ne s’accompagne presque pas d’une construction institutionnelle à la hauteur des enjeux soulevés par l’intégration.

aseanmapwk5.gifEn outre, les textes des auteurs, Ganesan et Sacy, suscitent un certain nombre de questions. D’abord, on observe généralement que la plupart des organisations régionales progressent dans des espaces pacifiés et politiquement homogènes. Par exemple, l’UE est un club de démocraties, et il y avait à l’origine de la construction européenne toute une littérature (et même plusieurs théories) sur les « États-Unis d’Europe ». L’Europe a son Jean Monnet mais l’ASEAN a-t-elle été dotée, avant ou après sa fondation, d’un corps doctrinal? Si non, y a-t-il, en ce sens, des tentatives qui sont faites de créer une identité sud-est asiatique? De plus, la faible institutionnalisation de la structure régionale semble être un handicap et, à son tour, ce handicap est peut-être le résultat d’un autre handicap : est-ce que le « déficit » démocratique de la région n’en est pas la cause? En effet, l’UE a très lourdement pesé sur la démocratisation des États libérés du joug soviétique mais l’ASEAN ne semble pas emprunter cette voie. Est-il dès lors judicieux de laisser l’ASEAN a elle-même ou, en d’autres termes, ne vaut-il pas mieux étendre l’association aux démocraties de l’Asie de l’Est, Taiwan, Corée du Sud et Japon, afin de lui faire profiter d’une construction régionale plus harmonieuse et plus progressiste?

Enfin, si les textes de Ganesan et Sacy jettent la lumière sur la formation de l’ASEAN, sur ses échecs et ses réussites, sur les dangers extérieurs qui, au fil des ans encouragent les acteurs du sud-est asiatique à prolonger l’expérience, ils ne s’inscrivent pas dans une perspective comparatiste avec des organisations régionales qui, ailleurs, ont fait « mieux » ou « moins bien » du point de vue de la dynamique de l’intégration économique et politique. De plus, les deux auteurs ne s’interrogent pas suffisamment, à mon sens, sur les rivalités entre les puissances régionales. Si l’Indonésie prétend à l’hégémonie et si le Myanmar est l’allié de la Chine tandis que Singapour achète ses armes aux États-Unis cela doit forcément poser davantage de problèmes que ne le laissent supposer les contentieux territoriaux. L’indigénisation de la politique régionale prônée par l’Indonésie est manifestement perçue avec suspicion par ses voisins de taille plus modeste et ça complique beaucoup l’équation de l’intégration : l’ASEAN n’a-t-elle pas besoin d’un coup de pouce venant de l’extérieur? Si la paix par le droit n’y est pas possible, actuellement du moins, la paix par l’empire l’est certainement davantage, en attendant mieux.

PrintView Printer Friendly Version

EmailEmail Article to Friend

Reader Comments (1)

Hello Leviathan ! De passage chez toi, j'avoue que je n'ai pas le courage de lire le post ce soir, trop H.S. pour un sujet aussi sérieux.
Je reviendrai, et ce sera plus que pour un coucou.
juin 19, 2007 | Unregistered Commenterstella

PostPost a New Comment

Enter your information below to add a new comment.

My response is on my own website »
Author Email (optional):
Author URL (optional):
Post:
 
Some HTML allowed: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <code> <em> <i> <strike> <strong>