L’AKP en mutation ?
Par Koenigstiger
L’AKP a gagné pour la deuxième fois consécutive les élections législatives en Turquie.
Mais l’AKP de 2007 est-il encore celui de 2002 ?
C’est sans surprise que l’AKP, le parti « islamiste modéré » de Recep Tayyip Erdogan, soit arrivé en tête au cours de ces élections générales, dénouement d’une crise politique ouverte par la candidature d’Abdullah Gül à la Présidence de la République de Turquie. Le nombre de suffrages recueillis par l’AKP, par contre, est bien une surprise.
En 2002, l’AKP avait obtenu environ 33% des voix contre 18% au parti principal d’opposition, les néo-kémalistes du CHP dirigé par Deniz Baykal et seul un système électoral bancal avait permis à l’AKP d’obtenir une majorité d’environ 65% au Parlement, excluant de facto près de 50% des votants (le système électoral turc est une proportionnelle par circonscription départementale où les partis doivent obtenir au moins 10% au niveau national pour que leur liste entre au Parlement).
Or, en 2007, la donne s’est inversée: l’AKP a vu diminuer le nombre des sièges qu’il occupe tandis que le nombre des suffrages exprimés en sa faveur a bondi passant à 47% des votants.
Ce constat est déjà une première indication : l’AKP de 2002 avait bénéficié avant tout du vote des Anatoliens soit pris par l’exode rural soit demeurés ruraux, c’est-à-dire d’un vote conservateur motivé par des raisons idéologiques ou religieuses, tandis que l’AKP de 2007 a bénéficié des suffrages d’un électorat plus varié. Si la base électorale du Parti reste les Anatoliens conservateurs (tant les ruraux que les « calvinistes » industrieux et religieux), elle s’est élargie vers une certaine petite et moyenne bourgeoisie désabusée de l’incapacité des « progressistes » du CHP à défendre une démocratie libérale mais rassurée par la volonté de l’AKP de réformer dans un sens plus libéral la « démocratie » turque. C’est, dans cette perspective, celle d’une démocratie authentique où la société civile prendrait enfin sa place en jouissant de véritables droits politiques. Mais aussi les Kurdes qui ont constaté que l’AKP était prêt à faire certaines concessions sur le plan culturel, envers les minorités en général lesquelles ont constaté que l’AKP les respectait bien plus plus que toutes les générations passées et présentes de néo-kémalistes jacobins et des généraux de l’armée.
Seconde raison du succès de l’AKP : l’économie. L’économie turque croît actuellement au rythme de 6-7% par an, ce qui est considérable. Certains esprits chagrins pourront rétorquer qu’il s’agit d’un « rattrapage » suite à la crise de 2001 ou bien qu’il s’agit tout simplement de l’application du programme du FMI, mais on ne peut nier que l’économie turque profite d’une dynamique qui a été favorisée par les réformes réalisées par le gouvernement Erdogan depuis 2002.
L’inflation a chuté, la croissance reste forte et l’économie est dynamique : tout cela est le fruit d’une politique de réformes fiscales, sociales et économiques mais aussi d’une volonté de la part de Erdogan de vouloir durablement, inscrire l’économie turque dans la mondialisation. C’est pourquoi l’AKP a reçu le soutien de la TÜSIAD (la principale association des entrepreneurs turcs) pour ces élections. En effet, la prospérité relative et le sentiment que la situation économique s’améliorait, ont été un des principaux facteurs du vote AKP le 22 juillet dernier.
Toutefois, une question demeure : l’AKP a-t-il évolué ? Est-il toujours ce parti islamiste dont les chefs étaient partisans d’utiliser « le train de la démocratie pour arriver à la station » de l’État islamiste soumis à la Charia, la loi islamique (Erdogan en 1996)? Ou bien est-il devenu un parti « centriste » comme ce même Erdogan le déclarait le soir du 22 juillet à une foule enthousiaste mêlant jeunes bourgeois libéraux, filles voilées et chefs d’entreprise?
L’AKP a voulu donner une image pour ces élections: celle d’un parti national, ce que les Allemands appellent un « Volkspartei », un parti populaire, capable de mobiliser au-delà d’un électorat type. Pour cela, Erdogan avait exclu certains des « anciens combattants » du parti de la liste électorale, et tout particulièrement les membres du Milli Görüs, l’association national-islamiste turque, leur préférant des libéraux voire des sociaux-démocrates, favorables à la démocratie libérale et donc à un calendrier de réformes politiques toujours plus libérales.
Erdogan a alors confirmé sa volonté de rester dans le consensus national à propos de la laïcité et a voulu donner des gages quant à l’ancrage de son parti dans le cadre démocratique afin de désarmer ses adversaires qui l’avaient dépeint comme un agent des Etats-Unis, un dangereux islamiste, pro-wahabbite ou favorable au démantèlement de la Turquie.
L’AKP, après quelques flottements (que l’on pense à la décision de re-pénaliser l’adultère ou d’interdire l’avortement), a compris que le rapport de force n’était pour l’instant pas en faveur d’un programme réactionnaire et autarcique. Aussi le parti s’est-il converti au pragmatisme : il est le seul des partis à n’avoir pas rejeté le plan du FMI et à avoir établi son programme economique dans le cadre des contraintes imposées par ce dernier. Il s’est engagé dans les négociations d’adhésion avec l’UE, il a accepté de renoncer à remettre en cause la laïcité, il a réformé les lois pour améliorer le statut de la femme, il a tenté d’améliorer un système scolaire et universitaire sur certains aspects défaillant, afin d’améliorer la formation des jeunes, il a renforcé sur de nombreux points la démocratie et les libertés publiques, donnant ainsi un rôle plus important à la société civile. Bref, l’AKP a incarné le parti du changement après des années de sclérose.
En ce sens, le pari est réussi : l’AKP a accepté durant ses élections, le manteau d’un conservatisme libéral, manteau qu’il avait hésité à enfiler au cours de ces 5 ans d’exercice du pouvoir. On est toujours quelque part prisonnier de l’image que l’on donne ou que l’on veut donner : l’AKP n’a et ne fera pas exception.
Bien plus qu’un parti islamiste, l’AKP se sera résigné à devenir un parti conservateur à l’européenne, ferme sur les valeurs, s’appuyant sur un fond idéologique mais pragmatique dans les faits. Ce sera donc à la Turquie d’en juger dans 5 ans.
L’invité Europe de RFI, le politologue turc Ahmet Insel - professeur de sciences politiques à l’université Galatasaray d’Instanbul et Paris I Panthéon Sorbonne, livre son analyse sur les dernières élections turques et, en particulier sur l’AKP.
Lisez les autres entrées de ce blog concernant la Turquie:
La Turquie et nous (publié en sept. 2006)
Plaidoyer pour l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne (publié en janv. 2007)
Préjuger se conjugue avec Turquie (publiée en juil. 2007)




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