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The Last Shah of Iran - BBC History

Many aspects of the Shah’s rule are evocated : his very personality as a king who hesitated when confronted with difficulties to crack down on dissent and as a king who wanted Iran to attain equality amongst western nations and the free world at large through a quick, ambitious and successful development program.
Furthermore, this documentary is based on the testimony of many personalities who took part in Iran’s history in the 20th century: former Iranian ambassador to the USA, Ardeshir Zahedi and the former British and US ambassadors to Iran as well as ex editor to the Iranian Kayhan daily Amir Taheri.
It is, though, surprising that the BBC delivered a quite well balanced documentary when one recalls that this very TV station slandered the Shah and his regime during the seventies and supported dissent by providing the world with dishonest reports on Iran’s internal situation (such as inflating the number of political prisoners held by the SAVAK, constantly turning a blind eye on the fact that many were convicted with acts of terror and portraying the Shah as a megalomaniac dictator).
Ultimately, there are few errors in this documentary, for example: the Shah’s father, Reza Pahlavi was crowned king on the insistence of the clergy who, at that time, still thought that Iran’s 2500 years monarchy was to be preserved. Furthermore, Mossadegh is depicted as a democrat while he, in fact, ruled as an eccentric populist leader and he contemplated the prospect of restoring Sharia law. In contrast, this report re-establishes the truth about the downfall of Mossadegh: the CIA’s plot to overthrow him had failed while genuine backers of the monarchy and a popular uprising eventually confronted him successfully a few days later.
L'Iran n'est pas une puissance 2/2
Contrairement à ce que j’avais annoncé initialement, je ne vais pas m’intéresser aux scénarii possibles de guerre entre l’Iran et les États-Unis et/ou une coalition menée par ces derniers (NB: une attaque préventive israélienne me paraît, d’emblée, peu crédible). Car, en effet, hier le 4 décembre 2007, Le Monde titrait : « Les États-Unis relativisent la menace nucléaire iranienne ». Cette nouvelle, issue des services de renseignements américains, relativise du même coup près de quatre années de discours politique, en Europe et aux États-Unis, sur la menace nucléaire militaire posée par la République Islamique d’Iran. Pourtant, les signaux d’un possible revirement américain sur la crise nucléaire ouverte par les mollahs en 2003 existaient depuis longtemps mais restaient un ton en dessous.
Relevons au passage, hasard de l’actualité sans doute, que le nouveau négociateur du régime des mollahs, Saïd Jalili, a rencontré Javier Solana il y a peu et que ce dernier, entretenant l’espoir, s’en est déclaré déçu: Jalili écartait d’un revers de la main tous les efforts investis par les six et en particulier l’U.E. dans les négociations avec la République islamique pour exiger de tout reprendre à zéro. Par la déclaration des seize agences de renseignement, les Américains viennent de lui faire écho en reprenant à zéro leurs propres évaluations.
Loin des effets d’annonce, des volte-face et autres romans de cape et d’épée, il (semble) se jouer un « Très Grand Jeu (élargi) » pour faire écho à Rudyard Kipling et à René Cagnat de la revue Défense Nationale avec pour pivot l’Iran et l’ensemble de la région recouverte par le « Grand Moyen-Orient » et l’Asie centrale. Ce qui autorise Iran-Resist à écrire que l’enjeu n’est rien moins que le remodelage géopolitique de la région.
Retour vers le passé récent: l’affaiblissement des néoconservateurs n’est pas le retour de la morale. En effet, un certain nombre de signaux tendaient dès 2004 à laisser penser que cette guerre annoncée n’aurait jamais lieu mais ce n’était là qu’une éventualité qui exigeait une confirmation, au plus haut niveau, du coté des États-Unis. Le premier signe en a été donné par le magazine The Atlantic Monthly qui consacrait un dossier à l’Iran dont le thème était la simulation d’une guerre préventive engagée par les É-U contre les installations nucléaires du régime des mollahs. Dans cette simulation de guerre, le Cnl à la retraite Sam Gardiner organisait des réunions de crise du Conseil National de Sécurité de la Maison Blanche dans lesquelles se trouvaient des diplomates, des généraux et des agents du renseignement. Les conclusions de l’étude annonçaient avec plusieurs années à l’avance le constat dressé par Nicolas Sarkozy repris par François Heisbourg dans son dernier livre Iran, le choix des armes? : la bombe nucléaire entre les mains de la République islamique et la guerre étaient des alternatives catastrophiques à une crise décidément insoluble.
Depuis 2005, les troupes américaines s’enlisent en Iraq; derrière leurs difficultés, deux États, la Syrie et l’Iran, qui n’entendent pas les laisser se désengager d’Iraq sans en payer un prix suffisamment élevé pour que l’envie leur passe de recommencer l’expérience à Damas et à Téhéran. C’est ainsi que des explosifs particulièrement efficaces contre les blindés et manufacturés en Iran ont fait de nombreuses victimes parmi les GIs, que des Pasdaran iraniens infiltrés ont été arrêtés par ces mêmes forces coalisées et que les États-Unis se sont plaints à plusieurs reprises du soutien actif qu’apportait l’Iran aux insurgés iraquiens. Pourtant, ces mêmes décideurs à Washington n’ont jamais estimé nécessaire pour préserver la vie de leurs soldats engagés sur le terrain qu’il devaient menacer l’Iran de représailles militaires pour son soutien aux terroristes de tout acabit en Iraq.
Par ailleurs, n’observons nous pas une amélioration sensible de la situation sécuritaire en Iraq depuis le Surge, les renforts américains envoyés par le président Bush et le général Petraeus en février 2007? Les autorités américaines attribuent l’amélioration de la situation à divers facteurs dont le ralliement des tribus de la province d’Anbar à la lutte contre Al Qaïda et au renforcement de la présence militaire américaine et iraquienne à Bagdad et dans ses environs. Dernièrement, les forces américano-iraquiennes ont même une tendance assez inédite à repérer d’avance les parkings de voitures piégées prêtes à être lancées au milieu des agglomérations iraquiennes. De toute évidence, l’Iran ne fait rien pour saboter la stabilisation (relative) de l’Iraq par les États-Unis, à tel point que ces derniers retireront progressivement les 20 000 soldats supplémentaires engagés dans cette dernière bataille.
Cette situation, inédite, en rappelle d’autres. Lors de la guerre du Vietnam, la Chine, aux cotés de l’URSS, apportait son soutien aux forces communistes du Vietnam du Nord sans être inquiétée par ces mêmes États-Unis qui finirent, d’ailleurs, par s’engager dans une politique de rapprochement avec l’Empire du milieu. Cette Chine communiste, également dépouillée de son héritage plurimillénaire par le matérialisme communiste nous est toujours présentée comme une grande et très ancienne civilisation. Les officiels de tous les pays occidentaux ne manquent pas, aujourd’hui, de rappeler que l’Iran, pourtant rendue amnésique par le régime islamique quant à son passé préislamique, est une grande civilisation. Par ailleurs, l’apparente faiblesse de la réponse américaine à l’agitateur islamiste iranien laisse présager une arrière pensée qui entretient l’idée d’un rapprochement, d’une détente américano-iranienne sur le modèle du rapprochement sino-américain. En échange, l’Iraq serait donc remise clé en main aux mollahs comme naguère le Vietnam du Sud a été sacrifié (à ceci près que le Vietnam réunifié sous la bannière du communisme a choisi l’alliance soviétique contre la Chine).
Un autre élément affecte sans doute les calculs de la Maison blanche: les élections présidentielles de 2008. L’histoire nous enseigne que le régime des mollahs est également capable de faire perdre des candidats à la magistrature suprême. Ainsi de Jimmy Carter, battu pour cause de crise des otages de l’ambassade américaine de Téhéran, par le Parti Républicain de Ronald Reagan aux élections de 1980. L’Ayatollah Khomeiny avait décidé de libérer les otages américains juste après l’annonce des résultats électoraux. Ces mêmes mollahs étaient disposés, sans y parvenir cependant, à donner à Jacques Chirac le succès diplomatique qui lui faisait défaut dans le cadre du règlement du contentieux d’Eurodif pour les présidentielles françaises de 1988. Les otages français au Liban furent relâchés la veille du scrutin pour aider à la victoire du premier ministre sortant.
Les comparaisons, pour autant, ne s’arrêtent pas là: la guerre du Vietnam a été voulue, tout particulièrement, par le secrétaire à la défense de Lyndon B. Johnson: Robert McNamara. Ce dernier comptait sur la puissance de feu de l’armée américaine pour tailler en pièces les forces communistes vietnamiennes. Cette stratégie peu adaptée à l’action contre-insurrectionnelle, n’avait pas fait mouche. Finalement, Johnson et McNamara s’en allèrent pour laisser la place au duo Nixon-Kissinger qui initia la politique de rapprochement sino-américaine. Ici, d’une certaine manière, nous pouvons rapprocher le jusqu’au-boutiste McNamara des néoconservateurs. Or, ces derniers ont presque tous déserté les rangs de l’administration Bush depuis sa réélection en 2004 et le remplacement de Donald Rumsfeld par le « réaliste » Robert Gates suite à la défaite des Républicains aux législatives de 2006 et à la publication du rapport Baker-Hamilton préconisant le « dialogue » avec la Syrie et surtout l’Iran.
Iran d’hier et Iran d’avant-hier: puissance et décadence. Tous ces éléments militent, en effet, en faveur de l’idée d’un « grand bargain », pour reprendre l’expression de François Heisbourg, entre l’Iran et les États-Unis. C’est-à-dire d’une entente régionale consacrant le rôle de « puissance régionale » de l’Iran. Cette entente est appelée à se matérialiser, en France, par un Alexandre Adler, admirateur de Hashémi Rafsandjani président de la République Islamique d’Iran avant l’élection de Khatami, qu’il compare à Napoléon Bonaparte dans « Rendez-vous avec l’Islam » ou encore aux États-Unis par Brezinski, l’ancien conseiller à la cécurité nationale de Carter et Kissinger, celui de Nixon. Cette politique de rapprochement, pourtant, en rappelle une autre: la doctrine Nixon. En effet, au tournant des années 1970, les États-Unis songent sérieusement à se désengager du Vietnam du Sud car ils constatent que la puissance de feu phénoménale de l’armée américaine ne suffit pas à venir à bout de n’importe quel adversaire et qu’elle est bridée, de toute façon, par leur opinion publique. Germe alors l’idée selon laquelle Washington doit s’appuyer sur des puissances-relais pour assurer la défense de leurs intérêts dans un certain nombre de régions du globe. Au Moyen-Orient, ce partenaire était l’Iran avec le leadership de son Chah Mohammad Réza Pahlavi.
Cet Iran là était alors le Japon de l’Asie de l’Ouest, en voie de développement très rapide, et une puissance militaire émergente et respectée qui se substitua aux britanniques (qui se retirèrent de la région en 1971) dans la délicate mission de stabilisation du Golfe Persique (l’armée impériale iranienne avait soutenu avec succès le Sultan d’Oman alors en butte à une guérilla marxiste dans le Dhofar, une région accidentée frontalière du Yémen du Sud, naguère communiste). Or, quelques années plus tard, les ambitions du Chah, notamment nucléaires mais aussi sa puissance économique et militaire grandissantes, son activisme en faveur de prix élevés des hydrocarbures et sa rhétorique parfois tiers-mondiste (au sujet des prix du pétrole, il reprenait souvent l’expression de « the brown eyed people talk to the blue eyed people », i.e. les peuples du sud parlent à ceux du nord) suscitèrent l’effroi au sein de ses partenaires occidentaux. Des articles fantasmagoriques parurent dans la presse occidentale pour faire apparaître ce Chah, grand admirateur de Cyrus le Grand, comme un empereur mégalomane dont l’appétit de puissance menaçait le « monde libre ».
Voici donc qu’émerge une question embarrassante: pourquoi l’Iran du Chah, qui avait un programme électronucléaire ambitieux qui justifiait amplement son programme nucléaire en général, qui combattait le communisme et qui se développait réellement économiquement et comme un partenaire entretenant une relation privilégiée avec l’Occident, a-t-il fait peur alors que l’Iran d’aujourd’hui, qui enrichit l’uranium sans avoir les moyens de lancer un programme électronucléaire suffisamment ambitieux pour justifier les milliers de centrifugeuses de l’usine de Natanz (l’unique centrale du pays, celle de Bucher, qui n’est pas encore tout à fait construite, sera alimentée par de l’uranium russe), cet Iran qui plie sous le joug islamiste, une idéologie dont l’expansionnisme n’est plus à démontrer et dont le terrorisme et l’antisémitisme constituent le corollaire, deviendrait le partenaire privilégié des États-Unis au Moyen-Orient?
La réponse la plus probable semble être celle que j’ai donnée le mois dernier dans « L’Iran n’est pas une puissance »: cet Iran là ne fait pas peur car il est faible et que, en conséquence, il ne sera jamais un partenaire parlant d’égal à égal avec l’Occident. Un certain impérialisme occidental pourra donc lui survivre et peut-être le soumettre.
Iran, Corée du Nord: les leçons d’un flirt avec le Diable. Reste, toutefois, à analyser la crise nucléaire iranienne sous un autre angle, plus actuel que les comparaisons qui en appellent à des évènements qui se produisirent quelques trente à cinquante années plus tôt. L’exemple de la Corée du Nord jette une lumière encore plus troublante sur les coulisses de la crise iranienne. En effet, au début des années 1990, les États-Unis découvrent avec effroi que la république stalinienne de Corée de Nord développe un programme nucléaire indigène et fortement proliférant (notamment en direction du Pakistan, de l’Iran, de la Libye et de la Syrie). L’heure du « choix des armes » sera l’année 1994: l’administration Clinton hésite alors entre la négociation et le bombardement massif des infrastructures nucléaires nord-coréennes. Elle choisira de négocier et ainsi verra le jour l’Agreed Framework, un accord engageant les parties contractantes, la République Démocratique et Populaire de Corée à démanteler son programme nucléaire militaire en échange de la fourniture de 500 000 tonnes de pétrole annuellement, d’une aide alimentaire internationale et de deux réacteurs électronucléaires à eau légère par les États-Unis et leurs partenaires.
La suite de l’histoire est moins reluisante: la Corée du Nord n’a pas respecté ses engagements et, en 2001, la CIA a découvert que son programme nucléaire militaire se poursuivait en secret, ce que les représentants de PyongYang confirmèrent en octobre 2002. Cette même Corée du Nord s’est ensuite retirée du Traité de Non Prolifération le 10 avril 2003. Bien que depuis, les six autres, la Russie, la Chine, le Japon, la Corée du Sud, les États-Unis et la Corée du Nord aient trouvé une nouvelle entente diplomatique, cette dernière est entre-temps devenue une puissance nucléaire militaire.
Cette réalité là laisse ouverte l’éventualité d’une entente de dupes entre les États-Unis et l’Iran ou la relance de négociations destinées à faire gagner du temps à un régime des mollahs qui continue de développer ses capacités d’enrichissement de l’uranium. Certes, l’Iran n’est pas la Corée du Nord, car, en effet, ce dernier pays se situe dans une région stabilisée, fortement enserré par les mers et des puissances économiques et militaires qui lui sont largement supérieures et par où ne transitent pas l’essentiel des exportations mondiales d’or noir. En outre, l’idéologie communiste a cessé de faire des émules, au contraire de l’idéologique islamiste qui, avec les mollahs et d’autres, constitue une véritable menace pour la paix dans le monde.
Ces éléments et d’autres amènent à relativiser la capacité des États-Unis à conclure une entente régionale avec les mollahs. Après tout, il n’y a toujours pas d’ambassade américaine à PyongYang et les relations diplomatiques entre la Corée du Nord et les États-Unis demeurent particulièrement difficiles. Similairement, les cris de « mort à l’Amérique » restent d’actualité en Iran et l’expérience d’autres régimes totalitaires tend à faire penser que leurs appareils de propagande ne peuvent pas renier le credo de la foi sans risquer l’effondrement comme l’URSS. Car, en effet, la Perestroïka est passée par là et nombre de dignitaires iraniens, chinois et nord-coréens l’évoquent comme étant l’exemple…à ne surtout pas suivre. La possibilité d’un « grand bargain » de type sino-américain est donc encore lointaine d’autant plus qu’il n’existe pas d’ennemi commun, l’URSS, pour cimenter une telle alliance stratégique et reléguer au second plan les intérêts divergents des acteurs en question.
Autres parallèles, autres époques: la loi de l’éternel retour. L’auteur de ces lignes n’est pas un expert (au demeurant, ne se trompent-ils pas plus souvent qu’à leur tour?) et se gardera bien d’établir sur la base d’informations limitées autre chose que des scénarii probables mais incertains. Il aura longtemps été difficile d’écarter totalement la possibilité de frappes contre l’Iran car la menace que fait penser ce régime ne s’affaiblit pas parce que le renseignement américain l’a décrété. Par ailleurs, sur la base de la politique sans compromis des néoconservateurs et dans cette période de flou artistique qui va de la réelection de G.W. Bush à la nomination de Robert Gates à la défense, et au delà jusqu’à aujourd’hui, le scénario d’une guerre préventive contre les installations nucléaires iraniennes restait d’actualité bien que sa probabilité déclinait progressivement. En effet, nulle hâte ne s’est faite ressentir du coté américain comme dans le cas de l’Iraq en 2002-3 et l’histoire des relations américano-iraniennes depuis la (Contre-) Révolution islamique témoigne finalement d’une étonnante continuité entre ces deux acteurs qui entretiennent une relation d’affaire, avec ses chantages, ses prises d’otages, son terrorisme, ses sanctions mais aussi, en fond de toile, avec ses intérêts convergents.
Les mollahs semblent avoir développé un « art de la persuasion » qui neutralise tout à la fois la puissance létale de l’Occident et sait la servir lorsque la sécurité du régime est en jeu (par exemple, en ne déchainant pas les milices chiites en iraq, en vendant son pétrole à bon marché au grandes compagnies pétrolières européennes). Il faut aussi rappeler que si la République islamique a pu s’instaurer en Iran, c’est grâce à l’appui de l’administration Carter et du plan Brzezinski de déstabilisation de la périphérie méridionale de l’Empire soviétique en petits émirats islamistes en guerre permanente contre l’athéisme communiste.
Prenant note d’une volonté d’ « entente régionale » avec les mollahs de la part des États-Unis, il reste néanmoins une question lancinante: la République islamique pourrait être davantage intéressée à être le pivot d’un nouveau « Grand Jeu » i.e. un « Très Grand Jeu », dans le « Grand Moyen-Orient » élargi à l’Asie centrale, entre grandes puissances, entre les États-Unis et la Russie, la Chine en embuscade et l’Europe toujours volontaire. Ce serait alors un retour à la politique des Chah Qadjar (les prédécesseurs des Pahlavi) qui manipulaient et étaient manipulés tour à tour par les Russes et les Britanniques lesquels s’étaient partagés l’Iran en deux zones d’influence au nord et au sud avec une zone tampon au centre.
Ce « Très Grand Jeu » est une aubaine qui s’offre aux régimes faibles comme celui des mollahs. En effet, ne pouvant faire que ce soit l’Iran qui se hisse au même niveau que les grandes puissances, à la manière du dernier Chah d’Iran et de son père, les mollahs feraient comme les Chah Qadjar : mettre l’Iran aux enchères en s’assurant que tous surenchérissent et que nul ne remporte définitivement la mise. À cet égard, les similitudes entre l’Iran de la République islamique et celle de la monarchie constitutionnelle des Qadjar sont criantes: le Guide suprême Ali Khamenei dirige effectivement l’Iran tel un Chah Qadjar, multipliant les capitulations et distribuant ses prébendes (l’exploitation de l’or noir, notamment) pour acheter le soutien d’un certain nombre d’acteurs, firmes multinationales et États qui s’opposent et/ou ne voient plus l’intérêt de soutenir un changement de régime. Économiquement, le régime des mollahs est bien plus agréable aux intérêts à court terme de l’Occident que le régime précédent des Pahlavis qui exigeait que des technologies lui soient transférés et envisageait pour les entreprises iraniennes d’atteindre un niveau de compétitivité semblable à celui des firmes européennes et américaines.
Par ailleurs, ce retour à la situation iranienne du temps des Qadjar est particulièrement sensible au niveau des institutions: cette république islamique ressemble en bien des points à la monarchie issue de la constitution de 1906 en ce qu’elle consacre la Charia et la suprématie et le contrôle absolu des religieux sur le pouvoir législatif. Il s’ensuit une certaine identité entre ces deux régimes à près de soixante années de distance laquelle conduit à l’affaiblissement, à la privatisation, à l’étiolement de l’État iranien et à la déchéance d’une société iranienne où des fléaux comme la pauvreté, la prostitution et de la toxicomanie atteignent des niveaux inégalés.
Pour finir, il reste à aborder la question des sanctions adoptées par les États-Unis et le Conseil de Sécurité des Nations Unies à l’encontre de l’Iran. Depuis son avènement (ou son retour sous une forme différente à l’aide d’une Contre-révolution) le pouvoir théocratique a été l’objet de sanctions croissantes de la part de la « communauté internationale » jamais démantelées. Il se peut que voulant maintenir la pression sur le régime et le contraindre non seulement à une entente mais à la respecter, les États-Unis et l’Europe rendent permanentes les sanctions adoptées au Conseil de Sécurité ou adoptées unilatéralement. C’est la réponse du berger à la bergère, le pendant occidental du chantage et du terrorisme islamiste encouragé et soutenu par les mollahs et qui s’inscrirait dans cette relation d’affaire entre partenaires méfiants, connaissant le manque de fiabilité de leur vis-à-vis. Mais le maintien de ces sanctions ou leur renforcement conduit à des difficultés majeures pour le régime notamment lorsque celles-ci prennent la forme de pressions financières par le retrait des bailleurs de fonds internationaux auxquels ont recours les mollahs.
Cette relation asymétrique risque d’être bien plus dommageable pour ces derniers que pour les grandes puissances économiques qui, cahin-caha, poussent les Iraniens à la révolte en raison de leur condition économique qui se détériore chaque jour à cause, d’abord, de l’incurie du régime depuis près de trente ans et, en plus, des difficultés supplémentaires qui lui sont faites. Sans doute ce régime a-t-il retenu la leçon infligée à Mossadegh (un autre ardent défenseur de la très islamique constitution de 1906) pour son intransigeance et la faillite de l’Iran qui en est ressortie. De ce fait, le régime actuel sera bien un jour intéressé à écarter Ahmadinejad pour lui substituer un « modéré/réformateur/pragmatique » dans le cadre de cet autre « Grand Jeu » du théâtre des ombres qui est la règle de sa politique intérieure.
C’est la thèse défendue par nombre d’experts (dont certains noms ont été cités plus haut) favorables à une entente régionale avec les mollahs et dénoncée par les milieux d’opposition anti-mollahs à l’étranger (notamment Kaveh Mohseni et d’autres sur Iran-resist). Toutefois, cette configuration a le défaut immanent d’être instable et d’aller en se détériorant et, de cette connivence entre Occidentaux, Russes, Chinois et mollahs, risque de ressortir la surprise, un changement de la donne inattendue en Iran même du fait de l’effacement progressif de l’État à la manière de celui des Qadjar. En effet, de l’effet attendu, la féodalisation de ce pouvoir maffieux et religieux qui a privatisé à son profit l’économie et l’État et auquel répondrait de facto l’émergence de fiefs plus ou moins indépendants mais dépourvus de reconnaissance internationale, un nationalisme iranien anti-islamique pourrait réemerger, réminiscence de deux mille cinq cent ans de civilisation, nostalgique des Pahlavis et plébiscitant le retour à la monarchie unitaire telle qu’incarnée par ces derniers et leurs lointains prédécesseurs Sassanides et Achéménides.
Retour sur la troublante affaire du rapport des seize agences de renseignement américaines.
Il est une autre grille de lecture possible de cette révélation fracassante et qui va à rebrousse poil des craintes exprimées par la Maison blanche. En effet, de nombreux experts s’échignent à nous expliquer que le paysage politique de la République Islamique d’Iran, sorte de « démocratie islamique », est en réalité traversé par des courants politiques différents, ainsi des réformateurs et des conservateurs, des pragmatiques et des radicaux.
Ces mêmes analystes pourraient retourner ces mêmes observations, avec plus d’exactitude, vers les États-Unis qui sont, eux, une vraie démocratie où le paysage politique est, vraiment, fragmenté. D’où la querelle entre Démocrates et Républicains (et à l’intérieur de chacune de ces sensibilités politiques) quant à l’attitude à adopter vis-à-vis du régime des mollahs, d’où depuis les élections de mi-mandat en 2006 cette fracture entre les « faucons » emmenés par Dick Cheney et les « réalistes » inspirés par Brzezinski, Baker, Gates et bien d’autres. D’où, peut-être, ce rapport des seize agences qui tombe au moment où les États-Unis et leurs partenaires européens parviennent à faire reconnaître par les Russes et les Chinois la nécessité de nouvelles sanctions.
Il serait donc inexact de penser que chacun aux États-Unis est unanime sur la politique à adopter vis-à-vis de l’Iran.
En outre, relevons que ledit rapport ne change rien sur le fond: les demandes réitérées de la communauté internationale à l’Iran sur l’arrêt du processus d’enrichissement de l’uranium. Le rapport en question estime que les mollahs ont démantelé leur programme nucléaire militaire en 2003 mais il reconnaît en même temps qu’ils disposeront, d’ici à 2010-15, des moyens de produire une première bombe si mal leur en prenait. Cela laisse entendre que l’Iran pourrait faire « aussi bien » que le Corée du Nord au tournant du XXIe siècle.
Un peu d’histoire. Considérons maintenant l’autre élément clé du dossier: les Démocrates emmenés par Bill Clinton se sont excusés pour le renversement du « très démocrate » Dr Mossadegh, en 1954. Pourtant l’ « Opération Ajax », effectivement montée dans l’objectif de renverser ce dernier et pilotée par Kermit Roosevelt Jr, avait échoué (voir: Houshang Nahvandi, « Iran: le choc des ambitions »)
La réalité est celle d’une relation souvent difficile entre le dernier Chah d’Iran et les administrations démocrates qui se succédèrent à la présidence des États-Unis (à l’exception de celle de Johnson). Il y eut d’abord Truman qui soutint Mossadegh contre le Chah dans l’espoir assez mal assuré d’évincer les britanniques, il y eut par la suite l’administration Kennedy qui pressa le Chah d’engager des réformes libérales dès le début des années 1960 et enfin l’administration Carter qui précipita l’Iran dans la tourmente et dont le représentant à l’ONU soutin que Khomeiny était un saint homme.
Par un curieux hasard, quantité de personnalités de gauche soutiennent encore aujourd’hui que Mossadegh était un progressiste et un démocrate alors même que sa méthode de gouvernement reposait essentiellement sur la manipulation des masses, sur l’émeute et sur un art consommé de la théâtralisation (par exemple, lorsque, face au Parlement, un député lui pose une question qui l’embarasse, Mossadegh feint de s’évanouir. Voir: Mohammad Reza Pahlavi, « Mission for my country »).
Mossadegh, seigneur féodal et propriétaire terrien opposé aux veilléités de réforme agraire du Chah, lié à la dynastie précédente des Qadjar et partisan de la très islamique constitution de 1906, préparait, lui aussi, un coup d’État contre la monarchie mais il a été pris de vitesse par le Chah et le Gal Fazlollah Zahedi, l’homme qui finalement le renversa.
Timbe émis par la R.I. d’Iran pour commémorer le centenaire de la Constitution de 1906. Source: Pars Stamp
Les héritiers de Mossadegh prirent part, finalement, à la Révolution Islamique de 1979 et, à ce jour, ils font le plus souvent partie de ceux qui croient en la réformabilité de la République islamique et en cette oxymore de « démocratie islamique » naguère promise par le président Khatami. Car, après tout, cette République islamique là ne ressemble-t-elle pas de près au gouvernement constitutionnel de 1906?
Kemal Atatürk: l’anti-Mahomet
- Cet article est accompagné d’extraits du chapitre LXXXVII, « L’anti-Mahomet », dans Jacques Benoist-Méchin, « Mustapha Kémal ou la mort d’un empire », pp321-7
En ces temps de « politiquement correct », de « dialogue des civilisations », de « relativisme des valeurs » et de pacifisme naïf, qu’il est bon de lire Jacques Benoist-Méchin dans la biographique qu’il a commise sur Kemal Atatürk.
Dans « Mustapha Kemal ou la mort d’un empire », Benoist-Méchin nous livre les pensées du Ghazi sur l’islam (petit rappel : islam renvoie à la religion islamique, Islam renvoie à l’entité géopolitique recouverte par cette croyance prise au sens de civilisation).
Ceux qui auront de près ou de loin côtoyé certains écrits sur le père de la Turquie moderne savent qu’il n’était pas croyant et qu’il était même foncièrement irréligieux. Cet homme que beaucoup décrient aujourd’hui pour son manque d’esprit démocratique a pourtant été un visionnaire et celui par qui la Turquie est enfin venue au monde en tant que nation moderne.
Et pour y parvenir, ne devait-il pas trancher le lien qui asservissait les Turcs aux dogmes de la religion de Mahomet?
« Depuis plus de cinq cents ans, s’écriait-il dans ses moments de colère, les règles et les théories d’un vieux cheik arabe, et les interprétations abusives de générations de prêtres crasseux et ignares ont fixé, en Turquie, tous les détails de la loi civile et criminelle. Elles ont réglé la forme de la Constitution, les moindres faits et gestes de la vie de chaque citoyen, sa nourriture, ses heures de veille et de sommeil, la coupe de ses vêtements, ce qu’il apprend à l’école, ses coutumes, ses habitudes et jusqu’à ses pensées les plus intimes. L’Islam, cette théologie absurde d’un Bédouin immoral, est un cadavre putréfié qui empoisonne nos vies. »
Ainsi, Mustapha Kémal tranchait, l’un après l’autre, les liens qui rattachaient la Turquie au passé. Cependant, parmi ces liens, il y en avait un, dont la rupture pouvait avoir des répercussions si vastes que le Ghazi n’avait pas osé y toucher jusqu’ici : c’était le califat.
Pour cela, Atatürk a du combattre l’islam, ses prêtres et ses institutions pour libérer l’âme anatolienne de six siècles d’asservissement et d’endoctrinement. Ce sont là, en effet, ses propres termes, ce sont les mots d’un laïc radical, d’un disciple de Voltaire et de celui par lequel la Turquie a recouvré sa liberté. C’est même celui par qui la démocratie turque est, aujourd’hui, plus qu’une vue de l’esprit, une construction qui va en se renforçant.
L’islam n’était pas seulement pour lui une chose avilissante et morte. C’était une greffe étrangère, grâce à laquelle le clergé arabe, vaincu par les guerriers turcs, avait remis sournoisement la main sur l’âme de ses vainqueurs.
Mais de même, il y avait eu, quelque temps auparavant, une incompatibilité foncière entre la proclamation de la souveraineté du peuple et le maintien de la souveraineté impériale, de même, il était clair que la souveraineté de la nation ne pourrait s’accommoder longtemps de l’existence du califat […].
Arracher la Turquie à l’Empire ottoman ne servirait à rien si on ne l’arrachait pas en même temps à l’islam.
Le Ghazi (cela veut dire le vainqueur en turc) avait en projet un « changement de civilisation ». C’est-à-dire sortir la Turquie de l’Islam pour rattacher la jeune nation à l’Occident. L’on comprendra qu’il n’est pas nécessaire pour les Turcs de se convertir à une autre religion que l’islam mais que l’emprise excessive que la religion de Mahomet exerce sur la vie de chacun est incompatible avec les principes modernes de la citoyenneté, i.e. de la liberté individuelle et de la liberté de conscience.
Il aurait pu s’ériger lui-même en calife. Le peuple l’aurait accepté. Certains députés étaient même venus le lui proposer. Mais supprimer le califat, c’était une autre affaire! Cela pouvait lui faire perdre l’appui des paysans et par conséquent de l’armée. Cela pouvait dresser tous les Turcs contre lui, en une opposition unanime.
« L’islam, nous dit Ferdinand Lot, apporte non seulement une religion, mais un droit, une politique dont on chercherait vainement l’équivalent dans l’Évangile. Encore cette façon de parler est-elle inexacte : droits, coutumes, usages mêmes, tout est indiscernable de la religion. Impossible de toucher à quoi que ce soit sans risquer d’offenser le dogme. Et comme droit, politique, usages sont rudimentaires, constitués par une société peu évoluée, c’est une tâche surhumaine d’adapter une société musulmane à la vie moderne. Ici, la religion ne se laisse pas réduire à la portion congrue. Il est vain de chercher à la mettre à sa place, car sa place est partout et nulle part. »
L’on se plairait à imaginer Mustapha Kemal s’exprimer de nos jours dans les colonnes de nos journaux, sur les plateaux de nos chaînes de télévision ou dans son autobiographie : il serait immédiatement taxé d’islamophobie et des militants menaceraient de s’en prendre à sa vie. Les ligues de défense des droits de l’Homme l’assigneraient en justice et nos politiques prendraient une posture prudente, estimant que l’éthique de responsabilité impose de faire preuve de retenue, surtout dans le contexte actuel.
À ses yeux, la date la plus sombre de l’histoire de la Turquie […] c’était le jour où Sélim, le conquérant de l’Égypte, s’était fait remettre le titre de « Commandeur des Croyants » par un fantôme de Calife qu’il avait rencontré au Caire. Ce jour-là, le clergé musulman avait pris sa revanche. Aussi Mustapha Kémal avait-il voué une exécration particulière aux prêtres et aux moines qui propageaient une religion « bonne tout au plus pour des arabes efféminés, mais pour des Turcs conquérants et virils »
Mais, déjà à son époque, le Ghazi était menacé en raison de ses positions et d’ailleurs n’avait-il pas, pour convaincre l’establishment religieux de renoncer à ses prérogatives outrancières, employé la force à chaque fois que cela s’imposait? En France, c’est par un mélange de persuasion et de force que nous avons fait reculer l’Église; dans le monde musulman, aujourd’hui, il ne saurait être seulement question de dialogue, de relativisme ou encore de pacifisme : l’usage de la force doit accompagner les idées nouvelles à chaque fois que les séides de l’islamisme leurs barrent la route.
« Je chasserai de leurs mosquées et de leurs monastères ces fainéants improductifs », s’écriait-il en marchant de long en large dans son bureau de Chan-Kaya, « car ils sucent la moelle du peuple, s’engraissent de sa sueur et sapent à sa base l’énergie de la nation! Je n’aurai de paix ni de cesse, avant d’avoir arraché ce lierre envahissant qui empêche le jeune arbre turc de s’épanouir au soleil! ».
« Il faut choisir, disait-il [Atatürk], entre la révélation passée et la liberté future ».
La tentation obscurantiste
Caroline Fourest nous présente ses réflexions suite à la publication de « La tentation obscurantiste » (où elle décortique la tendance d’une partie de la gauche à s’allier avec les nouveaux obscurantistes, en particulier les islamistes et leur rhétorique antisémite) dans une conférence donnée à la Fondation Gabriel Péri (c’est une fondation créée à l’initiative du PCF qui se définit comme une structure libre de toute instrumentalisation politique et se veut « espace de rencontre [et] de confrontations pour favoriser l’émergence […] de propositions utiles à la construction d’une Europe et [d’]un monde démocratique et de progrès social »).
Dans cette conférence, Caroline Fourest revient sur la conférence de Durban consacrée à l’antiracisme, organisée par les Nations Unies, en Afrique du Sud. du 2 au 9 septembre 2001.
Mme Fourest s’aperçoit, en effet, que « des militants antiracistes, européens, principalement, étaient prêts à manifester avec des militants clairement islamistes, à cette conférence, en tenant des propos clairement antisémites ». Non pas antisionistes mais antisémites puisque les tracts qui circulaient regrettaient Hitler et que les livres vendus à cette conférence « antiraciste » n’étaient autres que les Protocoles des Sages de Sion, déclare la conférencière.
Pour la fondatrice de Pro-Choix (avec Fiametta Venner et Moruni Turlot) et d’autres militants demeurés imperméables à la « tentation », ce fut un choc. C’est ce choc qui a poussé Caroline Fourest à écrire ce livre, celui cité en tout début de texte, destiné à comprendre, à faire comprendre. Peut-être mais c’est une pensée personnelle, Caroline Fourest a-t-elle voulu tenter de soigner, un peu à la manière de Raymond Aron dans « L’Opium des intellectuels », publié en 1955 et qui s’en prenait à la tentation stalinienne, plus largement totalitaire, de nombreux intellectuels de gauche de l’après-guerre.
Ce cadre ne serait pas complet sans évoquer le contexte général qui se matérialisa après Durban : en effet, il y a eu les attentats du 11 septembre 2001. George Walker Bush, qui n’est le chouchou de personne ou presque, c’est peu de cas de le dire, incarne alors la lutte contre l’islamisme, la « guerre au terrorisme » pour reprendre l’expression consacrée (ce qui est, en réalité, autre chose que lutter contre le totalitarisme islamiste). C’est alors, nous dit Fourest, que deux tentations émergent : l’une estimant que l’islam est la seule source de l’extrémisme et donc du terrorisme, l’autre, plus élaborée, vient de la gauche et estime que puisqu’il existe un risque réel d’amalgame (islam=islamisme, arabe=musulman, musulman=terroriste) « alors il va peut-être falloir un tout petit peu arrêter de critiquer l’intégrisme musulman, voire même il va falloir tisser des passerelles avec ces gens qui incarnent la résistance, finalement, à l’impérialisme américain et au sionisme ».
Notre conférencière ajoutera (je le précise par souci d’honnêteté) que le processus suivi par nombre de consciences de gauche n’a sans doute pas été aussi conscient mais il n’a pas non plus été gêné de la présence de militants des Frères musulmans au sein de différents Forums Sociaux Européens.
Ce cadre posé – je viens, en réalité, de résumer les deux premières parties de la conférence – j’aimerais vous faire part de quelques réflexions ayant trait aux liens entre l’antisionisme et l’antisémitisme ainsi qu’aux perspectives de paix pour Israël et ses ennemis et qui s’inspirent de ce que je viens de reproduire des deux premières parties de la conférence de Caroline Fourest, avant de vous laisser écouter la suite.
La tentation obscurantiste à l’assaut d’Israël
La première réflexion c’est que la gauche a, de tous temps été divisée (c’est une lapalissade, je vous l’accorde) mais elle l’a été, notamment autour d’une ligne de clivage essentielle depuis la fin de la Seconde guerre mondiale: d’une part la gauche anti-impérialiste, de l’autre la gauche anti-totalitaire.
Bien sûr, certaines tendances de gauche peuvent cumuler les deux (comme, notamment, Charlie Hebdo et Pro-Choix) mais je souhaite surtout revenir sur ces mots qu’a eu George Orwell, il y a près d’un demi-siècle : « la gauche est antifasciste, elle n’est pas antitotalitaire » (paraphrase). Cette citation de circonstance (elle n’est pas toujours valable) à le mérite de fournir un début d’explication : la gauche anti-impérialiste s’acoquine avec certains totalitaires (qu’elle appelle « résistants ») pour les besoins de la cause.
La deuxième réflexion, concerne le lien entre antisionisme et antisémitisme. Il me semble que dans l’écrasante majorité des cas, un antisioniste cache un antisémite. Certes, intellectuellement, les deux principes peuvent être dissociés et l’on trouvera certainement un ou deux antisionistes qui ne sont pas du tout antisémites. Or, le point que je voudrais aborder n’est pas celui-ci même s’il m’y conduit : le sionisme étant l’idée nationale, juive israélienne, être antisioniste c’est souhaiter la destruction de l’État d’Israël en tant que patrie des Juifs.
Les antisionistes ont beau jeu de déclarer que l’État d’Israël est raciste puisque c’est une patrie qui, explicitement du moins, est exclusivement destinée aux Juifs. Ce à quoi nous pourrions répondre que la France est la patrie du peuple français et que nul n’y voit la preuve d’un racisme ontologique. C’est alors qu’un antisioniste rétorquera que Israël est une théocratie puisque le juif est celui qui professe sa foi dans le judaïsme. Au secours, Maimonide!
Une amie historienne m’a appris récemment que Maimonide avait fait la distinction, précisément, entre juif/peuple et juif/religion. Théodore Herzl, pour sa part, destine la patrie des Juifs aux juifs qui se sentent la fibre nationale juive (israélienne depuis 1948) et tandis que les autres juifs restent, bien entendu, libres de s’assimiler, ou d’être des « français israélites », par exemple (renonçant à leur appartenance au peuple juif sans pour autant renoncer à leur foi), pour reprendre son expression dans « De l’État des Juifs ». À charge de preuve, l’on peut devenir citoyen israélien si l’on a un parent (ou un de ses grands-parents) juif quelque soit son sexe. Autrement dit, si votre père est juif mais pas votre mère, vous n’êtes pas religieusement juif mais vous pouvez vous réclamer du peuple juif et, à ce titre, vous pouvez acquérir la nationalité israélienne.
Il va donc sans dire que l’antisionisme paraît, d’emblée, suspect, notamment parce qu’il charrie dans son sillage nombre de préjugés à l’égard des juifs, de leur religion, d’Israël et des liens que ceux-ci entretiennent avec ceux-là. le tout avec la mauvaise foi caractéristique de nombre d’antiracistes dont la « pureté de la foi » dispense de l’honnêteté intellectuelle la plus élémentaire.
D’un autre coté, il est vrai que Israël n’est pas une démocratie exemplaire mais quand vient le temps de se faire le redresseur de torts, en France nul ne souhaite la destruction de la France (quoique des fois, la question se pose), dès lors pourquoi souhaiter la destruction d’Israël au lieu d’engager une lutte pour les droits civils dans le respect de sa constitution (i.e. de ses lois fondamentales puisqu’il n’y a pas de constitution israélienne)?
Dernière réflexion : Rabin (juif, probablement agnostique, sioniste et partisan de la paix) disait qu’on ne fait la paix qu’avec ses ennemis. Que ceux qui aiment la paix sachent qu’ils doivent la faire avec leurs ennemis et non pas en souhaitant leur destruction.
En conclusion, dénoncer le colonialisme israélien n’autorise pas à prétendre que Israël est, dans son essence, un État colonial. Israël est colonial uniquement en Cisjordanie et au Golan comme la France a pu l’être, hors de la métropole, à un moment de son histoire. Accepter cette simplification abusive, cet amalgame entre sionisme et racisme, Israël et impérialisme, c’est faire le jeu de ceux qui souhaitent la destruction de l’État des Juifs, c’est vouloir faire la « paix » sur les décombres de l’État hébreu, puisqu’il n’a plus, dès lors, aucune légitimité. Enfin, l’anti-impérialisme de cette gauche qui s’acoquine aux totalitaires est effectivement aveugle au totalitarisme du Hamas et de nombre d’ennemis d’Israël et préfère combattre une démocratie imparfaite en s’alliant avec de parfaits fascistes.
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La conférence de Caroline Fourest donnée à la Fondation Gabriel Péri
Voyez les sujets connexes déjà traités sur ce blog:
Ce que la gauche a de meilleur:
Malek Boutih, entretien avec Primo-Europe.
Sur les difficultés d’une certaine droite vis-à-vis du sionisme et d’Israël:
La politique israélienne de la France, 1948-68.
La France contre les Lumières: petite histoire d’une conversion.
Au sujet de l’islamisme
L’islamisme, un totalitarisme qui a de l’avenir.
André Malraux et l’émergence de la menace islamiste.
Obsession: la guerre de l’islam radical contre l’Occident.
Le terrorisme islamiste n’est pas un terrorisme comme un autre.
À suivre sur le blog drzz qui se montre critique quant à Pro-Choix:
Préjuger se conjugue avec Turquie
Il n’y a pas qu’Israël qui est l’objet de préjugés tenaces. Il y a aussi la Turquie.
Ici et là, comme toujours, la peur et la bêtise font dire des âneries le plus impunément du monde. Ici et là, des français et des européens pourtant modérés n’hésitent pas à tenir des discours démagogiques, voire à la limite de celui tenu par l’extrême-droite, comme si certaines exceptions justifiaient toutes les dérives.
Enfin, la comparaison entre la Turquie et Israël est voulue car elle mettra tout le monde mal à l’aise. De ces (mauvais) amis d’Israël qui ne peuvent pas supporter une Turquie européenne parce que musulmane aux ennemis d’Israël qui sont prêts à accepter une Turquie musulmane mais ne perçoivent aucune analogie entre leur discours antisioniste et celui des opposants à l’adhésion de la Turquie.
Le problème qui se pose avec Israël, c’est le sionisme qui est classé par certains dans la catégorie des idéologies et, qui plus est, des idéologies racistes et colonialistes. Le péché d’Israël c’est d’être un État colonial, comme si ces milliers de Juifs fuyant les pogromes n’avaient pour seule idée en tête que d’asservir d’autres peuples. Mais nous ne sommes pas à un contresens près et le sujet ici, c’est la Turquie.
En effet, en Turquie, c’est l’AKP décrié à tort comme parti islamiste qui pose problème parce que les turcs sont majoritairement musulmans. Être un parti conservateur dans un pays d’Islam, c’est décidément impardonnable. Davantage d’ailleurs que dans la réactionnaire mais très catholique Pologne.
Bien sûr, on agite l’épouvantail du paysan anatolien – leur plombier polonais à eux – qui serait un parangon d’intolérance et un islamiste patenté. Il aurait presque le couteau entre les dents et pire encore, sa progéniture – avec l’exode rural – peuple désormais ces grandes villes traditionnellement si ouvertes sur l’Europe.
En réalité, voila bien un discours d’extrême-droite qui est tenu, le plus naturellement du monde, par des individus aux affinités politiques qui sont, autrement, plutôt modérées.
Il convient pourtant de rappeler que les fanatiques religieux et/ou « ultranationalistes » turcs qui assassinent des missionnaires chrétiens ou tel intellectuel favorable à la reconnaissance du génocide arménien ou encore qui posent des bombes dans les grandes villes ne sont pas liés à l’AKP.
Ce dernier parti est, en effet, très composite, comme l’est l’UMP. Le grand parti de la droite française est actuellement rassemblé par Nicolas Sarkozy ce qui le prémuni contre les déchirures qui secouent le PS. Mais il ne faut pas oublier qu’il s’y trouve toutes sortes de courants, des centristes ralliés façon Philippe Douste-Blazy, des libéraux façon Alain Madelin, des souverainistes façon Nicolas Dupont Aignan, et bien d’autres. L’AKP ne déroge pas à cette règle de la composition composite de son corps politique, entre laïcs et islamistes repentis, entre conservateurs et droite sociale.
D’autre part, les électeurs AKP, 47% des 85% des inscrits qui sont allés voter, sont également loin d’être tous les mêmes. Nous retrouvons nombre d’électeurs qui, autrefois, votaient pour la droite libérale et les partis de gauche.
Enfin, l’AKP à de quoi séduire par son bilan, tant démocratique – la démocratie turque s’est considérablement renforcée sous le gouvernement Erdogan – et l’économie se porte très bien avec un taux de croissance annuel moyen de 7%.
D’une certaine manière, si l’on pouvait être fondé à penser que la laïcité ne tenait que par la force des baïonnettes ou, du moins, parce que le peuple des campagnes, d’Anatolie, demeurait assoupi, le moins que l’on puisse dire maintenant, c’est que si l’Anatolie s’est réveillée, elle est bien loin de nous livrer ici le visage d’un électorat monolithique, tout entier rangé derrière la bannière de l’islam conquérant.
Bien au contraire, l’Anatolie injecte dans la vie politique turque l’ensemble de sa diversité et ça devrait être perçu comme une bonne nouvelle par les partisans de la consolidation démocratie turque.
Par ailleurs, il faut noter la faiblesse de l’opposition turque. Sa force de proposition est entachée par son refus, coté social-démocrate (le CHP), de faire son aggiornamento. Quand aux nationalistes, bien que très agités, ils sont politiquement dépassés par les deux partis précités.
Relevons aussi que l’AKP est le parti le plus pro-européen en Turquie, peut-être parce que, en tant que force conservatrice, il est moins hanté par les vieilles lunes nationalistes que l’extrême-droite et la gauche autoritaire, d’inspiration kémaliste. Reconnaissons à la Turquie un cheminement semblable à la France : initialement, c’est la gauche qui est nationaliste, pas la droite et cette dernière est d’abord débordée en ce sens par l’extrême-droite.
Reconnaissons, aussi, que l’AKP – dont les membres anciennement islamistes ont renoncé explicitement à l’application de la Charia – représente manifestement autre chose que des islamistes, c’est-à-dire des musulmans ralliés à la laïcité tels nos catholiques ralliés à la république vers 1885. Ce n’est pas inconcevable!
Il me reste quelques mots à dire sur cette fameuse figure du peuple d’Anatolie. Car, si, en effet, la Turquie moderne à son cœur en Anatolie, souvenons-nous que c’est à dessein. C’est bien là la réalisation du projet kémaliste de fonder une société séculaire sur un ensemble géographique bien délimité : l’ancien cœur de l’Empire byzantin. Il était logique pour l’Empire Ottoman de placer le centre de sa puissance entre l’Europe et l’Asie, à la croisée de toutes ses possessions et parce que le Sultan se voulait le continuateur des empereurs romains. Mais, dans un ensemble désormais sécularisé, car national, la logique impériale n’a plus de prise.
Dans cet ensemble, l’Anatolie n’est pas la survivance d’un ottomanisme devenu panislamique mais au contraire l’avènement d’une nation dans une Asie mineure pensée comme l’extension de la sphère européenne. Un processus semblable, toutes proportions gardées s’est produit dans l’Empire byzantin du temps des Croisades. En effet, lorsque les croisés créèrent, manu militari, l’Empire Latin de Constantinople, un Empire anatolien concurrent et viable parce que grec émergea sur les franges de cet ensemble retranché autour de la capitale impériale capturée par les catholiques.
Il faut aussi se faire une idée de ces autres extrémistes, dits nationalistes, qui ont assassiné l’écrivain turc arménien Hrant Dink. Ils se rapprochent manifestement du parti d’extrême-droite MHP. Quoiqu’on les dise « ultranationalistes » – encore un terme impropre, il faut tout de même marquer leur différence avec les courants nationalistes kémalistes. Ces militants sont davantage les héritiers d’Enver Pacha – qui, lui, est mouillé jusqu’au cou dans le génocide arménien – et du grand dessin impérial pantouranien que de la sécularité sans compromis d’Atatürk.
Car si l’on doit chercher des nostalgiques de l’Empire ottoman déchu, c’est par là qu’il faut commencer. Le pantouranisme – qui n’est pas très laïque, d’ailleurs – n’est rien d’autre que cette idée de la réunion de tous les peuples turcs d’Asie mineure et centrale – jusqu’au Xinjiang chinois – sous la houlette d’Ankara. Cette « Grande Turquie » est tournée vers l’Asie, pas vers l’Europe mais elle ne dépasse pas les niveaux atteints par le FN français.
Et puis, coté islamiste, il n’y a pas non plus de grandes chances de les voir un jour amener la Turquie à porter son regard vers le sud arabo-islamique. Le tropisme sunnite dans un pays de mosaïque religieuse, où les élections sont honnêtes et sans le concours de l’armée à peu de chances de prendre le pouvoir. D’autant plus que les Arabes ne sont pas disposés à accepter le retour de la puissance turque sur leurs terres alors qu’ils lui ont fait la guerre pour s’en libérer.
En fin de compte, la Turquie n’a guère d’autre choix que de se tourner vers l’ouest. L’Europe, c’est la seule civilisation au sein de laquelle un turc peut se sentir chez lui. Encore faudrait-il que nous l’aidions, sans complaisance, à établir chez lui une démocratie qui atteint les hauts standards qui sont devenus la norme chez nous et ce, sans lui renvoyer sans arrêt dans la figure son altérité religieuse.
En conclusion, la comparaison avec Israël est une boutade mais cela me permet de situer le discours anti-turc dans la même veine que le discours antisioniste : méconnaissance profonde du sujet et de sa complexité dont le dénominateur commun est l’arbre qui cache la forêt : ici, la diversité religieuse turque, bien qu’il s’agisse de différents musulmans, fait pendant à la diversité des mouvements politiques qui se réclament du sionisme). Du sionisme idéologie raciste au monolithisme musulman des turcs, il y a comme une parenté dans la pensée.
D’autre part, turcs comme israéliens sont victimes de discours tenus habituellement par les extrêmes, gauche comme droite, mais qui résonnent profondément parmi les modérés. Ici comme là, exceptionnellement, il est permis voir tout noir.
Enfin, ces discours empêchent de construire des ponts : si le sionisme est colonialiste dans son essence alors il doit être fermement condamné et toute partie attachée au sionisme et à la paix et qui est donc pacifique et patriote tout à la fois (d’Itzhak Rabin à Archav Shalom) est suspecte et ne peut devenir un interlocuteur pour la paix pour les Arabes – dont le rejet d’Israël et les dérives terroristes sont, du même coup, justifiés; de manière semblable, si les turcs sont musulmans et si l’islam est la négation inaltérable de la civilisation européenne, alors il n’y a aucune discussion possible : il faut rompre immédiatement les négociations d’adhésion à l’UE.
[En parlant de la mer Noire, au delà du Bosphore, l]es Grecs la désignèrent d’abord par Skythikos Pontos (la « mer Scythique »). Les Scythes, peuple de langue iranienne, la désignèrent comme Axaïna, c’est-à-dire « indigo ». Les Grecs comprirent d’abord ce terme comme axeinos (de a- privatif et xeinos “étranger”) ce qui signifie « inamicale aux étrangers », puis plus tard, quand ces courants furent plus familiers et praticables, elle fut désignée comme Pontos Euxeinos (de eu- bien et xeinos « étranger ») ou Pont-Euxin (c’est-à-dire « baie amicale » ou « accueillante »).
Lisez les autres entrées de ce blog concernant la Turquie:
La Turquie et nous (plubilé en sept. 2006)
Plaidoyer pour l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne (publié en janv. 2007)
L’AKP en mutation (publiée en juil. 2007)
C dans l’air a consacré une émission intitulée « Le voile s’épaissit sur la Turquie » et portant sur les dernières élections législatives dans ce pays.
Les invités sont Antoine Sfeir, Gérard Chaliand, Paul-Marie Coûteaux et Ahmet Insel, lesquels sont présentés sur le site de l’émission.
C dans l’air « Le voile s’épaissit sur la Turquie » 1/4


