Entries in Israël (9)
La tentation obscurantiste
Caroline Fourest nous présente ses réflexions suite à la publication de « La tentation obscurantiste » (où elle décortique la tendance d’une partie de la gauche à s’allier avec les nouveaux obscurantistes, en particulier les islamistes et leur rhétorique antisémite) dans une conférence donnée à la Fondation Gabriel Péri (c’est une fondation créée à l’initiative du PCF qui se définit comme une structure libre de toute instrumentalisation politique et se veut « espace de rencontre [et] de confrontations pour favoriser l’émergence […] de propositions utiles à la construction d’une Europe et [d’]un monde démocratique et de progrès social »).
Dans cette conférence, Caroline Fourest revient sur la conférence de Durban consacrée à l’antiracisme, organisée par les Nations Unies, en Afrique du Sud. du 2 au 9 septembre 2001.
Mme Fourest s’aperçoit, en effet, que « des militants antiracistes, européens, principalement, étaient prêts à manifester avec des militants clairement islamistes, à cette conférence, en tenant des propos clairement antisémites ». Non pas antisionistes mais antisémites puisque les tracts qui circulaient regrettaient Hitler et que les livres vendus à cette conférence « antiraciste » n’étaient autres que les Protocoles des Sages de Sion, déclare la conférencière.
Pour la fondatrice de Pro-Choix (avec Fiametta Venner et Moruni Turlot) et d’autres militants demeurés imperméables à la « tentation », ce fut un choc. C’est ce choc qui a poussé Caroline Fourest à écrire ce livre, celui cité en tout début de texte, destiné à comprendre, à faire comprendre. Peut-être mais c’est une pensée personnelle, Caroline Fourest a-t-elle voulu tenter de soigner, un peu à la manière de Raymond Aron dans « L’Opium des intellectuels », publié en 1955 et qui s’en prenait à la tentation stalinienne, plus largement totalitaire, de nombreux intellectuels de gauche de l’après-guerre.
Ce cadre ne serait pas complet sans évoquer le contexte général qui se matérialisa après Durban : en effet, il y a eu les attentats du 11 septembre 2001. George Walker Bush, qui n’est le chouchou de personne ou presque, c’est peu de cas de le dire, incarne alors la lutte contre l’islamisme, la « guerre au terrorisme » pour reprendre l’expression consacrée (ce qui est, en réalité, autre chose que lutter contre le totalitarisme islamiste). C’est alors, nous dit Fourest, que deux tentations émergent : l’une estimant que l’islam est la seule source de l’extrémisme et donc du terrorisme, l’autre, plus élaborée, vient de la gauche et estime que puisqu’il existe un risque réel d’amalgame (islam=islamisme, arabe=musulman, musulman=terroriste) « alors il va peut-être falloir un tout petit peu arrêter de critiquer l’intégrisme musulman, voire même il va falloir tisser des passerelles avec ces gens qui incarnent la résistance, finalement, à l’impérialisme américain et au sionisme ».
Notre conférencière ajoutera (je le précise par souci d’honnêteté) que le processus suivi par nombre de consciences de gauche n’a sans doute pas été aussi conscient mais il n’a pas non plus été gêné de la présence de militants des Frères musulmans au sein de différents Forums Sociaux Européens.
Ce cadre posé – je viens, en réalité, de résumer les deux premières parties de la conférence – j’aimerais vous faire part de quelques réflexions ayant trait aux liens entre l’antisionisme et l’antisémitisme ainsi qu’aux perspectives de paix pour Israël et ses ennemis et qui s’inspirent de ce que je viens de reproduire des deux premières parties de la conférence de Caroline Fourest, avant de vous laisser écouter la suite.
La tentation obscurantiste à l’assaut d’Israël
La première réflexion c’est que la gauche a, de tous temps été divisée (c’est une lapalissade, je vous l’accorde) mais elle l’a été, notamment autour d’une ligne de clivage essentielle depuis la fin de la Seconde guerre mondiale: d’une part la gauche anti-impérialiste, de l’autre la gauche anti-totalitaire.
Bien sûr, certaines tendances de gauche peuvent cumuler les deux (comme, notamment, Charlie Hebdo et Pro-Choix) mais je souhaite surtout revenir sur ces mots qu’a eu George Orwell, il y a près d’un demi-siècle : « la gauche est antifasciste, elle n’est pas antitotalitaire » (paraphrase). Cette citation de circonstance (elle n’est pas toujours valable) à le mérite de fournir un début d’explication : la gauche anti-impérialiste s’acoquine avec certains totalitaires (qu’elle appelle « résistants ») pour les besoins de la cause.
La deuxième réflexion, concerne le lien entre antisionisme et antisémitisme. Il me semble que dans l’écrasante majorité des cas, un antisioniste cache un antisémite. Certes, intellectuellement, les deux principes peuvent être dissociés et l’on trouvera certainement un ou deux antisionistes qui ne sont pas du tout antisémites. Or, le point que je voudrais aborder n’est pas celui-ci même s’il m’y conduit : le sionisme étant l’idée nationale, juive israélienne, être antisioniste c’est souhaiter la destruction de l’État d’Israël en tant que patrie des Juifs.
Les antisionistes ont beau jeu de déclarer que l’État d’Israël est raciste puisque c’est une patrie qui, explicitement du moins, est exclusivement destinée aux Juifs. Ce à quoi nous pourrions répondre que la France est la patrie du peuple français et que nul n’y voit la preuve d’un racisme ontologique. C’est alors qu’un antisioniste rétorquera que Israël est une théocratie puisque le juif est celui qui professe sa foi dans le judaïsme. Au secours, Maimonide!
Une amie historienne m’a appris récemment que Maimonide avait fait la distinction, précisément, entre juif/peuple et juif/religion. Théodore Herzl, pour sa part, destine la patrie des Juifs aux juifs qui se sentent la fibre nationale juive (israélienne depuis 1948) et tandis que les autres juifs restent, bien entendu, libres de s’assimiler, ou d’être des « français israélites », par exemple (renonçant à leur appartenance au peuple juif sans pour autant renoncer à leur foi), pour reprendre son expression dans « De l’État des Juifs ». À charge de preuve, l’on peut devenir citoyen israélien si l’on a un parent (ou un de ses grands-parents) juif quelque soit son sexe. Autrement dit, si votre père est juif mais pas votre mère, vous n’êtes pas religieusement juif mais vous pouvez vous réclamer du peuple juif et, à ce titre, vous pouvez acquérir la nationalité israélienne.
Il va donc sans dire que l’antisionisme paraît, d’emblée, suspect, notamment parce qu’il charrie dans son sillage nombre de préjugés à l’égard des juifs, de leur religion, d’Israël et des liens que ceux-ci entretiennent avec ceux-là. le tout avec la mauvaise foi caractéristique de nombre d’antiracistes dont la « pureté de la foi » dispense de l’honnêteté intellectuelle la plus élémentaire.
D’un autre coté, il est vrai que Israël n’est pas une démocratie exemplaire mais quand vient le temps de se faire le redresseur de torts, en France nul ne souhaite la destruction de la France (quoique des fois, la question se pose), dès lors pourquoi souhaiter la destruction d’Israël au lieu d’engager une lutte pour les droits civils dans le respect de sa constitution (i.e. de ses lois fondamentales puisqu’il n’y a pas de constitution israélienne)?
Dernière réflexion : Rabin (juif, probablement agnostique, sioniste et partisan de la paix) disait qu’on ne fait la paix qu’avec ses ennemis. Que ceux qui aiment la paix sachent qu’ils doivent la faire avec leurs ennemis et non pas en souhaitant leur destruction.
En conclusion, dénoncer le colonialisme israélien n’autorise pas à prétendre que Israël est, dans son essence, un État colonial. Israël est colonial uniquement en Cisjordanie et au Golan comme la France a pu l’être, hors de la métropole, à un moment de son histoire. Accepter cette simplification abusive, cet amalgame entre sionisme et racisme, Israël et impérialisme, c’est faire le jeu de ceux qui souhaitent la destruction de l’État des Juifs, c’est vouloir faire la « paix » sur les décombres de l’État hébreu, puisqu’il n’a plus, dès lors, aucune légitimité. Enfin, l’anti-impérialisme de cette gauche qui s’acoquine aux totalitaires est effectivement aveugle au totalitarisme du Hamas et de nombre d’ennemis d’Israël et préfère combattre une démocratie imparfaite en s’alliant avec de parfaits fascistes.
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La conférence de Caroline Fourest donnée à la Fondation Gabriel Péri
Voyez les sujets connexes déjà traités sur ce blog:
Ce que la gauche a de meilleur:
Malek Boutih, entretien avec Primo-Europe.
Sur les difficultés d’une certaine droite vis-à-vis du sionisme et d’Israël:
La politique israélienne de la France, 1948-68.
La France contre les Lumières: petite histoire d’une conversion.
Au sujet de l’islamisme
L’islamisme, un totalitarisme qui a de l’avenir.
André Malraux et l’émergence de la menace islamiste.
Obsession: la guerre de l’islam radical contre l’Occident.
Le terrorisme islamiste n’est pas un terrorisme comme un autre.
À suivre sur le blog drzz qui se montre critique quant à Pro-Choix:
La terreur vient du ciel
Le titre du présent article est repris du tome 16 (l’histoire commence avec le tome 15 intitulé « Les vampires attaquent la nuit ») d’une bande dessinée de Jijé et Jean-Michel Charlier intitulée Tanguy et Laverdure.
Nos deux héros sont pilotes dans l’Armée de l’Air et se retrouvent, dans cet épisode, à combattre une organisation terroriste qui a élu domicile en France et qui fait la preuve de sa capacité de frapper n’importe quel point du territoire national à l’aide d’avions un peu particuliers. Ces avions sont, en effet, à décollage et atterrissage vertical (ADAV, les fameux Harrier britanniques) et peuvent frapper leurs cibles (une station radar par exemple) et disparaître une fois que la chasse leur est donnée, en atterrissant n’importe où et en attendant que les Mirages s’éloignent.
Cela a permis au « Vampire », le leader terroriste, de faire chanter la France et de lui réclamer le versement d’une rançon exorbitante. Heureusement, nos deux héros finiront avec leurs camarades par avoir raison de l’organisation terroriste.
Cet article n’est pas à proprement parler un texte de politique fiction mais fait partie des scénarii du type « What if…? » (Que se passerait-il si …?) auxquels se livrent bien des analystes des relations internationales, et, en particulier, les militaires (l’auteur du présent texte n’est ni l’un ni l’autre et ne leur est pas lié, d’aucune manière). La devise des études stratégiques est souvent résumée, d’ailleurs, par l’expression « Shit happens », autrement dit, tout peut arriver c’est donc le domaine de l’imagination par excellence.
Mais cette imagination n’est pas débridée au point de concevoir l’invraisemblable. Bien au contraire, elle cherche à définir les paramètres d’une ou plutôt plusieurs réalités futures c’est-à-dire d’avenirs plausibles, envisageables (toujours au pluriel). N’étant pas un professionnel de la chose et ne prétendant pas avoir écrit un texte visionnaire mais conscient que les professionnels se trompent très souvent, j’ai crû bon de soumettre ces quelques pensées à l’esprit critique de mes lecteurs.
Dans sa dernière revue de presse, Daisy du blog SPQR évoque les menaces syriennes à l’encontre d’Israël. Et, plus particulièrement, la menace d’une guerre de missiles balistiques, une guerre de villes, proférée par un haut fonctionnaire anonyme du ministère syrien de la défense.
Nous nous trouvons, en réalité, face à un mythe né de la guerre indécise de l’année dernière. L’issue de la deuxième guerre du Liban – celle de 2006 qui opposa Israël au Hezbollah soutenu par l’Iran et la Syrie– n’a désigné ni vainqueur ni vaincu. L’indécision, sur le champ de bataille, autorise chaque camp à clamer que la non victoire d’hier impose un « second round » demain, c’est-à-dire une nouvelle guerre afin qu’un vainqueur et un vaincu soient clairement désignés et les cartes redistribuées.
Mais les exemples de guerres inutiles pullulent dans nos manuels d’histoire et rien n’oblige ni la Syrie ni Israël, pas davantage que n’importe quel autre État, à engager de nouvelles hostilités uniquement pour découvrir un vainqueur et un vaincu dans ce contexte de guerre qui, en réalité, dure depuis 1948. Dès lors, pourquoi la dernière guerre devrait à ce point hâter les protagonistes vers la prochaine?
Syrian cancan
Il faut donc s’émanciper de la « mystique » de l’Armageddon pour réinterpréter les calculs auxquels se livrent, rationnellement, ces États, ces « monstres froids » dirait le Général de Gaulle.
D’abord, un haut fonctionnaire syrien qui ne décline pas son identité assure que la guerre de demain sera balistique et que la Syrie ne la mènera pas par proxy (c’est-à-dire par Hezbollah libanais interposé). Autrement dit, les autorités syriennes n’endossent pas ces déclarations mais veulent quant même profiter de leurs effets.
Cette menace de guerre sans intermédiaire entre la Syrie et Israël n’est pas crédible. En réponse à des attaques balistiques (dont la faculté de nuisance sera forcément supérieure à celle des katyushas du Hezbollah), Israël peut envahir tout ou partie de la Syrie et déposer le régime baathiste d’Al-Assad. Il n’y a absolument aucun doute que la tactique de la Blitzkrieg peut-être utilisée contre la Syrie qui dispose d’une armée régulière et se défend en contrebas du Golan (c’est-à-dire dans une position intenable), à quelques dizaines de kilomètres seulement de Damas.
Ashkenazi le damascène
En 1982, Ariel Sharon n’a pas eu de difficultés majeures à atteindre Beyrouth, en traversant deux fleuves et un Liban sud au relief accidenté. Comment, aujourd’hui, la Syrie pourrait se défendre, sur une plus courte distance et sans le renfort d’un relief difficile? Et, accessoirement, sans le renfort d’une armée de guérilla, aguerrie?
Israël peut atteindre par les airs les sites de lancement de missiles balistiques en l’espace de quelques minutes à quelques dizaines de minutes (la Heyl Ha’Avir peut se maintenir en permanence dans le ciel syrien) et ensuite les occuper en l’espace de quelques jours. La guerre balistique syro-israélienne serait très rapidement décidée à l’avantage de ces derniers.
D’aucuns estimeront que ce serait créer un Iraq bis et prendre Israël au piège d’une occupation qu’il n’a pas les moyens, contrairement aux Américains en Iraq, de supporter. Mais ce scénario à le désavantage pour le régime baathiste de lui interdire, une fois la paix revenue, tout retour au pouvoir, au profit d’un régime islamiste sunnite.
Impopulaire république populaire
La menace d’une guérilla syrienne en zone occupée – l’année dernière, Bachar Al-Assad avait menacé Israël de mener sur le Golan une guérilla s’inspirant du modèle hezbollahi – n’est donc pas crédible. En effet, la Syrie dispose d’un État fort et la minorité alaouite dont est issue la famille Al-Assad au pouvoir ne peut pas conserver le leadership syrien sans l’aide d’une bureaucratie centralisée. Cette bureaucratie ne peut pas continuer d’exister dans un pays soumis à une tutelle étrangère. Une guerre de partisans serait l’occasion pour l’écrasante majorité sunnite de s’armer et d’interdire, à terme, aux alaouites de revenir aux affaires.
Le régime baathiste n’a, en réalité, aucune option dont les avantages surpassent les inconvénients : il doit se contenter du statu quo quand bien même il gesticulerait violemment. Car, il faut aussi se rendre à l’évidence que personne ne volera au secours d’une Syrie qui aura agressé Israël. La Syrie, contrairement au Liban, ne peut pas compter sur l’interférence des Nations Unies, de la France et des États-Unis pour limiter l’ampleur d’une réaction israélienne résolue.
L’été prochain à Karbala
Or, Ahmadi-Nejad aurait, de Damas, déclaré que cet été verrait « la victoire des musulmans et la défaite de [leurs] ennemis ». Cette phrase fait partie du jargon brumeux des déclarations prophétiques et est donc sujette à de multiples interprétations. Elle n’est pas politiquement compréhensible en l’état tant elle est imprécise. Ahmadi-Nejad pourrait avoir beau jeu d’interpréter à sa guise cette « victoire des musulmans », à la fin de l’été. En effet, il pourrait encore annoncer que l’Iran a franchi un nouveau pallier dans la maîtrise de l’énergie nucléaire, sans pour autant annoncer son entrée dans le club des puissances nucléaires militaires. L’évènement serait (presque) dérisoire (s’il n’était pas inquiétant) au regard de l’annonce faite à Damas, pour les esprits sceptiques, mais il résonnerait puissamment aux oreilles de ceux qui s’abreuvent à la propagande du régime des mollahs pour entretenir leur ferveur, en attendant le « grand soir » tant promis et dont l’échéance est sans cesse repoussée, depuis le martyr de l’imam Hussein en l’an 860.
Il faut rappeler, toutefois, que le président de la République Islamique était alors l’un des rares dirigeants étrangers à s’être déplacé dans la capitale syrienne suite à la « réélection » de Bachar Al-Assad. Ceci peut-être interprété comme une marque de soutien mais, en parallèle, il marque d’une manière dramatique l’isolement du régime syrien. Enfin, il faut aussi prendre en considération le fait suivant : bien qu’étant le principal allié des baathistes syriens avec lequel il a un accord de défense (conclu en 2005), le régime des mollahs n’a aucun intérêt à utiliser la Syrie comme un proxy dans son bras de fer avec Israël.
En effet, l’incapacité du régime baathiste à se passer d’un puissant appareil d’État pour maintenir son emprise sur un peuple syrien majoritairement sunnite laisse envisager le pire pour le pouvoir chiite de Téhéran : la perte d’un de ses rares alliés au profit des puissances sunnites de la région et d’Al Qaïda. Certes, la République Islamique s’est montrée désireuse de collaborer avec un certain nombre d’extrémistes sunnites, notamment le Hamas et Al Qaïda (avec ces derniers sur une base ponctuelle) mais ce type de collaboration est davantage le reflet d’une convergence d’intérêts toute temporaire et très localisée.
L’imam caché
En réalité, le seul pays capable de mener une guerre de missiles contre Israël, c’est l’Iran. Mais avant de pouvoir mener une telle guerre, ce dernier doit disposer d’au moins une arme nucléaire et être en mesure, de surcroît, de la lancer sur Israël afin de sanctuariser son territoire et prévenir une campagne aérienne massive contre ses infrastructures atomiques et militaires (en prenant Israël en otage, les mollahs prennent également une garantie contre une éventuelle campagne militaire américaine). Car, si le Guide suprême Ali Khamenei déclenchait le feu de ses missiles Shehab 3 avant de disposer d’une telle arme, il exposerait ses infrastructures nucléaires à d’intenses bombardements aériens. Même si les israéliens, les américains et les européens ne peuvent pas être certains d’avoir répertorié tous les sites nucléaires iraniens, les stratèges de la République Islamique ne peuvent pas être absolument certains qu’une campagne aérienne ne finisse par avoir raison de tous les sites en question (à supposer que le réseau nucléaire iranien, bien que décentralisé et sans doute doté de nombreux leurres, ne soit pas dépendant, en réalité, de seulement deux ou trois sites essentiels).
En revanche, si la République Islamique s’engage dans une guerre de missiles (armés de charges conventionnelles) contre Israël après s’être assuré la possession (en réserve) d’une bombe atomique et du moyen de l’amener sur une cible israélienne, alors le régime islamiste peut espérer, d’une guerre limitée, obtenir des gains géopolitiques considérables. Mais il lui faudra d’abord convaincre ses ennemis de sa capacité d’ouvrir le feu nucléaire et ensuite définir les paramètres de la confrontation. Ce cadre doit imposer des limites à chacun de deux camps : d’une part, Israël doit être notifié sans ambiguïtés des lignes rouges à ne pas franchir faute de quoi le feu nucléaire iranien serait déclenché et, d’autre part, le Guide suprême doit s’imposer une certaine « retenue » en contrôlant les dégâts causés par ses tirs de missiles afin qu’Israël ait encore davantage à perdre en cas de riposte iranienne à des ripostes trop massives de Tsahal. Les Pasdaran-e-Sepah, en charge du programme nucléaire iranien, pourraient limiter les charges dont leurs missiles sont équipés et pourraient aussi espacer suffisamment les tirs afin de ne pas leur donner le caractère systématique propre à une guerre totale.
Chantage permanent
La décision de tirer un Shehab 3 resterait aux mains des politiques et devrait pouvoir être présentée, à chaque coup, comme une « riposte » à une « agression sioniste » alors même que l’Iran aura depuis bien longtemps pris l’initiative stratégique. Arme politique, la guerre des missiles ferait fondre du ciel la terreur sur Israël. L’intérêt d’une telle stratégie ne serait pas pour l’Iran d’initier une guerre totale contre Israël mais bien plutôt d’offrir à ses alliés la couverture nécessaire afin qu’ils soient en mesure de mener contre ce dernier une guerre d’attrition emmaillée de cessez le feu et de phases de négociation (mais pas des négociations de paix, tout au plus une trève temporaire, une Hudna comme la paix que propose actuellement le Hamas et qui exige des Musulmans de reprendre les hostilités dès qu’ils reprennent l’avantage).
Répandant en apparence le chaos, ce type de stratégie est, en réalité un usage contrôlé de la violence. Les stratèges des mollahs escompteraient, dans le cadre d’un tel scénario, contraindre Israël et non pas encore l’éliminer. La dimension psychologique d’un tel affrontement est cruciale : la République Islamique gagnerait un prestige considérable et pourrait davantage se présenter comme le défenseur des « Musulmans ». Des groupes inféodés à Téhéran, tels le Hezbollah, pourraient rouvrir les hostilités – en adoptant une stratégie de harcèlement, en multipliant les coups de mains et en prenant des otages – contre l’État hébreu tout en étant protégés d’une réaction israélienne de grande envergure comme à l’été 2006. Cependant, les mollahs ne lieraient pas l’intégrité de leurs affidés à l’usage de l’arme nucléaire, celle-ci étant réservée à la seule sanctuarisation du territoire national iranien (la ligne rouge définie précédemment) mais ils lieraient chaque riposte israélienne ambitieuse, qui dépasserait une autre ligne, orange cette fois et destinée à la protection des alliés de Téhéran, à l’exercice de la terreur venue du ciel. Cette ligne orange contraindrait ainsi Israël à limiter ses opérations antiterroristes et autoriserait les groupes alliés des mollahs à, soit s’assurer une base d’opérations relativement abritée, soit à se muer en authentiques armées de guérilla comme c’est envisageable dans le cas du Hamas.
C’est Sdérot partout
La réussite d’une telle stratégie repose sur le « consentement » d’Israël. Les Pasdaran ne manqueraient pas de faire comprendre à l’armée israélienne qu’une riposte trop vigoureuse de sa part contre tel protégé portera en elle le germe d’une réplique iranienne dont les dégâts infligés à Israël seront supérieurs aux gains attendus de l’opération anti-terroriste. Les phases de cessez le feu et de négociations deviendraient un puissant levier politique pour faire libérer par Israël des terroristes et le rançonner. L’existence de l’État d’Israël ne serait pas immédiatement remise en cause afin d’éviter des représailles nucléaires massives de l’État hébreu mais à l’équilibre de la dissuasion nucléaire se juxtaposerait le déséquilibre d’une guerre d’attrition qui affaiblirait ce dernier et rendrait sa sécurité dépendante du bon vouloir des mollahs. La fin d’Israël serait, faute de contre-mesures appropriées ou d’un renversement de régime à Téhéran (et les deux à la fois seraient probablement nécessaires), une question de décennies.
En outre, Israël serait virtuellement l’otage des mollahs et d’une puissance alliée et apportant son lot d’utilité, l’État hébreu deviendra une écharde plantée dans le flanc de l’Occident. Ce dernier, conscient de ses responsabilités, n’abandonnera pas Israël et les islamistes en profiteront pour réclamer de lui des concessions jusque là impossibles à obtenir. À moins que les iraniens ne finissent par disposer du moyen de le convaincre (et de la fenêtre d’opportunité pour le lui faire comprendre) qu’il vaut mieux laisser faire et accueillir les juifs israéliens chez lui, en ce cas, ils se garderont bien l’utiliser pour l’utiliser comme une épée de Damoclès. À ce moment là, les mollahs pourront remodeler le Moyen-Orient è leur guise et assurer partout l’impunité et la prise du pouvoir par ses Hezbollahs régionaux.
Le succès initial d’une telle stratégie permettrait, en outre, à la République Islamique de s’ouvrir une fenêtre d’opportunité. Pendant un certain laps de temps, jusqu’à la mise en place de contre-mesures efficaces et/ou d’une déposition de leur régime, les mollahs peuvent susciter des vocations et proposer un modèle de lutte islamiste offrant des garanties de succès à des groupes tentés de se transformer selon le mode opératoire du Hezbollah au Liban. Cette éventualité est envisageable en Iraq mais aussi au Yémen et en Arabie Saoudite; quant aux chiites du Koweït, de Bahreïn, du Qatar et des EAU, c’est plutôt un modèle de participation politique avantageuse qui serait possible. Relevons aussi l’ « avantage compétitif » de l’offre islamiste iranienne sur celle d’Al-Qaïda grâce au patronage d’une puissance nucléaire désireuse d’offrir à chaque groupe allié, « sur site », un sanctuaire. À ce compte là, même des groupes terroristes sunnites autrement anti-chiites pourraient être tentés de se placer fort opportunément sous la tutelle de Téhéran.
Contre-mesures israéliennes
Israël n’est pas tout à fait invulnérable. Tsahal dispose d’un bouclier antimissile (le système Hetz) qui devrait être complètement opérationnel avant que la République islamique ne dispose de la Bombe. En outre, il faudra à cette dernière disposer de capacités industrielles suffisamment conséquentes pour fabriquer en nombre suffisant les Shebab 3 et 4 afin de saturer les Hetz israéliens. Cela prendra du temps à l’Iran et laisse peut-être à Israël l’espace nécessaire pour réaliser les bonds technologiques qui le mettront à l’abri du chantage iranien. Mais une telle posture engagerait Israël dans la course du glaive et du bouclier et le ferait vivre dans la crainte permanente du jour où le glaive des Pasdaran (c’est le glaive qui à l’initiative dans ce genre de course) découvrira une faille sécuritaire exploitable.
Il est vrai que le Hezbollah nous aura donné un aperçu, l’été dernier, d’une terreur fondée sur les roquettes (et quelques missiles de faible portée et également très imprécis), et les factions islamistes de Gaza frappent la localité israélienne de Sderot presque quotidiennement mais la plupart de ces tirs sont et étaient extrêmement imprécis et font ou firent relativement peu de victimes. En outre, ils n’ont aucune valeur dissuasive contre les ripostes de Tsahal.
Il y a peu de chances que les Shehab iraniens soient plus précis alors qu’ils seront tirés à 2000 km de distance (et que l’Iran comme ses fournisseurs accusent un retard considérable dans les technologies de pointe qui autorisent des tirs précis) mais ils pourront toucher l’ensemble du territoire israélien et emporter des charges bien plus lourdes tandis qu’une riposte de la part de l’armée de l’air israélienne est, au mieux extrêmement risquée. Les pilotes risqueront, en Iran plus que jamais auparavant, de se faire abattre par la DCA iranienne récemment renforcée par les meilleurs SAM russes (S-300) et surtout d’être capturés sans compter sur le fait qu’il faut au moins deux heures pour parcourir la distance séparant un site de lancement de Shebab de la base israélienne d’Hatzor, ce qui interdit à la Heyl-Ha’Avir d’intervenir dans les minutes qui suivent un tir, comme au sud du Liban.
Les Pasdaran seront également en mesure de menacer les États qui autoriseraient (ou fermeraient les yeux sur) le transit d’avions israéliens dans leur espace aérien. Le tir de missiles de croisières de sous-marins israéliens pourrait se révéler tout aussi inefficace puisqu’il leur faudrait au moins une bonne vingtaine de minutes pour atteindre leur cible ce qui laisse le temps à un camion lanceur de missiles de considérablement s’éloigner de la zone où le lancement aura été détecté. Il faut aussi ajouter que les sous-marins emportent un nombre limité de missiles de croisière et qu’il n’est pas possible de les « recharger » aussi rapidement qu’un avion, ce qui limite d’autant leur capacité militaire face à des cibles mouvantes et nombreuses.
L’envoi de forces spéciales risque de ne pas être plus efficace car il faudrait interdire le territoire entier aux véhicules lanceurs, et les actions ponctuelles et localisées des commandos ne sont pas propres à cette tâche sans compter, encore une fois sur les risques de les voir se faire capturer, ce qui permettrait aux mollahs d’augmenter les enchères. Israël pourra (avec les États-Unis), cependant, soutenir des mouvements de guérilla en Iran même mais au risque de renforcer les séparatismes naguère suscités par les Soviétiques au Kurdistan, en Azerbaïdjan et au Gilan iraniens, et donc en s’aliénant le soutien des iraniens « perses » des provinces centrales alors que leur sympathie est nécessaire au renversement du régime islamique comme au travail de renseignement.
Néanmoins, le soutien à des factions de guérilla à l’intérieur de l’Iran présenterait l’avantage de « re-symétriser » en faveur d’Israël les données du conflit. La plus grande vulnérabilité des mollahs est, en effet, leur impopularité auprès des iraniens. Mais c’est une impopularité que l’Occident ne semble pas disposé à exploiter tant qu’il est encore temps.
Enfin, notons que la prise de Gaza par le Hamas et la Seconde guerre du Liban déclenchée par le Hezbollah l’été dernier étaient peut-être par trop précoces. Ces guerres sont un avertissement qu’Israël ne peut pas ignorer et la meilleure contre-mesure que peut prendre l’État hébreu serait, avec ses alliés américains, de prévenir l’agencement progressif des éléments qui permettraient au scénario de la « terreur venue du ciel » de prendre forme concrète.
Quid de la Syrie?
Mais revenons de ce scénario cauchemardesque à la réalité présente. La Syrie a fait, ces derniers mois, des gestes d’ouverture à Israël pour engager des pourparlers de paix. Il y a, par ailleurs, peu de chances que la Syrie trouve son compte à un plan islamiste qui endosserait les modalités décrites dans les précédents paragraphes. Les décideurs syriens, quoiqu’ils puissent entretenir à l’égard de l’Iran et d’un changement d’alliance au profit des États-Unis des vues divergentes sont certainement préoccupés de préserver à leur État une certaine indépendance. La tutelle d’un régime clérical aussi peu conforme aux vues panarabes et (au moins initialement) anti-islamistes du Baath doit les inquiéter aussi leur stratégie diffère-t-elle de celle des mollahs iraniens. Pour ces derniers, seule la destruction d’Israël est, à terme, souhaitable mais pour les Syriens, la coexistence avec l’État hébreu est peut-être une éventualité qui est, paradoxalement, moins douloureuse. En ce cas, Bachar Al-Assad essaie de convaincre Israël (et les États-Unis qui s’y refusent encore) à entamer de sérieuses négociations de paix en brandissant la menace de la guerre grâce à l’appui iranien. En outre, l’usage d’une rhétorique belliqueuse par le pouvoir syrien à l’avantage pour lui de se garder la possibilité de présenter tout accord de paix futur comme une victoire – mais pas nécessairement de la même manière qu’Anouar el-Sadate en 1973. Dans cette configuration, Damas s’éviterait l’ « humiliation » de la paix en arguant qu’elle a été arrachée à l’État d’Israël de peur, de la part ce dernier, d’entrer en conflit avec la Syrie.
De ce point de vue là, il est donc urgent de détacher la Syrie de l’Iran en lui permettant, peu importe la rhétorique employée par Damas pour ne pas blesser la « fierté » arabe, de négocier une paix permanente avec Israël et de se réintégrer à la communauté internationale en lui offrant de l’aide pour son développement. Or, ce scénario, quoique plausible et qui a des avocats en Israël même, semble aujourd’hui compromis, notamment par le tribunal international monté pour juger les criminels d’Hariri et de ses compagnons libanais anti-syriens. Ce tribunal empêche tout rapprochement syro-français et syro-américain et il est également probable que les syriens aient affiché leur volonté de paix avec Israël dans le but de convaincre les principaux membres du Conseil de Sécurité de relâcher leurs pressions.
Conclusion
La terreur vient du ciel n’est donc qu’un scénario parmi d’autres et il n’est en rien certain que l’avenir sera ainsi fait. Sa concrétisation dépend d’un certain nombre de paramètres connus (donc soit correctement soit incorrectement évalués dans ce texte) et inconnus (donc non évoqués ici, qui sont soit anodins et sans impact ce qui serait vérifié si le scénario se concrétisait ou alors déterminants et qui rendent ce scénario caduque) mais dont la plupart ne sont pas maîtrisés par moi. Ni d’ailleurs par quiconque sur terre.
Il y a aussi la grande place du hasard, né de notre – le nous ici ne désigne pas l’auteur de ce texte mais l’ensemble de l’humanité – ignorance (ou comme l’effet pervers d’un savoir trop sophistiqué), de nos incompétences (ou comme l’effet pervers d’une trop grande compétence), de nos atermoiements (ou encore comme l’effet pervers d’une décision prise trop rapidement), de l’émergence de forces ou d’acteurs nouveaux, d’une innovation technologique qui n’a pas été envisagée, etc.
Mais le scénario de la terreur venue du ciel a sans doute l’avantage de fournir une piste pour comprendre comment le régime islamique en place en Iran pourrait s’y prendre pour détruire l’État d’Israël et asseoir sa domination sur les musulmans du Moyen-Orient. Car, si, à première vue, cela semble impossible, les islamistes nous ont démontré qu’ils ne renonçaient pas à ceux de leurs objectifs qui sont devenus pour eux un article de r foi. La destruction d’Israël fait partie de ces objectifs sur lesquels ils refusent de louvoyer, qu’ils soient chiites ou sunnites, comme l’atteste le refus du Hamas d’offrir une paix permanente à l’État hébreu en dépit de sa situation plus que difficile et comme l’atteste également le fait que la République Islamique d’Iran reste le dernier État à souhaiter publiquement la destruction d’Israël.
D’aucuns estiment que les mollahs se sont mués en populistes mais un certain nombre d’élément plaident contre cette thèse : depuis 28 ans que la République Islamique s’est imposée à l’Iran, elle n’a toujours pas normalisé ses relations avec le « Grand Satan » américain. Khamenei et nombre de mollahs expliquent que le cri de « mort à l’Amérique » à la même valeur que le cri d’Allah Akbar et prémunit le croyant contre les pièges tendus par Satan. D’autre part, le discours de la destruction prochaine d’Israël n’est pas le seul fait d’Ahmadinejad mais il a également été tenu par tous les dignitaires de la République Islamique depuis sa fondation et même avant, de Khomeiny à Khamenei, en passant par le « modéré » Rafsandjani.
La République Islamique à un intérêt certain à nuire à Israël dans la perspective de l’amener sur ses genoux, à terme. Rien que pour son prestige et pour le succès de la Révolution Islamique dans la région. Ses stratèges se rendent bien compte que malgré le soutien que lui apportent ses alliés, l’État hébreu sera abandonné par certains d’entre eux assez rapidement tandis que les autres pourraient renoncer à lui apporter leur aide si un jour sauver Israël devenait trop onéreux, en terme de vies humaines (le prétexte sera simple: il vaut mieux six millions de juifs vivants en Occident que six millions de juifs morts en Israël). N’importe quel État se souciera d’abord de préserver la vie de ses citoyens, si celle-ci était sérieusement menacée, avant de penser à aider son voisin. Que Israël soit le seul État des juifs au monde ne change rien à cette réalité.
Enfin, le régime de mollahs veut survivre. Il est impopulaire, il s’est construit presque par « chance », en manipulant contre le régime précédent toutes les oppositions et une bonne partie des iraniens mais il a pris le pouvoir par la force des baïonnettes, Khomeiny avait promis la démocratie libérale et un baril de pétrole pour tous mais depuis le régime a été confondu dans ses mensonges. Il doit donc engranger les succès à l’étranger, s’engager dans une fuite en avant comme le montrent déjà amplement les provocations d’Ahmadinejad et la ligne rigoureuse maintenue sur le programme nucléaire. Pour se justifier d’avoir précipité les Iraniens dans la misère et l’oppression, pour espérer endormir le sentiment national des Iraniens au profit du rêve de la Oumma islamique, il doit absolument se donner les moyens d’une politique expansionniste, qui seule pourrait compenser la détérioration de la situation interne en Iran.
Il n’est pas non plus certain que les politiciens islamistes de Téhéran ne croient pas profondément au sens de leur « mission » au service d’Allah. La vision cynique qui présente les politiques invariablement comme des calculateurs froids, avides de pouvoir et manipulateurs mais imperméables aux grands principes est trop simpliste pour rendre compte de la réalité : souvent cohabitent en l’homme la volonté de satisfaire ses intérêts égoïstes et sa volonté de se soumettre aux valeurs qu’il tient pour les plus élevées.
Préjuger se conjugue avec Turquie
Il n’y a pas qu’Israël qui est l’objet de préjugés tenaces. Il y a aussi la Turquie.
Ici et là, comme toujours, la peur et la bêtise font dire des âneries le plus impunément du monde. Ici et là, des français et des européens pourtant modérés n’hésitent pas à tenir des discours démagogiques, voire à la limite de celui tenu par l’extrême-droite, comme si certaines exceptions justifiaient toutes les dérives.
Enfin, la comparaison entre la Turquie et Israël est voulue car elle mettra tout le monde mal à l’aise. De ces (mauvais) amis d’Israël qui ne peuvent pas supporter une Turquie européenne parce que musulmane aux ennemis d’Israël qui sont prêts à accepter une Turquie musulmane mais ne perçoivent aucune analogie entre leur discours antisioniste et celui des opposants à l’adhésion de la Turquie.
Le problème qui se pose avec Israël, c’est le sionisme qui est classé par certains dans la catégorie des idéologies et, qui plus est, des idéologies racistes et colonialistes. Le péché d’Israël c’est d’être un État colonial, comme si ces milliers de Juifs fuyant les pogromes n’avaient pour seule idée en tête que d’asservir d’autres peuples. Mais nous ne sommes pas à un contresens près et le sujet ici, c’est la Turquie.
En effet, en Turquie, c’est l’AKP décrié à tort comme parti islamiste qui pose problème parce que les turcs sont majoritairement musulmans. Être un parti conservateur dans un pays d’Islam, c’est décidément impardonnable. Davantage d’ailleurs que dans la réactionnaire mais très catholique Pologne.
Bien sûr, on agite l’épouvantail du paysan anatolien – leur plombier polonais à eux – qui serait un parangon d’intolérance et un islamiste patenté. Il aurait presque le couteau entre les dents et pire encore, sa progéniture – avec l’exode rural – peuple désormais ces grandes villes traditionnellement si ouvertes sur l’Europe.
En réalité, voila bien un discours d’extrême-droite qui est tenu, le plus naturellement du monde, par des individus aux affinités politiques qui sont, autrement, plutôt modérées.
Il convient pourtant de rappeler que les fanatiques religieux et/ou « ultranationalistes » turcs qui assassinent des missionnaires chrétiens ou tel intellectuel favorable à la reconnaissance du génocide arménien ou encore qui posent des bombes dans les grandes villes ne sont pas liés à l’AKP.
Ce dernier parti est, en effet, très composite, comme l’est l’UMP. Le grand parti de la droite française est actuellement rassemblé par Nicolas Sarkozy ce qui le prémuni contre les déchirures qui secouent le PS. Mais il ne faut pas oublier qu’il s’y trouve toutes sortes de courants, des centristes ralliés façon Philippe Douste-Blazy, des libéraux façon Alain Madelin, des souverainistes façon Nicolas Dupont Aignan, et bien d’autres. L’AKP ne déroge pas à cette règle de la composition composite de son corps politique, entre laïcs et islamistes repentis, entre conservateurs et droite sociale.
D’autre part, les électeurs AKP, 47% des 85% des inscrits qui sont allés voter, sont également loin d’être tous les mêmes. Nous retrouvons nombre d’électeurs qui, autrefois, votaient pour la droite libérale et les partis de gauche.
Enfin, l’AKP à de quoi séduire par son bilan, tant démocratique – la démocratie turque s’est considérablement renforcée sous le gouvernement Erdogan – et l’économie se porte très bien avec un taux de croissance annuel moyen de 7%.
D’une certaine manière, si l’on pouvait être fondé à penser que la laïcité ne tenait que par la force des baïonnettes ou, du moins, parce que le peuple des campagnes, d’Anatolie, demeurait assoupi, le moins que l’on puisse dire maintenant, c’est que si l’Anatolie s’est réveillée, elle est bien loin de nous livrer ici le visage d’un électorat monolithique, tout entier rangé derrière la bannière de l’islam conquérant.
Bien au contraire, l’Anatolie injecte dans la vie politique turque l’ensemble de sa diversité et ça devrait être perçu comme une bonne nouvelle par les partisans de la consolidation démocratie turque.
Par ailleurs, il faut noter la faiblesse de l’opposition turque. Sa force de proposition est entachée par son refus, coté social-démocrate (le CHP), de faire son aggiornamento. Quand aux nationalistes, bien que très agités, ils sont politiquement dépassés par les deux partis précités.
Relevons aussi que l’AKP est le parti le plus pro-européen en Turquie, peut-être parce que, en tant que force conservatrice, il est moins hanté par les vieilles lunes nationalistes que l’extrême-droite et la gauche autoritaire, d’inspiration kémaliste. Reconnaissons à la Turquie un cheminement semblable à la France : initialement, c’est la gauche qui est nationaliste, pas la droite et cette dernière est d’abord débordée en ce sens par l’extrême-droite.
Reconnaissons, aussi, que l’AKP – dont les membres anciennement islamistes ont renoncé explicitement à l’application de la Charia – représente manifestement autre chose que des islamistes, c’est-à-dire des musulmans ralliés à la laïcité tels nos catholiques ralliés à la république vers 1885. Ce n’est pas inconcevable!
Il me reste quelques mots à dire sur cette fameuse figure du peuple d’Anatolie. Car, si, en effet, la Turquie moderne à son cœur en Anatolie, souvenons-nous que c’est à dessein. C’est bien là la réalisation du projet kémaliste de fonder une société séculaire sur un ensemble géographique bien délimité : l’ancien cœur de l’Empire byzantin. Il était logique pour l’Empire Ottoman de placer le centre de sa puissance entre l’Europe et l’Asie, à la croisée de toutes ses possessions et parce que le Sultan se voulait le continuateur des empereurs romains. Mais, dans un ensemble désormais sécularisé, car national, la logique impériale n’a plus de prise.
Dans cet ensemble, l’Anatolie n’est pas la survivance d’un ottomanisme devenu panislamique mais au contraire l’avènement d’une nation dans une Asie mineure pensée comme l’extension de la sphère européenne. Un processus semblable, toutes proportions gardées s’est produit dans l’Empire byzantin du temps des Croisades. En effet, lorsque les croisés créèrent, manu militari, l’Empire Latin de Constantinople, un Empire anatolien concurrent et viable parce que grec émergea sur les franges de cet ensemble retranché autour de la capitale impériale capturée par les catholiques.
Il faut aussi se faire une idée de ces autres extrémistes, dits nationalistes, qui ont assassiné l’écrivain turc arménien Hrant Dink. Ils se rapprochent manifestement du parti d’extrême-droite MHP. Quoiqu’on les dise « ultranationalistes » – encore un terme impropre, il faut tout de même marquer leur différence avec les courants nationalistes kémalistes. Ces militants sont davantage les héritiers d’Enver Pacha – qui, lui, est mouillé jusqu’au cou dans le génocide arménien – et du grand dessin impérial pantouranien que de la sécularité sans compromis d’Atatürk.
Car si l’on doit chercher des nostalgiques de l’Empire ottoman déchu, c’est par là qu’il faut commencer. Le pantouranisme – qui n’est pas très laïque, d’ailleurs – n’est rien d’autre que cette idée de la réunion de tous les peuples turcs d’Asie mineure et centrale – jusqu’au Xinjiang chinois – sous la houlette d’Ankara. Cette « Grande Turquie » est tournée vers l’Asie, pas vers l’Europe mais elle ne dépasse pas les niveaux atteints par le FN français.
Et puis, coté islamiste, il n’y a pas non plus de grandes chances de les voir un jour amener la Turquie à porter son regard vers le sud arabo-islamique. Le tropisme sunnite dans un pays de mosaïque religieuse, où les élections sont honnêtes et sans le concours de l’armée à peu de chances de prendre le pouvoir. D’autant plus que les Arabes ne sont pas disposés à accepter le retour de la puissance turque sur leurs terres alors qu’ils lui ont fait la guerre pour s’en libérer.
En fin de compte, la Turquie n’a guère d’autre choix que de se tourner vers l’ouest. L’Europe, c’est la seule civilisation au sein de laquelle un turc peut se sentir chez lui. Encore faudrait-il que nous l’aidions, sans complaisance, à établir chez lui une démocratie qui atteint les hauts standards qui sont devenus la norme chez nous et ce, sans lui renvoyer sans arrêt dans la figure son altérité religieuse.
En conclusion, la comparaison avec Israël est une boutade mais cela me permet de situer le discours anti-turc dans la même veine que le discours antisioniste : méconnaissance profonde du sujet et de sa complexité dont le dénominateur commun est l’arbre qui cache la forêt : ici, la diversité religieuse turque, bien qu’il s’agisse de différents musulmans, fait pendant à la diversité des mouvements politiques qui se réclament du sionisme). Du sionisme idéologie raciste au monolithisme musulman des turcs, il y a comme une parenté dans la pensée.
D’autre part, turcs comme israéliens sont victimes de discours tenus habituellement par les extrêmes, gauche comme droite, mais qui résonnent profondément parmi les modérés. Ici comme là, exceptionnellement, il est permis voir tout noir.
Enfin, ces discours empêchent de construire des ponts : si le sionisme est colonialiste dans son essence alors il doit être fermement condamné et toute partie attachée au sionisme et à la paix et qui est donc pacifique et patriote tout à la fois (d’Itzhak Rabin à Archav Shalom) est suspecte et ne peut devenir un interlocuteur pour la paix pour les Arabes – dont le rejet d’Israël et les dérives terroristes sont, du même coup, justifiés; de manière semblable, si les turcs sont musulmans et si l’islam est la négation inaltérable de la civilisation européenne, alors il n’y a aucune discussion possible : il faut rompre immédiatement les négociations d’adhésion à l’UE.
[En parlant de la mer Noire, au delà du Bosphore, l]es Grecs la désignèrent d’abord par Skythikos Pontos (la « mer Scythique »). Les Scythes, peuple de langue iranienne, la désignèrent comme Axaïna, c’est-à-dire « indigo ». Les Grecs comprirent d’abord ce terme comme axeinos (de a- privatif et xeinos “étranger”) ce qui signifie « inamicale aux étrangers », puis plus tard, quand ces courants furent plus familiers et praticables, elle fut désignée comme Pontos Euxeinos (de eu- bien et xeinos « étranger ») ou Pont-Euxin (c’est-à-dire « baie amicale » ou « accueillante »).
Lisez les autres entrées de ce blog concernant la Turquie:
La Turquie et nous (plubilé en sept. 2006)
Plaidoyer pour l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne (publié en janv. 2007)
L’AKP en mutation (publiée en juil. 2007)
C dans l’air a consacré une émission intitulée « Le voile s’épaissit sur la Turquie » et portant sur les dernières élections législatives dans ce pays.
Les invités sont Antoine Sfeir, Gérard Chaliand, Paul-Marie Coûteaux et Ahmet Insel, lesquels sont présentés sur le site de l’émission.
C dans l’air « Le voile s’épaissit sur la Turquie » 1/4
C dans l’air « Le voile s’épaissit sur la Turquie » 2/4
Arno Klarsfeld, Israël et ses ennemis
Arno Klarsfeld est un paradoxe. Il est à la fois un brillant avocat et un drôle de « crétin ». Je dis cela sans prendre en compte le sens péjoratif - et bien plutôt affectueux* - de ce dernier terme mis entre guillemets car je pense précisément, et comme beaucoup, au verre d’eau lancé à la figure de Robert Ménard sur le plateau de « Tout le monde en parle ».
Bien sûr, cette prise de position de ma part ne préjuge absolument pas d’une opinion négative à propos de maître Arno Klarsfeld car je lui voue une grande estime. Et cela d’autant plus que je voudrais explorer une facette des raisons pour lesquelles il s’est engagé dans les Magav, les gardes frontières israéliens, dans un contexte d’Intifada et de « démonisation » d’Israël par les médias et l’ensemble de l’intelligentsia « bien pensante ». Peut-être est-il temps de m’associer à ceux qui veulent rompre avec ce consensus moraliste qui flirte dangereusement avec un anti-sionisme qui est fondamentalement d’inspiration antisémite - même si je continue de croire que parmi ceux qui s’en réclament, certains ne sont pas foncèrement antisémites mais simplement mal outillés pour comprendre ce conflit.
Arno Klarsfeld est parfois excentrique et il y a dans sa personnalité bien des aspects qui peuvent choquer et susciter le rejet mais je voudrais au contraire montrer qu’on ne doit pas s’arrêter à quelques gestes ou propos regrettables tenus par maître Klarsfeld et tout au contraire creuser. Creuser en ce sens i.e. vers un aspect, essentiel, de sa pensée telle qu’il l’exprime dans le Grand Journal de Michel Denisot - ndla: la vidéo est disponible à la fin de ce texte. Maître Arno est pour une solution à deux États dans le conflit israélo-palestinien et pour le partage de Jérusalem. Cette position, il la retient alors qu’il a été confronté à la réalité de la situation sur le terrain, à la frontière israélo-palestinienne, pas loin d’Hébron.
C’est là que gît le paradoxe - apparent - entre cet homme qui cite Spinoza pour qui la vertu doit être poursuivie pour l,’amour du bien et non pour la récompense d’un au-delà plein de félicité et qui s’engage dans un des conflits les plus hideux qui soient. Non pas, devrais-je préciser, que le conflit israélo-palestinien est le plus meurtrier, loin s’en faut d’ailleurs, mais il suscite des passions qui chez l’être humain comptent parmi les plus abominables qui soient et maître Arno en est sorti indemne, ou plutôt grandit comme l’atteste son témoignagne chez Denisot.
Toutefois, je voudrais ici quitter l’inspirateur et l’origine de mon impulsion à écrire ce texte pour amener mes lecteurs vers d’autres cieux où je tenterai d’expliquer pourquoi un maître Klarsfeld a été poussé à s’éloigner, un tant soit peu, de la France pour nouer avec Israël une relation de citoyenneté.
Par passions abominables, j’entends, certes, dénoncer le racisme anti-arabe d’une partie de la société israélienne - racisme ordinaire et comparable à celui qui sévit dans d’autres sociétés démocratiques le temps d’une longue guerre - qui est confrontée à une guerre d’usure menée par un ennemi implacable, retors et immoral. Les idéaux humanistes du sionisme des pionniers et des fondateurs de l’État d’Israël ont souffert de la longue croisade négationniste menée par ses ennemis. L’éthique du combattant qui épargne les civils autant que faire se peut n’est décidément pas dans l’esprit des terroristes (Fedayins des années 1950/70, terroristes islamistes depuis les années 1980) qui assaillent Israël et tuent des juifs essentiellement pour ce qu’ils sont.
Ce n’est pas pour excuser le racisme lorsqu’il est le fait de juifs (ni même pour faire oublier un antisémitisme incomparablement plus répandu chez les ennemis d’Israël) mais de pointer ici une réalité vécue par la population d’Israël que le reste du monde s’échine à ignorer. Car, dès le départ, pour les élites Arabes et Musulmanes de la province Ottomane du Cham, le Juif ne pouvait pas, en raison de son infériorité théologique (transfigurée depuis en infériorité raciale), disposer de la souveraineté sur un morceau de territoire conquis par les armées islamiques au début de l’expansion de l’État médinois (lequel État allait s’installer à Damas puis à Bagdad, etc.).
Ce rejet d’Israël par ses voisins comme principale cause du conflit est occultée parce qu’Israël est aujourd’hui puissant et victorieux de nombreuses guerres d’anéantissement. Et les « forts » ont toujours tort sauf que … Sauf que cela n’enlève rien au fait qu’avant de soutenir inconditionnellement les « faibles », mieux vaut s’interroger sur ce qu’ils feraient s’ils étaient en position de force et, à défaut de jouer les devins, immergeons-nous dans leur monde, le temps de lire ce texte ( et relevons également que la situation au Proche-Orient permet à certains, pour qui le souvenir de la Shoah qui pèse tant, de s’en délivrer pour reprendre leurs bonnes vieilles habitudes antisémites).
Les ennemis d’Israël, en effet, ne s’embarrassent ni d’une Cour Suprême pour juger les crimes de guerre de leurs militants ni de préventions concernant l’impact de leurs actes de guerre (tuer un juif, c’est toujours bien). Le Hezbollah pilonne le nord d’Israël sans se demander où atterriront ses roquettes et le ni le Hamas ni le Djihad Islamique ne cherchent à attenter aux symboles de l’oppression qu’ils dénoncent avec véhémence. Jusqu’à aujourd’hui, aucun attentat-suicide n’a visé les parfois nombreux check points israéliens en territoire palestinien. Les terroristes, par ailleurs, se sont arrogés l’avant-scène médiatique en étouffant les germes d’un mouvement de guérilla palestinien localisé dans les montagnes de la Cisjordanie.
Ce mouvement de guérilla palestinien mutilé, mais finalement reconnu par le ministre des affaires étrangères d’Israël, Tzipi Livni, souffre non pas de la conduite d’Israël mais de l’immense popularité des « martyrs », c’est-à-dire de la très nette préférence qui est accordée aux actions spectaculaires de ces derniers à la fois par les médias du monde entier mais aussi par l’ensemble des faiseurs de l’opinion Arabo-musulmane (clercs, intellectuels, médias arabes, hommes politiques, etc.).
L’icône du « martyr » est une arme de guerre idéologique qui sert bien des intérêts autres que celui de la lutte contre Israël. Il accorde aux mouvements islamistes du monde entier une prime de visibilité et la palme des plus intransigeants des défenseurs du monde islamique. Il participe à la lente mais sûre montée de l’esprit fasciste dans les sociétés qui sont encore fortement influencées par les valeurs religieuses et il participe à la propagation d’une culture de mort, i.e. de la reddition totale de l’individu aux desiderata absolus de chefs religieux charismatiques dont les motivations sont politiques.
Les conventions internationales ne considèrent pas le terrorisme comme une méthode légitime de lutte. Il y a dans cette conception un problème moral difficilement soluble ou encore le signe d’une carence de la morale ordinaire des citoyens du monde entier. En effet, au sens strict, même la résistance française contre l’occupation nazie peut-être qualifiée de terrorisme (et donc paraître illégitime) et de nombreux supporters du Hezbollah, du Hamas et d’autres mouvements terroristes islamistes utilisent l’argument sans parcimonie pour les faire passer pour d’authentiques mouvements de résistance.
Or, peut-être faut-il introduire ici une distinction entre faits et valeurs, c’est-à-dire entre le terrorisme comme moyen et le terrorisme comme fin. On comprendra aisément que le terrorisme comme moyen est parfois, comme la trahison, la dernière ressource des justes. Mais, tout au contraire, jamais on ne comprendra que le terrorisme comme fin puisse être légitime car il constitue l’essence même de la tyrannie. Le terrorisme comme moyen est retenu parce que c’est la seule ressource disponible pour atteindre un objectif politique raisonnable, limité et objectivement réalisable. Le terrorisme comme fin en soi sert une ambition démesurée, illimitée et objectivement irréalisable sauf à contraindre son adversaire, s’il est un jour vaincu, à renoncer définitivement à sa sécurité, à sa dignité humaine ou à la vie .
Ces deux terrorismes ne peuvent pas être traités sur un même pied d’égalité. Et pour illustrer mon propos, je vais prendre l’exemple de l’action menée par deux terroristes du groupe Stern dans l’Égypte alors sous tutelle britannique en 1944. Michael Walzer, philosophe américain et auteur de « Guerres justes et injustes » nous livre sa réflexion:
3) En novembre 1944, Lord Moyne, Secrétaire d’État britannique au Moyen-Orient, fut assassiné par deux membres du groupe Stern, un groupe sioniste d’extrême-droite. Les assassins furent arrêtés quelques minutes après le meurtre par un policier égyptien. voici comment l’un des deux décrit son arrestation: « Nous étions suivis par un policier à motocyclette. Mon camarade était derrière moi. Je vis le policier le rejoindre (…) J’aurais pu facilement le tuer, mais je me contentai de (…) tirer plusieurs fois en l’air. Je vis mon camarade tomber de sa bicyclette. Le policier était déjà presque sur lui. Cette fois encore, j’aurais pu le tuer d’une seule balle, mais je ne l’ai pas fait. C’est ainsi que je fus arrêté ».
Ces trois cas ont un point commun: les « terroristes » font une distinction, qui a une signification morale, entre les gens que l’on peut tuer et ceux que l’on ne peut pas tuer. La première catégorie n’est pas composée d’hommes ou de femmes en possession d’armes, qui constituent une menace immédiate en raison de leur formation militaire et de leur engagement. Il s’agit de personnages officiels, d’agents politiques de régimes jugés oppresseurs. Ceux-ci bien sûr sont protégés par les conventions internationales (…). Mais une telle classification ne rend compte que partiellement de nos jugements moraux ordinaires. Car nous jugeons l’assassin par rapport à sa victime et, quand la victime ressembler à Hitler, par exemple, nous avons tendance à louer l’acte de l’assassin, même si nous ne lui donnons pas le nom de soldat. La seconde catégorie est moins problématique: les citoyens ordinaires, qui ne sont pas engagés dans une cause politique malfaisante - c’est-à-dire qui ne sont ni les responsables ni les exécutants de lois considérées comme injustes - se trouvent à l’abri d’une attaque, qu’ils soutiennent ou non ces lois. C’est ainsi que les enfants de l’aristocratie, les passants de Coventry ou même les policiers égyptiens (qui n’avaient rien à voir avec l’impérialisme britannique en Palestine) sont considérés comme les civils le sont militairement. (Walzer 1977, 278)
Le morceau de phrase clé ici est « distinction, qui a une signification morale ». Il est essentiel que le terroriste opère comme les militaires une distinction entre ceux qui peuvent être tués et ceux qui ne doivent pas être tués. Parce que la morale conventionnelle exige d’épargner les vies innocentes - dans la mesure du maximum possible - alors le terroriste, qui a choisit un mode opératoire qui s’en écarte, doit s’efforcer de rétablir dans sa situation si particulière les critères impératifs de cette morale. C’est-à-dire que le terroriste, s’il sait qu’il rompt avec les principes énoncés dans les conventions internationales, n’en est pas moins astreint à manifester que cette posture n’est pas voulue mais qu’elle lui est imposée par les circonstances. Pour ce faire, il doit, même dans l’illégalité, rétablir l’essentiel des règles morales que toute action qui se veut légitime entraîne nécessairement dans son sillage.
Cet honneur du combattant - dont les origines sont immémoriales et dont l’exemple qui revient le plus souvent est celui du « code de la chevalerie » au Moyen-Âge - est totalement absent des considérations des terroristes manipulés par les leaders islamistes. Sur ce point, d’ailleurs, il faut revenir à l’histoire du terrorisme. En effet, il est souvent dit que les premiers terroristes étaient les Hashshâshîn du nom de la secte fondée par l’ismaélien Hassan-i-Sabbah. Le qualificatif de terroristes dans un contexte historique très différent du notre est à prendre avec des pincettes mais nous observerons, néanmoins, que si ces « premiers » terroristes étaient imprégnés d’une ferveur religieuse sans pareille, ils n’attentaient pourtant qu’à la vie des adversaires politiques de leurs maîtres.
Les populistes russes, à leur tour, ne tenteront de tuer que des hommes de pouvoir, en particulier « le grand-duc Serge, un homme personnellement impliqué dans la répression des mouvements extrémistes. » (Walzer 1977, p277). Or, les terroristes qui aujourd’hui frappent Israël, les Iraquiens, les Indiens et bien d’autres visent explicitement les civils. Ni les fonctionnaires de l’État jugé oppresseur ni ses militaires ne tombent dans des embuscades mais les écoliers dans les bus scolaires et les marchés qui accueillent leurs parents.
Ici je voudrais revenir sur certaines thèses émises, de-ci de là, par des citoyens ordinaires et des intellectuels bien en vue. Ces derniers estiment que l’oppression exercée par Israël sur les Palestiniens est telle qu’elle justifie parfaitement le recours à l’attentat-suicide. En effet, ils retiennent le suffixe « -suicide » pour étayer le point de vue selon lequel l’acte du terroriste suicidaire est altruiste. C’est manquer, il est vrai, de psychologie que de ne voir dans le suicide qu’un acte purement altruiste. Ici, je me permettrait d’aller contre Émile Durkheim car il reste des morts leur oeuvre sur terre et celle-ci prend un sens dès avant le sacrifice ultime tout autant qu’elle laisse une empreinte indélébile dans la mémoire des vivants.
Inutile de revenir aux guerriers Grecs Anciens pour savoir que l’être humain conscient de sa charnelle mortalité est en quête d’une certaine forme d’immortalité par l’accomplissement d’une oeuvre qui le distinguera à jamais des vivants qui n’eurent pas l’honneur de mourir au champ d’honneur. Par ailleurs, il est important de recadrer le conflit israélo-palestinien dans l’espace alloué aux représentations car si pour le terroriste et celui qui le soutien moralement tuer des juifs est un acte héroïque c’est que toute une éducation a été faite pour que cela soit considéré comme tel. En effet, l’Histoire nous enseigne, par contre, qu’il n’existe pas de peuples qui aient considéré comme valorisant de cibler des enfants.
Comment est-on parvenu à considérer héroïque ce qui relève de la lâcheté? C’est une curieuse inversion des valeurs qui s’est produite chez un certain nombre de musulmans - ce que Abdelwahhab Meddeb qualifierai




