Entries from February 1, 2007 - March 1, 2007
Perspectives d’avenir – peu réjouissantes – pour l’Iran
La rumeur court ces dernières semaines : l’état de santé du Guide Suprême serait déclinant. Nul ne sait de quoi il est atteint même si certains avancent qu’il s’agit d’un cancer et que le Guide serait proche du stade terminal.
Reste à savoir si la rumeur dit vrai. Dans un pays comme l’Iran, il n’est pas plus facile qu’en France de connaître le bilan de santé du chef de l’État. Il faut donc se contenter d’analyser un mince faisceau d’indices.
Ces indices sont les suivants : fin décembre, Ali Khamenei est apparu pâle et l’air malade à la TV nationale iranienne (Lake 2007), deux agences « proches de l’establishment khomeyniste » ont rapporté que le Guide souffrait d’un « fort rhume » ou de « complications mineures » (Taheri 2007) et il a aussi été rapporté que ce dernier a manqué de se montrer en plusieurs occasions officielles (Taheri 2007).
À cela il faut ajouter que les dernières gesticulations d’Ali Akbar Hashemi Rafsandjani laissent à penser qu’il est en pré-campagne. En effet, il aurait rencontré dix-sept Grands Ayatollahs à Qom (une des villes saintes du chiisme, lieu où Khomeiny est enterré) afin de flatter une éventuelle clientèle politique et de les convaincre de ne pas attendre la mort du Guide Suprême avant de désigner son dauphin (Ledeen 2007).
Sur les intentions de Rafsandjani, Ledeen et Taheri se contredisent. Pour le premier, Rafsandjani veut être Calife, autrement dit Guide Suprême tandis que pour le second, Rafsandjani voudrait placer Mohammad Khatami sur le trône.
Tous deux évoquent un autre compétiteur sérieux de Rafsandjani : l’Ayatollah Mohammad-Taqi Mesbah Yazdi, le mentor d’Ahmadi-Nejad. Ce dernier Ayatollah est en charge de l’Institut de recherche et d’éducation Imam Khomeini et membre, comme Rafsandjani, de l’Assemblée des Experts, l’organe – composé de hauts dignitaires religieux – qui nomme ou confirme le Guide Suprême.
Taheri et Ledeen, tous deux observateurs de longue date de la vie politique iranienne s’accordent sur un point fondamental : le Velayat-e-Faghih, la doctrine du « gouvernement du docte » fondée par Khomeiny, serait sur le point de subir de profonds changements.
En effet, cette doctrine n’a jamais été particulièrement populaire auprès de l’establishment clérical*. Pour le chiisme traditionnel, quiétiste, le pouvoir politique ne doit pas échoir entre les mains d’un clerc. Le seul détenteur légitime du pouvoir est, in absentia, le Mahdi, entré dans l’occultation voici plus d’un millénaire. Dès lors, tout pouvoir politique exercé ici bas est, par la force des choses, celui d’un usurpateur.
Il existe, en effet, de nombreux critiques au sein de l’élite cléricale du principe même d’une République Islamique. L’ancien Grand Ayatollah Kazem Shariat-Madari – quoiqu’ayant soutenu la Révolution islamique – déjà marja du temps du Chah, a été mis aux arrêts, en 1982, pour avoir critiqué la doctrine Khomeyniste et il a été accusé d’avoir soutenu un complot contre la République Islamique.
Le rang de marja-e-taqlid (littéralement : source d’inspiration) est l’ultime distinction pour un clerc chiite. Et il n’a, à vrai dire, existé qu’un seul marja qui ait soutenu la doctrine du Velayat-e-Faghih, c’est Mohammad Ali Araki, décédé en 1994 (Clawson et Rubin, p117). Quant à l’autre marja proche de Khomeiny et naguère pressenti pour lui succéder, Hossein Ali Montazeri, il a été également mis en résidence surveillée pour ses critiques acerbes contre l’actuel Guide Suprême Khamenei et le principe même d’un pouvoir temporel clérical.
Khamenei lui-même n’est devenu Guide Suprême que dans un contexte bien particulier. En effet, à la mort du fondateur de la République Islamique, les membres réunis de l’Assemblée des Experts avaient choisi un homme effacé, sans influence notable sur aucune faction, pour lui succéder. Cette nomination fruit de multiples calculs politiques, faisait, en particulier, l’affaire de Rafsandjani qui briguait la présidence de la république et qui, in fine, l’obtint.
La suite de l’histoire ne s’est pas déroulée selon les calculs de Rafsandjani. Khamenei fini, en effet, par concentrer entre ses mains l’essentiel du pouvoir politique laissant le gouvernement dans l’incapacité de mener les réformes nécessaires pour dégager l’économie du pays de l’incurie des bonyads, ces fondations religieuses qui firent main basse sur l’essentiel des actifs économique de l’Iran des Pahlavis.
Or, ces deux personnalités politiques incontournables, Khamenei et Rafsandjani, ne sont pas marja. Khamenei n’est devenu Ayatollah (et non pas Grand Ayatollah) que pour les besoins de la fonction de Guide Suprême, quant à Rafsandjani, il n’est encore qu’un Hodjatoleslam, i.e. clerc de rang intermédiaire.
Ces développements et ces continuités dans le chiisme duodécimain dominant en Iran dessinent une carte politique méconnue. Il n’existe pas de consensus quant à la forme et à la nature de la République Islamique et, après Khamenei et sauf accident, il n’existera plus aucun acteur de poids favorable à la continuité du modèle du Velayat-e-Faghih.
Par ailleurs, dans le désaccord qui se fait jour entre Taheri et Ledeen, je penche pour l’interprétation du premier. Car Rafsandjani n’a jamais été intéressé à devenir une figure religieuse de premier plan. En effet, après plus de vingt années passées dans le sérail, il est toujours Hodjatoleslam et privilégie une « approche politique » – pour reprendre la terminologie employée par Taheri – concernant la question de la succession de Khamenei tandis que Yazdi privilégierait, tout au contraire, une approche théologique.
Ce dernier souhaite que le rôle du « Guide Suprême » soit réinterprété afin de créer une claire démarcation entre le sacré et le temporel. Cela signifierai l’abandon du Khomeynisme et le retour à la doctrine chiite traditionnelle selon laquelle les hommes ne peuvent pas créer de gouvernement parfait en l’absence de l’Imam Caché. Durant l’absence de l’Imam, le mieux que les croyants puissent faire est de tolérer le gouvernement en place tout en s’assurant qu’il ne pollue pas l’espace reserve à la foi.
Au contraire de Mesbah Yazdi, l’approche du problème par Rafsandjani est politique, pas théologique. Rafsandjani a toujours pensé que la position de « Guide Suprême » était taillée sur mesure pour Khomeiny et que, après la mort de Khomeiny, nul ne pouvait la réclamer. Alors que Mesbah Yazdi veut un gouvernement faible mais un clergé fort, Rafsandjani veut le contraire. (Taheri 2007)
Les implications de ces approches divergentes ne sont pas identiques. Rafsandjani souhaite confier l’Iran aux mains d’un gouvernement de technocrates qu’il dirigerait lui-même. Yazdi souhaite jouer le rôle d’un marja – étant déjà Grand Ayatollah, il ne lui manque qu’à gravir le dernier échelon – i.e. d’une sorte de Pape chiite tout puissant dont l’influence sur la société et le gouvernement civil serait décisive en ce qui a trait à certaines questions cruciales pour la destinée de la communauté chiite dans son ensemble (même au-delà du territoire iranien).
Ces deux visions antagonistes ne portent pas en elles les germes d’un retrait, même partiel, du religieux de la vie publique. Rafsandjani, selon Taheri, souhaiterait placer Mohammad Khatami sur le fauteuil de Guide Suprême parce qu’il a démontré, lorsqu’il était président de la république, son incompétence ou du moins son incapacité à agir. L’idée est donc d’y placer un homme faible pour transformer l’institution du Guide Suprême en poste honorifique semblable à celui de la reine d’Angleterre (Taheri 2007).
En revanche, Yazdi, non content de privilégier une approche théologique, est beaucoup plus idéologique que Rafsandjani. Ce dernier est parfois présenté comme le leader de la secte apocalyptique de l’Hojjatieh – cette secte a été interdite du temps de Khomeiny. L’idée est de semer le désordre sur terre pour hâter le retour du Mahdi rédempteur. La légende veut, en effet, que le Mahdi règnera sur un monde pacifié devenu islamique.
Yazdi au pouvoir, le visage de l’Iran pourrait changer radicalement. Déjà, Ahmadi-Nejad s’est distingué par une ferveur messianique peu commune, prétendant parler à l’Imam Caché du fond d’un puits à Qom et prédisant le retour de ce dernier pour les trois ou quatre années à venir. Le retrait tout relatif des clercs du pouvoir politique que permet d’envisager cette nomination ne laisse pas, au contraire de l’éventualité d’un triomphe de Rafsandjani, augurer du présage d’un gouvernement civil qui arracherait du pouvoir des clercs la conduite des affaires publiques par des technocrates apolitiques ou, du moins, peu influencés par l’idéologie khomeyniste.
Car au delà les manœuvres politiques qui se produisent entre les séminaires religieux de Qom et les coulisses du pouvoir à Téhéran, les Pasdaran (ou l’armée très idéologisée des Gardiens de la Révolution) tissent leurs réseaux et se sont déjà emparés d’un certain nombre d’actifs économiques. La présidence d’Ahmadi-Nejad – ce dernier est un ancien officier de renseignement des Pasdaran – lui aura déjà permis de placer au sein de la fonction publique nombre d’amis politiques. Aussi, l’éventualité d’une alliance entre des Pasdaran en quête de pouvoir et l’Ayatollah Yazdi est une possibilité à prendre en compte.Les premiers instaureraient un pouvoir militaire tandis que le second donnerait l’onction et la direction religieuse, à charge pour le pouvoir militaire de l’appliquer en termes politiques.
En conclusion, le constat principal que dressent la plupart des observateurs de la vie politique en République Islamique d’Iran est que le Khomeynisme vit ses derniers instants. La doctrine du Velayat-e-Faghih a connu un sursis grâce à l’adresse imprévue que manifesta Khamenei une fois devenu Guide Suprême. Or, les supporters de la conception du pouvoir élaborée par Khomeiny furent de tout temps une minorité et l’aura du fondateur pâlit au fur et à mesure que le temps passe et que la vie politique iranienne fait et défait les factions et les mouvements politiques, entraînant dans leur sillage des idées « nouvelles ».
Il y a, néanmoins, peu de chances que la République Islamique s’effondre à cause de querelles intestines. En effet, les clercs, même s’ils estiment pour une large majorité que le Velayat-e-Faghih est une doctrine contraire aux enseignements de l’islam, font preuve d’un esprit de corps, jusque la jamais démenti, qui leur interdit d’entraîner les laïques et le peuple dans leurs luttes de pouvoir.
La révolution qui pourrait avoir lieu et qui aurait pour enjeu la succession du Guide Suprême Ali Khamenei sera, selon toute vraisemblance, une révolution de palais. Elle passera largement inaperçu jusqu’à ce que les communiqués officiels ne portent la décision finale à la connaissance de tous.
Il faut encore noter que les analystes sur lesquels je m’appuie ne sont pas dans le secret des dieux – ils ont aussi leur propre agenda à promouvoir – et sont réduits, comme tous les observateurs de la vie politique iranienne, à établir des conjectures. La maladie de Khamenei n’est pas un fait avéré mais, comme le souligne Eli Lake, nul ne savait, en son temps, que Khomeiny était malade ni, avant lui, que le Chah l’était. D’ailleurs, soulignons que Rafsandjani et Yazdi ne seront probablement pas les seuls candidats à la succession et la République Islamique nous a souvent habitués à des cas d’ascension fulgurante de figures inconnues au bataillon.
Toutefois, l’exercice vaut la peine d’être fait. Car, à l’heure où tous se demandent si la République Islamique perdurera encore longtemps, il faut encore s’interroger sur les scénarii les plus plausibles dans le cas où le pouvoir chiite persisterait. En effet, si Rafsandjani l’emporte, il y a fort à parier que l’Iran s’ouvrira – partiellement – au reste du monde et réformera en profondeur son appareil économique contrôlé à 80% par l’État et les très puissantes fondations religieuses nées de la confiscation des actifs – réels ou supposés – des anciennes élites impériales.
Sur ce point, Yazdi devrait selon toute vraisemblance privilégier l’approche la plus radicalement conservatrice jusqu’à ce jour dominante. Celle-ci consiste à se rejeter toute velléité d’ouverture au prétexte de lutter contre les influences étrangères (Au sujet de la lutte d’influence entre « technocrates islamistes » et tenants de la ligne la plus dure, voir : Clawson et Rubin 2005, p122).
Cela étant, Rafsandjani ou Yazdi, il ne faudra pas s’attendre à un retournement de tendance dans la politique étrangère. Les deux sont radicalement anti-israéliens même si le premier se distingue en adoptant un ton plus conciliant envers les États-Unis. Quant au terrorisme et au programme nucléaire, la tendance devrait continuer, de toute manière, sur la même lancée et si l’Iran venait à posséder quelques bombes, il deviendrait – pour des motifs idéologiques – probablement un agent proliférant en cas de victoire de Yazdi.
En revanche, l’Iran de Rafsandjani pourrait être contenu – au moins temporairement – car ce dernier aura besoin de rassurer l’Occident pour faire adhérer son pays à l’OMC, le remettre sur la voie du développement économique – l’Iran n’était plus très loin d’atteindre un niveau de vie « à l’européenne » du temps du Chah, promesse reprise par la Révolution islamique – et bénéficier d’investissements étrangers massifs, en particulier dans un secteur pétrolier déclinant.
Enfin, le régime islamique en place à Téhéran continuera, dans tous les cas, d’être extrêmement impopulaire auprès des Iraniens (Ashouri 2003). S’il est possible qu’une alliance entre Yazdi et les Pasdaran instaure un régime totalitaire implacable, la voie privilégiée par Rafsandjani serait celle de la continuité d’un pouvoir autoritaire qui tenterait, cette fois, de redorer le blason de la Révolution islamique grâce à un programme économique ambitieux et des réformes politiques cosmétiques (au sujet d’une éventuelle farce référendaire, voir Iran-resist 2005a). Or, il est extrêmement improbable que le régime puisse jamais produire de l’intérieur un dirigeant qui puisse satisfaire aux revendications populaires les plus fondamentales relatives aux libertés démocratiques et à la séparation du religieux de l’État.
*Cela n’empêche pas les mollahs de toutes obédiences d’être sympathiques envers l’islamisme. Notons également avec intérêt qu’une des provisions de la constitution iranienne octroyée en 1906 (donc avant la création de la doctrine du Velayat-e-faghih) par le Shah Qajar prévoyait la création d’un Conseil de Théologiens chargés d’un rôle semblable à l’actuel Conseil des Gardiens de l’actuelle République Islamique (Iran-resist 2007b).
Sources
Amir Taheri, « Iran: If Khamenei Leaves the Stage » Arab News (Jeddah), 3 février 2007. En ligne. Permalien.
Michael Ledeen, « The War of the Persian Succession », The National Review (New York), 13 février 2007. En ligne. Permalien.
Eli Lake, « Questions Abound on Health of Iran’s Khamenei », The New York Sun (New York), 31 janvier 2007. En ligne. Permalien.
Patrick Clawson et Michael Rubin, Eternal Iran. Continuity and Chaos (New York : Palgrave Macmillan, 2005).
Nazgol Ashouri, « Polling in Iran : Surprising Questions », PolicyWatch 757, (Washington: The Washington Institue for Near East Policy, 2003). En ligne.
Iran-resist-a, « Le mystère Ganji », Iran-resist (Paris), le 15 juillet 2005. En ligne.
Iran-resist-b, «Iran - 11 février : La révolution de Khomeiny, l’héritage de Mossadegh », Iran-resist (Paris), le 11 février 2007. En ligne.
Cet article traite d’une hypothèse émise par deux observateurs de la vie politique iranienne, Michael Ledeen et Amir Taheri, qui évoquaient il y a quelques semaines la maladie du Guide Suprême Ali Khamenei et les enjeux autour de sa succession.
Ces deux observateurs écrivent et orientent en fonction de leurs agendas respectifs (Michael Ledeen travaille pour le think-tank américain AEI) aussi, sans perdre de vue ce fait, je me suis appliqué à explorer plus avant les enjeux qui se dessinent autour de la succession de Khamenei en partant des hypothèses de départ émises par les deux chroniqueurs.
On trouvera dans cet article une réflexion axée sur les intrigues du sérail clérical chiite. Ces développements ne doivent pas faire perdre de vue, au lecteur, que les religieux chiites iraniens ont été de toutes les révolutions anti-modernistes qu’à connu l’Iran depuis près d’un siècle et qu’il n’y a, a priori, aucune raison de croire qu’ils puissent jouer un rôle émancipateur dans l’avenir.
Il n’est donc pas dans mon propos de conforter la thèse selon laquelle la théologie chiite serait compatible avec une authentique sécularisation de la vie politique iranienne ou que la réforme de la République Islamique puisse venir de l’intérieur – et encore moins que les réformistes à la sauce Khatami soient des démocrates ou qu’une démocratie islamique, c’est-à-dire une oxymore, soit possible. Enfin, si le régime chiite n’est pas monolithique, il n’en exclu pas moins du champ politique toute pensée laïque, démocratique voire d’essence nationale iranienne.
L.
Je vous invite à découvrir l’entretien accordé par Houchang Nahavandi à Jean Corcos dans le cadre de l’émission Rencontres sur Judaïques FM du 22 octobre 2006 (94.8 pour les parisiens).
Voir les entrées relatives à Houchang Nahavandi sur le site de Rencontre judaïques FM.
Nahavandi fut ministre dans les années 1970 du dernier Chah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi. Il a également écrit de nombreux ouvrages traitant notamment de l’histoire politique du « Pays des Aryens » au XXe siècle (et en deça)::
Carnets secrets: chute et mort du Shah
Le voile déchiré de l’islamisme
La Révolution iranienne: Vérité et mensonges
Shah Abbas, empereur de Perse 1587-1629
On se référera aussi avec intérêt à « Mission for My Country » écrit par le dernier Chah d’Iran, ouvrage partiellement autobiographique où le « Roi des rois » expose les grandes lignes de la pensée au tournant des années 1960.
Et enfin, pour clore cette liste non exhaustive, le site de la Princesse Ashraf Pahlavi, soeur jumelle du Chah, et qui témoigne de son expérience, de sa proximité avec le Chah et, en particulier, de sa mission à Moscou pour demander à Staline de retirer les forces Soviétiques qui ne s’étaient pas retirées d’Iran après la fin de la Deuxième guerre mondiale ou plutôt à l’occasion de la première crise de la Guerre froide.
Pascal Boniface épinglé
Addendum du lundi 26 février 2007 : J’ai ajouté à la suite de cette entrée mon commentaire de l’article reproduit ici.
« Pascal Boniface est Directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et enseignant à l’Institut d’Etudes européennes de l’Université de Paris 8 ». Le profil de Pascal Boniface sur le site de l’IRIS est impressionnant. Et ce dernier commet également, assez régulièrement, des articles pour l’hebdomadaire tunisien Réalités.
Or, à la lumière de sa dernière dépêche, force est de constater que cette collaboration n’est pas placée sous l’autel de la précision historique et de la rigueur méthodologique qu’on serait en droit d’attendre d’un universitaire présentant de telles qualifications.
Vous trouverez, ici-bas une capture d’écran de la dernière livraison du politologue, intitulée « Dépenses militaires américaines : la démesure ». Cette livraison, je m’abstiendrai de la commenter, préférant laisser à chacun le loisir de découvrir où le bat blesse dans cette analyse (vous pouvez cliquer sur l’image pour accéder à l’article sur le site de Réalités, du moins le temps où il sera effectivement présent à cette adresse).
L’idée me vient, cependant, que cet article est adapté au lectorat du magazine tunisien: idéologiquement anti-américain et donc peu sourcilleux sur la validité d’arguments qui confirment des idées toutes faites.
L’URL de cet article est, en date d’aujourd’hui, 22 février 2007, la suivante : http://www.realites.com.tn/index1.php?mag=1&cat=/1110CHRONIQUES/5Horisons&art=16729&a=detail1
Voici le commentaire de l’article commis par Pascal Boniface pour le magazine tunisien Réalités. Dans ce commentaire, je ne discuterai que les chiffres avancés par l’auteur et les conclusions qu’il tire d’une mauvaise interprétation de ces données statistiques.
Parce que je n’ai pas l’intention d’entrer dans le débat politique et idéologique qui se joue entre antiaméricains et atlantistes, entre altermondialistes et partisans d’une mondialisation libérale, entre « tiers-mondistes » et « impérialistes », les déclinaisons étant virtuellement innombrables, je m’abstiendrai de commenter la deuxième partie du texte de l’auteur (i.e. les trois derniers paragraphes).
***
Revenons donc à la partie du texte qui nous intéresse : Pascal Boniface ne compare pas, dans son texte, les comparables. Il ne tient pas compte, notamment, de l’inflation qui change au cours du temps le pouvoir d’achat du dollar.
En effet, il déclare :
« La guerre d’Irak a d’ores et déjà coûté aussi cher que la guerre du Vietnam, soit 660 milliards de dollars. »
La question est de savoir si Boniface parle en dollars constants ou en dollars courants. En effet, 660 milliards de dollars dépensés entre 1962 et 1975 au Vietnam n’ont pas la même valeur aujourd’hui. Du fait de l’inflation moyenne de ces quarante dernières années et en particulier de la forte inflation des années 1980, les 660 milliards de dollars années 1962-75 (je prendrai pour référence l’année 1968 où l’effort de guerre américain au Vietnam culmine) valent en 2006 481,51% de leur valeur initiale soit 3178 milliards de dollars (source : http://inflationdata.com/inflation/Inflation_Rate/InflationCalculator.asp)
Pascal Boniface affirme ensuite que la guerre contre le terrorisme a coûté plus cher que la guerre froide :
« En 1989, avant la chute du mur de Berlin, les Etats-Unis avaient en dollars constants dépensé 450 milliards de dollars. La guerre contre le terrorisme coûte donc bien plus cher que celle contre l’Union soviétique. »
Cette fois-ci, il parle de dollars constants mais il ne précise pas quelle est l’année de référence. Parle-t-il de dollars constants 1989 – auquel cas il est en train, en réalité, de comparer des dollars 1989 en valeur – ou de dollars 2006? Est-il crédible de dire que la guerre froide dans son entièreté (de 1947-8 à 1989-91) n’a coûté que 450 milliards de dollars c’est-à-dire manifestement moins cher que la guerre au Vietnam qui en fait partie et que la guerre au terrorisme qui lui succède dix ans plus tard?
Inversons le calcul précédent et tâchons de savoir ce que 660 milliards de dollars en valeur d’aujourd’hui valent en 1968 : 137 milliards de dollars. Ces mêmes 660 milliards valent en dollars 1989 environ 402 milliards de dollars (inflation de 64% entre 1989 et 2006).
Allons donc voir les chiffres avancés par le Center for Defense Information :
Un rapide coup d’œil aux données du CDI nous confirme que ces 450 milliards de dollars de dépenses militaires ne concernent que la seule année 1989 (http://www.cdi.org/news/mrp/us-military-spending.pdf).
Nous relevons, de plus, que ces 450 milliards sont en dollars constants 2004 et non 1989, ce qui les rend immédiatement comparables aux 660 milliards de dépenses pour la guerre au terrorisme. Nous sommes donc certains que 660 milliards de dollars dépensés en cinq années de guerre au terrorisme sont strictement inférieurs à 450 milliards de dollars constants 2004 dépensés dans la dernière année de la guerre froide. Les cinq dernières années de la guerre froide ont, en effet, coûté au contribuable américain la somme de 2163,5 milliards de dollars constants 2004.
Le total des dépenses militaires en période de guerre froide, de 1948 (date de l’adoption de la NSC-1968, sorte de livre blanc de la stratégie américaine pour la guerre froide des années Truman et Eisenhower) à 1989 est donc de (toujours selon les données du CDI) 14 256,3 milliards de dollars constants 2004.
La guerre froide a coûté en quarante-deux ans de budgets militaires près de 21,6 fois l’effort des cinq années de guerre au terrorisme de l’administration Bush. Si d’aventure l’effort militaire américain devait se maintenir à ce rythme ou légèrement augmenter, il devrait rester pour les trente-sept prochaines années (42 moins les 5 premières années de guerre au terrorisme) inférieur à l’effort total consenti durant la guerre froide soit 5544 milliards de dollars constants 2004 si l’ont retient l’hypothèse de la stagnation à venir des dépenses militaires américaines.
Celles-ci devraient donc être multipliées, mais c’est une hypothèse plus qu’invraisemblable, par plus de trois pour dépasser le montant total de l’effort consenti du temps de la guerre froide.
Quand bien même les É-U consentiraient à un effort budgétaire pour la guerre au terrorisme, en valeur, égal à l’effort budgétaire de la guerre froide qu’en termes relatifs, cet effort là serait quand même inférieur.
Explications : l’Amérique, depuis le demi-siècle de guerre froide, s’est considérablement enrichie. L’effort financier représenté par la guerre froide et qui lui faisait parfois allouer jusqu’à l’équivalent de 9,4% de son PIB aux militaires ne représenterait plus une telle part de sa richesse nationale aujourd’hui.
Par exemple et pour s’en tenir aux chiffres cités par Pascal Boniface, il faut relever que les 450 milliards de dollars de budget militaire en 1989 représentaient 5,6% du PIB 1989 (http://www.truthandpolitics.org/military-relative-size.php) mais la même somme ne représentait en 2004 (PIB en valeur de 11657,3 milliards – source OCDE) que 3,85% du PIB!
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Voila donc quelques calculs qui permettent de réfuter toutes les affirmations contenues dans le premier paragraphe de l’article de Pascal Boniface. Ce poids considérable de la dépense militaire américaine dans la dépense militaire mondiale est donc bien plus imputable au succès économique des É-U qu’à une prétendue course aux armements menée en solitaire par Washington.
L’effort militaire américain n’est pas disproportionné mais il est au contraire très proportionnel à la puissance de l’économie américaine. Les autres pays ne peuvent pas suivre parce qu’ils sont économiquement trop faibles et non pas parce qu’ils seraient plus raisonnables (d’ailleurs, faut-il voir en une Chine en voie de développement qui triple ses dépenses militaires une attitude raisonnable et voir en les É-U qui ne les augmentent que d’un tiers une disproportion grave, « une croissance exponentielle »?).
Effectivement, les É-U tirent profit de cette situation de fait qui confirme leur statut d’unique et d’insurpassable superpuissance mondiale même si nombre d’autres puissances devaient se liguer contre eux.. Le « moment unipolaire » n’a pas fini de durer.
Enfin, l’auteur ne tient pas compte des transformations de l’armée américaine. C’est aujourd’hui une armée professionnelle alors qu’au Vietnam c’était une armée de conscrits. De plus, l’équipement de haute technologie est devenu courant mais il n’y avait pas de bombes guidées laser au Vietnam. Et, pour une bonne part, les dépenses militaires américaines de ces cinq dernières années ne sont pas investies en Iraq et en Afghanistan mais dans divers projets ambitieux tels que le bouclier antimissile.
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Derrière la guerre au terrorisme se cache une autre stratégie américaine qui inquiète les russes et les chinois notamment : celui d’un décrochage technologique de ces deux pays. Décrochage par trop important et manifestement impossible à combler dans les décennies qui viennent.
Ce qui se dessine, c’est le renforcement de la suprématie militaire américaine dans le monde concomitamment à la bonne tenue de l’économie. Cette dernière enregistre en effet des taux de croissance qui sont parmi les plus élevés de l’OCDE. Nous assistons, en réalité, à une inversion de la tendance générale observée durant les « Trente glorieuses » où les européens et le reste du monde, qui étaient en 1945 dévastés par la Seconde guerre mondiale maintenus sous le joug colonial, ne sont plus en phase de rattrapage mais en phase de décrochage face à l’économie de référence, celle des É-U.
La Chine est la seule puissance qui se détache de cette tendance générale au déclassement. Mais les taux de croissance enregistrés par cette dernière sont moins le signe d’un rattrapage qui aurait pour horizon le standard américain que la sortie de la Chine du club des Pays les Moins Avancés. Il n’est pas acquis que l’économie chinoise soit en mesure de maintenir un taux de croissance moyen de 8-9% dans les années à venir. Les scénarii linéaires n’ont que rarement les faveurs du monde réel.
Soljenitsyne et la sensibilité du peuple Soviétique... et l'affaire des caricatures de Mahomet
Voici un étrange parallèle entre la manière qu’ont ces musulmans qui sont offusqués par la publication des caricatures de Mahomet et Georges Marchais, ancien Secrétaire Général du Parti Communiste, de défendre la censure si elle tend à empêcher que l’on porte atteinte à certaines susceptibilités.
Ici, Georges Marchais affecte de « comprendre » la censure Soviétique des écrits d’Alexandre Soljenitsyne.
Jugeons-en, en effet, par ces propos tenus par le SG Georges Marchais en 1974, à l’ORTF dans l’émission « Actuel 2 » : « Encore est-il que je me garde, moi, de me prononcer sur l’“Archipel du Goulag” compte tenu que c’est un livre qui atteint beaucoup la sensibilité et les lois mêmes du peuple Soviétique ».
Georges Marchais poursuivra en mettant en doute l’intégrité de l’écrivain dissident.
Georges MARCHAIS à propos d’Alexandre SOLJENITSYNE
Ce sujet a également été traité dans les articles suivants :
« Caricatures de Mahomet: réponse aux partisans de l’autocensure »
« L’islamisme, un totalitarisme qui a de l’avenir »
« Benoît XVI, la violence et l’islam: pourquoi le Pape s’est fait des ennemis »




