Entries from July 1, 2007 - August 1, 2007
L’AKP en mutation ?
Par Koenigstiger
L’AKP a gagné pour la deuxième fois consécutive les élections législatives en Turquie.
Mais l’AKP de 2007 est-il encore celui de 2002 ?
C’est sans surprise que l’AKP, le parti « islamiste modéré » de Recep Tayyip Erdogan, soit arrivé en tête au cours de ces élections générales, dénouement d’une crise politique ouverte par la candidature d’Abdullah Gül à la Présidence de la République de Turquie. Le nombre de suffrages recueillis par l’AKP, par contre, est bien une surprise.
En 2002, l’AKP avait obtenu environ 33% des voix contre 18% au parti principal d’opposition, les néo-kémalistes du CHP dirigé par Deniz Baykal et seul un système électoral bancal avait permis à l’AKP d’obtenir une majorité d’environ 65% au Parlement, excluant de facto près de 50% des votants (le système électoral turc est une proportionnelle par circonscription départementale où les partis doivent obtenir au moins 10% au niveau national pour que leur liste entre au Parlement).
Or, en 2007, la donne s’est inversée: l’AKP a vu diminuer le nombre des sièges qu’il occupe tandis que le nombre des suffrages exprimés en sa faveur a bondi passant à 47% des votants.
Ce constat est déjà une première indication : l’AKP de 2002 avait bénéficié avant tout du vote des Anatoliens soit pris par l’exode rural soit demeurés ruraux, c’est-à-dire d’un vote conservateur motivé par des raisons idéologiques ou religieuses, tandis que l’AKP de 2007 a bénéficié des suffrages d’un électorat plus varié. Si la base électorale du Parti reste les Anatoliens conservateurs (tant les ruraux que les « calvinistes » industrieux et religieux), elle s’est élargie vers une certaine petite et moyenne bourgeoisie désabusée de l’incapacité des « progressistes » du CHP à défendre une démocratie libérale mais rassurée par la volonté de l’AKP de réformer dans un sens plus libéral la « démocratie » turque. C’est, dans cette perspective, celle d’une démocratie authentique où la société civile prendrait enfin sa place en jouissant de véritables droits politiques. Mais aussi les Kurdes qui ont constaté que l’AKP était prêt à faire certaines concessions sur le plan culturel, envers les minorités en général lesquelles ont constaté que l’AKP les respectait bien plus plus que toutes les générations passées et présentes de néo-kémalistes jacobins et des généraux de l’armée.
Seconde raison du succès de l’AKP : l’économie. L’économie turque croît actuellement au rythme de 6-7% par an, ce qui est considérable. Certains esprits chagrins pourront rétorquer qu’il s’agit d’un « rattrapage » suite à la crise de 2001 ou bien qu’il s’agit tout simplement de l’application du programme du FMI, mais on ne peut nier que l’économie turque profite d’une dynamique qui a été favorisée par les réformes réalisées par le gouvernement Erdogan depuis 2002.
L’inflation a chuté, la croissance reste forte et l’économie est dynamique : tout cela est le fruit d’une politique de réformes fiscales, sociales et économiques mais aussi d’une volonté de la part de Erdogan de vouloir durablement, inscrire l’économie turque dans la mondialisation. C’est pourquoi l’AKP a reçu le soutien de la TÜSIAD (la principale association des entrepreneurs turcs) pour ces élections. En effet, la prospérité relative et le sentiment que la situation économique s’améliorait, ont été un des principaux facteurs du vote AKP le 22 juillet dernier.
Toutefois, une question demeure : l’AKP a-t-il évolué ? Est-il toujours ce parti islamiste dont les chefs étaient partisans d’utiliser « le train de la démocratie pour arriver à la station » de l’État islamiste soumis à la Charia, la loi islamique (Erdogan en 1996)? Ou bien est-il devenu un parti « centriste » comme ce même Erdogan le déclarait le soir du 22 juillet à une foule enthousiaste mêlant jeunes bourgeois libéraux, filles voilées et chefs d’entreprise?
L’AKP a voulu donner une image pour ces élections: celle d’un parti national, ce que les Allemands appellent un « Volkspartei », un parti populaire, capable de mobiliser au-delà d’un électorat type. Pour cela, Erdogan avait exclu certains des « anciens combattants » du parti de la liste électorale, et tout particulièrement les membres du Milli Görüs, l’association national-islamiste turque, leur préférant des libéraux voire des sociaux-démocrates, favorables à la démocratie libérale et donc à un calendrier de réformes politiques toujours plus libérales.
Erdogan a alors confirmé sa volonté de rester dans le consensus national à propos de la laïcité et a voulu donner des gages quant à l’ancrage de son parti dans le cadre démocratique afin de désarmer ses adversaires qui l’avaient dépeint comme un agent des Etats-Unis, un dangereux islamiste, pro-wahabbite ou favorable au démantèlement de la Turquie.
L’AKP, après quelques flottements (que l’on pense à la décision de re-pénaliser l’adultère ou d’interdire l’avortement), a compris que le rapport de force n’était pour l’instant pas en faveur d’un programme réactionnaire et autarcique. Aussi le parti s’est-il converti au pragmatisme : il est le seul des partis à n’avoir pas rejeté le plan du FMI et à avoir établi son programme economique dans le cadre des contraintes imposées par ce dernier. Il s’est engagé dans les négociations d’adhésion avec l’UE, il a accepté de renoncer à remettre en cause la laïcité, il a réformé les lois pour améliorer le statut de la femme, il a tenté d’améliorer un système scolaire et universitaire sur certains aspects défaillant, afin d’améliorer la formation des jeunes, il a renforcé sur de nombreux points la démocratie et les libertés publiques, donnant ainsi un rôle plus important à la société civile. Bref, l’AKP a incarné le parti du changement après des années de sclérose.
En ce sens, le pari est réussi : l’AKP a accepté durant ses élections, le manteau d’un conservatisme libéral, manteau qu’il avait hésité à enfiler au cours de ces 5 ans d’exercice du pouvoir. On est toujours quelque part prisonnier de l’image que l’on donne ou que l’on veut donner : l’AKP n’a et ne fera pas exception.
Bien plus qu’un parti islamiste, l’AKP se sera résigné à devenir un parti conservateur à l’européenne, ferme sur les valeurs, s’appuyant sur un fond idéologique mais pragmatique dans les faits. Ce sera donc à la Turquie d’en juger dans 5 ans.
L’invité Europe de RFI, le politologue turc Ahmet Insel - professeur de sciences politiques à l’université Galatasaray d’Instanbul et Paris I Panthéon Sorbonne, livre son analyse sur les dernières élections turques et, en particulier sur l’AKP.
Lisez les autres entrées de ce blog concernant la Turquie:
La Turquie et nous (publié en sept. 2006)
Plaidoyer pour l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne (publié en janv. 2007)
Préjuger se conjugue avec Turquie (publiée en juil. 2007)
Préjuger se conjugue avec Turquie
Il n’y a pas qu’Israël qui est l’objet de préjugés tenaces. Il y a aussi la Turquie.
Ici et là, comme toujours, la peur et la bêtise font dire des âneries le plus impunément du monde. Ici et là, des français et des européens pourtant modérés n’hésitent pas à tenir des discours démagogiques, voire à la limite de celui tenu par l’extrême-droite, comme si certaines exceptions justifiaient toutes les dérives.
Enfin, la comparaison entre la Turquie et Israël est voulue car elle mettra tout le monde mal à l’aise. De ces (mauvais) amis d’Israël qui ne peuvent pas supporter une Turquie européenne parce que musulmane aux ennemis d’Israël qui sont prêts à accepter une Turquie musulmane mais ne perçoivent aucune analogie entre leur discours antisioniste et celui des opposants à l’adhésion de la Turquie.
Le problème qui se pose avec Israël, c’est le sionisme qui est classé par certains dans la catégorie des idéologies et, qui plus est, des idéologies racistes et colonialistes. Le péché d’Israël c’est d’être un État colonial, comme si ces milliers de Juifs fuyant les pogromes n’avaient pour seule idée en tête que d’asservir d’autres peuples. Mais nous ne sommes pas à un contresens près et le sujet ici, c’est la Turquie.
En effet, en Turquie, c’est l’AKP décrié à tort comme parti islamiste qui pose problème parce que les turcs sont majoritairement musulmans. Être un parti conservateur dans un pays d’Islam, c’est décidément impardonnable. Davantage d’ailleurs que dans la réactionnaire mais très catholique Pologne.
Bien sûr, on agite l’épouvantail du paysan anatolien – leur plombier polonais à eux – qui serait un parangon d’intolérance et un islamiste patenté. Il aurait presque le couteau entre les dents et pire encore, sa progéniture – avec l’exode rural – peuple désormais ces grandes villes traditionnellement si ouvertes sur l’Europe.
En réalité, voila bien un discours d’extrême-droite qui est tenu, le plus naturellement du monde, par des individus aux affinités politiques qui sont, autrement, plutôt modérées.
Il convient pourtant de rappeler que les fanatiques religieux et/ou « ultranationalistes » turcs qui assassinent des missionnaires chrétiens ou tel intellectuel favorable à la reconnaissance du génocide arménien ou encore qui posent des bombes dans les grandes villes ne sont pas liés à l’AKP.
Ce dernier parti est, en effet, très composite, comme l’est l’UMP. Le grand parti de la droite française est actuellement rassemblé par Nicolas Sarkozy ce qui le prémuni contre les déchirures qui secouent le PS. Mais il ne faut pas oublier qu’il s’y trouve toutes sortes de courants, des centristes ralliés façon Philippe Douste-Blazy, des libéraux façon Alain Madelin, des souverainistes façon Nicolas Dupont Aignan, et bien d’autres. L’AKP ne déroge pas à cette règle de la composition composite de son corps politique, entre laïcs et islamistes repentis, entre conservateurs et droite sociale.
D’autre part, les électeurs AKP, 47% des 85% des inscrits qui sont allés voter, sont également loin d’être tous les mêmes. Nous retrouvons nombre d’électeurs qui, autrefois, votaient pour la droite libérale et les partis de gauche.
Enfin, l’AKP à de quoi séduire par son bilan, tant démocratique – la démocratie turque s’est considérablement renforcée sous le gouvernement Erdogan – et l’économie se porte très bien avec un taux de croissance annuel moyen de 7%.
D’une certaine manière, si l’on pouvait être fondé à penser que la laïcité ne tenait que par la force des baïonnettes ou, du moins, parce que le peuple des campagnes, d’Anatolie, demeurait assoupi, le moins que l’on puisse dire maintenant, c’est que si l’Anatolie s’est réveillée, elle est bien loin de nous livrer ici le visage d’un électorat monolithique, tout entier rangé derrière la bannière de l’islam conquérant.
Bien au contraire, l’Anatolie injecte dans la vie politique turque l’ensemble de sa diversité et ça devrait être perçu comme une bonne nouvelle par les partisans de la consolidation démocratie turque.
Par ailleurs, il faut noter la faiblesse de l’opposition turque. Sa force de proposition est entachée par son refus, coté social-démocrate (le CHP), de faire son aggiornamento. Quand aux nationalistes, bien que très agités, ils sont politiquement dépassés par les deux partis précités.
Relevons aussi que l’AKP est le parti le plus pro-européen en Turquie, peut-être parce que, en tant que force conservatrice, il est moins hanté par les vieilles lunes nationalistes que l’extrême-droite et la gauche autoritaire, d’inspiration kémaliste. Reconnaissons à la Turquie un cheminement semblable à la France : initialement, c’est la gauche qui est nationaliste, pas la droite et cette dernière est d’abord débordée en ce sens par l’extrême-droite.
Reconnaissons, aussi, que l’AKP – dont les membres anciennement islamistes ont renoncé explicitement à l’application de la Charia – représente manifestement autre chose que des islamistes, c’est-à-dire des musulmans ralliés à la laïcité tels nos catholiques ralliés à la république vers 1885. Ce n’est pas inconcevable!
Il me reste quelques mots à dire sur cette fameuse figure du peuple d’Anatolie. Car, si, en effet, la Turquie moderne à son cœur en Anatolie, souvenons-nous que c’est à dessein. C’est bien là la réalisation du projet kémaliste de fonder une société séculaire sur un ensemble géographique bien délimité : l’ancien cœur de l’Empire byzantin. Il était logique pour l’Empire Ottoman de placer le centre de sa puissance entre l’Europe et l’Asie, à la croisée de toutes ses possessions et parce que le Sultan se voulait le continuateur des empereurs romains. Mais, dans un ensemble désormais sécularisé, car national, la logique impériale n’a plus de prise.
Dans cet ensemble, l’Anatolie n’est pas la survivance d’un ottomanisme devenu panislamique mais au contraire l’avènement d’une nation dans une Asie mineure pensée comme l’extension de la sphère européenne. Un processus semblable, toutes proportions gardées s’est produit dans l’Empire byzantin du temps des Croisades. En effet, lorsque les croisés créèrent, manu militari, l’Empire Latin de Constantinople, un Empire anatolien concurrent et viable parce que grec émergea sur les franges de cet ensemble retranché autour de la capitale impériale capturée par les catholiques.
Il faut aussi se faire une idée de ces autres extrémistes, dits nationalistes, qui ont assassiné l’écrivain turc arménien Hrant Dink. Ils se rapprochent manifestement du parti d’extrême-droite MHP. Quoiqu’on les dise « ultranationalistes » – encore un terme impropre, il faut tout de même marquer leur différence avec les courants nationalistes kémalistes. Ces militants sont davantage les héritiers d’Enver Pacha – qui, lui, est mouillé jusqu’au cou dans le génocide arménien – et du grand dessin impérial pantouranien que de la sécularité sans compromis d’Atatürk.
Car si l’on doit chercher des nostalgiques de l’Empire ottoman déchu, c’est par là qu’il faut commencer. Le pantouranisme – qui n’est pas très laïque, d’ailleurs – n’est rien d’autre que cette idée de la réunion de tous les peuples turcs d’Asie mineure et centrale – jusqu’au Xinjiang chinois – sous la houlette d’Ankara. Cette « Grande Turquie » est tournée vers l’Asie, pas vers l’Europe mais elle ne dépasse pas les niveaux atteints par le FN français.
Et puis, coté islamiste, il n’y a pas non plus de grandes chances de les voir un jour amener la Turquie à porter son regard vers le sud arabo-islamique. Le tropisme sunnite dans un pays de mosaïque religieuse, où les élections sont honnêtes et sans le concours de l’armée à peu de chances de prendre le pouvoir. D’autant plus que les Arabes ne sont pas disposés à accepter le retour de la puissance turque sur leurs terres alors qu’ils lui ont fait la guerre pour s’en libérer.
En fin de compte, la Turquie n’a guère d’autre choix que de se tourner vers l’ouest. L’Europe, c’est la seule civilisation au sein de laquelle un turc peut se sentir chez lui. Encore faudrait-il que nous l’aidions, sans complaisance, à établir chez lui une démocratie qui atteint les hauts standards qui sont devenus la norme chez nous et ce, sans lui renvoyer sans arrêt dans la figure son altérité religieuse.
En conclusion, la comparaison avec Israël est une boutade mais cela me permet de situer le discours anti-turc dans la même veine que le discours antisioniste : méconnaissance profonde du sujet et de sa complexité dont le dénominateur commun est l’arbre qui cache la forêt : ici, la diversité religieuse turque, bien qu’il s’agisse de différents musulmans, fait pendant à la diversité des mouvements politiques qui se réclament du sionisme). Du sionisme idéologie raciste au monolithisme musulman des turcs, il y a comme une parenté dans la pensée.
D’autre part, turcs comme israéliens sont victimes de discours tenus habituellement par les extrêmes, gauche comme droite, mais qui résonnent profondément parmi les modérés. Ici comme là, exceptionnellement, il est permis voir tout noir.
Enfin, ces discours empêchent de construire des ponts : si le sionisme est colonialiste dans son essence alors il doit être fermement condamné et toute partie attachée au sionisme et à la paix et qui est donc pacifique et patriote tout à la fois (d’Itzhak Rabin à Archav Shalom) est suspecte et ne peut devenir un interlocuteur pour la paix pour les Arabes – dont le rejet d’Israël et les dérives terroristes sont, du même coup, justifiés; de manière semblable, si les turcs sont musulmans et si l’islam est la négation inaltérable de la civilisation européenne, alors il n’y a aucune discussion possible : il faut rompre immédiatement les négociations d’adhésion à l’UE.
[En parlant de la mer Noire, au delà du Bosphore, l]es Grecs la désignèrent d’abord par Skythikos Pontos (la « mer Scythique »). Les Scythes, peuple de langue iranienne, la désignèrent comme Axaïna, c’est-à-dire « indigo ». Les Grecs comprirent d’abord ce terme comme axeinos (de a- privatif et xeinos “étranger”) ce qui signifie « inamicale aux étrangers », puis plus tard, quand ces courants furent plus familiers et praticables, elle fut désignée comme Pontos Euxeinos (de eu- bien et xeinos « étranger ») ou Pont-Euxin (c’est-à-dire « baie amicale » ou « accueillante »).
Lisez les autres entrées de ce blog concernant la Turquie:
La Turquie et nous (plubilé en sept. 2006)
Plaidoyer pour l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne (publié en janv. 2007)
L’AKP en mutation (publiée en juil. 2007)
C dans l’air a consacré une émission intitulée « Le voile s’épaissit sur la Turquie » et portant sur les dernières élections législatives dans ce pays.
Les invités sont Antoine Sfeir, Gérard Chaliand, Paul-Marie Coûteaux et Ahmet Insel, lesquels sont présentés sur le site de l’émission.
C dans l’air « Le voile s’épaissit sur la Turquie » 1/4
C dans l’air « Le voile s’épaissit sur la Turquie » 2/4
La revanche de Lloyd George
Par Koenigstiger
Tony Blair a quitté le 10, Downing Street en juin dernier. Si le bilan économique est excellent, c’est surtout la mutation idéologique qui reste la plus grande des avancées « blairistes », même si celle-ci doit s’installer dans la durée.
Quand, en 1997, Tony Blair gagne les élections face au Parti Conservateur, la victoire n’a pas seulement été acquise grâce aux sourires et au charisme du jeune avocat, elle est due à une mutation idéologique de première ampleur. Dix ans et deux réélections plus tard, Tony Blair doit laisser la place à son lieutenant, Gordon Brown, écossais comme lui et quitter son poste de Premier Ministre.
La « Troisième voie » vantée par Blair et Brown reprenait cette volonté de concilier l’économie de marché et un certain niveau de standards sociaux. Au fond, cette conception n’est pas originale puisque déjà, le radicalisme prôné par Lloyd George au début du XXème siècle avait déjà cet objectif en tête.
C’est ainsi que les deux cabinets présidés par Asquith entre 1908 et 1914, avaient fait de la Grande-Bretagne, le deuxième État-providence du monde après l’Allemagne (marquée par les réformes de Bismarck).
Seulement, les années ont passé et au duopole Conservateurs/Libéraux, s’est substitué l’affrontement Conservateurs/Travaillistes. Le Libéralisme « orthodoxe » britannique s’est rallié au Conservatisme, ne laissant au Travaillisme que l’aile radicale. Tony Blair se rattache davantage à la tradition « radicale » défendue par Lloyd George qu’à la tradition travailliste « orthodoxe » d’un Attlee ou d’un Bevan.
Le travaillisme « à la Blair », tient donc de ce radicalisme, sorte de libéralisme de gauche, soucieux de concilier progrès social et prospérité économique. En fin de compte, la « Troisième voie » de Blair signe la victoire posthume de Lloyd George sur le Labour de MacDonald : la victoire du pragmatisme que représente une économie sociale de marché face à l’idéologie qui prônait la nationalisation des moyens de production tel qu’inscrit dans la charte fondatrice du Labour.
L’apport de Blair à la doctrine travailliste est allé plus loin qu’une simple redéfinition des rapports économiques entre l’Etat et le secteur privé. C’est pour cela qu’on peut légitimement parler d’un « néo-travaillisme ».
En effet, autre point de rupture avec l’idéologie traditionnelle du Labour, la politique interventionniste de Blair et son inspiration libérale. Là où le Old Labour fustigeait la guerre « impérialiste » ne se ralliant qu’au principe de la lutte contre ce dernier, le New Labour reprend les thèses chères aux libéraux britanniques des années 1930 : l’opposition à l’appeasement face aux dictatures et aux totalitarismes, voulu par Baldwin ou Chamberlain.
De même, la politique étrangère des cabinets (libéraux) de Asquith s’appuie sur une moralisation des relations internationales (au moins en paroles) : la démocratie libérale face à la démocratie autoritaire, perspective qui peut être rapprochée de la vision du monde d’un Tony Blair, profondément marqué par son christianisme.
De même, la politique de défense se rapproche de celle entreprise par le cabinet Asquith à la différence que Blair n’a pas hésité à affronter sa propre majorité sur la question de la rénovation de la flotte sous-marine nucléaire là où les Libéraux avaient obtenu le soutien conservateur en plus de l’appui des leurs.
Aux vieilles thèses travaillistes de l’internationalisme, de la socialisation de l’économie et du pacifisme, le « Néo-travaillisme », avec Tony Blair, aura fait du Labour, un authentique parti libéral de gauche dans la droite ligne de Lloyd George qui a, ici, obtenu une victoire idéologique posthume.
Le IIIe Empire
Marianne publie tout un dossier sur Nicolas Sarkozy et son style de gouvernement. Il est intitulé « Le IIIe Empire ».
Dans ce dossier, le président Sarkozy nous est présenté sous les mêmes traits que Louis-Napoléon Bonaparte, à contextes semblables, par la plume de Sudhir Hazareesingh:
“Un pouvoir économique nouveau, plébiscité par suffrage populaire, qui proclame sa volonté d’une rupture avec le passé récent ; un homme fort qui rêve depuis longtemps d’exercer le pouvoir suprême et qui préparait méthodiquement sa stratégie de prise de pouvoir ; des institutions politiques critiquées, avec en toile de fond une crise de la représentation : la France en mai 2007 ? Certes. Mais une France qui ressemble étrangement à celle de 1852. (p22).
Si la présentation de Hazareesingh est dénuée de tout esprit « journalisme de combat » (il est, en effet, un universitaire britannique), celle de Jean-François Kahn, en revanche l’illustre:
On sait que, finalement, lorsqu’il y eut un risque qu’il ne soit pas reconduit, le prince Napoléon exécuta un coup d’Etat et se fit proclamer empereur. (p19)
En somme, Napoléon III a usurpé le pouvoir. Et pourtant, c’est une de ces circonstances historiques où le suffrage universel a désavoué la classe politique. Le peuple a voté en faveur du prince-président au grand dam de cette dernière. Les politiciens professionels, d’ailleurs, n’avaient-ils pas manoeuvré pour écarter du pouvoir un homme devenu par trop populaire? Si l’on devait se demander qui complotait contre la démocratie, en 1851, de Louis-Napoléon Bonaparte ou de l’establishment politique (Parti de l’Ordre et Républicains, en particulier), qui devrait alors être désigné comme coupable? Peut-être moins le président Bonaparte que Thiers et ses alliés de circonstance.
Ce dont je me souviens de mes cours sur le XIXe siècle en France, c’est que la classe politique, même les parlementaires, même les tenants du libéralisme politique, craignaient le peuple (et s’il votait mal, pour les rouges, par exemple?) et souhaitaient limiter autant que possible la taille du « pays légal ». C’est le retour, sous la IIe République, du suffrage censitaire en faveur duquel le parti de l’ordre obtint satisfaction après qu’ait été instauré le suffrage universel, une première fois, en 1848.
Quant un Bayrou ou Marianne fustigent en Nicolas Sarkozy un tyran, de qui se moquent-ils? Certes, ils peuvent arguer que l’Empire fût autoritaire, du moins jusqu’en 1860, date à partir de laquelle il s’est progressivement libéralisé. Mais alors, cela voudrait-il dire que la IIIe République fut une rupture toute démocratique d’avec l’ordre précédent? La IIIe République ne naît pas d’un plébiscite ou d’un référendum mais d’une défaite militaire et d’un Coup qui associa des parisiens à d’autres citadins contrairement au Second Empire - laissant sur la touche soixante-dix pourcent de français majoritairement bonapartistes.
En effet, l’Empire, lui, s’appuyait sur les campagnes, à l’époque la majorité du peuple français. Les monarchistes favorables au régime d’assemblée (légitimistes et orléanistes) avaient besoin du cens pour être portés (ou du moins participer) au pouvoir, jusqu’à ce que l’éducation nationale convertisse les français au républicanisme, ce qui fût fait par les républicains et leur profita.
Mais l’Empire, ce n’est pas la réaction, bien au contraire. Certes, c’est la concentration des pouvoirs, un certain jacobinisme mais ça n’a jamais été la Terreur. Napoléon III était volontariste, influencé par les saint-simoniens (notamment Michel Chevalier, négociateur français au traité de libre-échange franco-britannique de 1860), il a modernisé notre économie en s’appuyant sur les banquiers et les industriels afin que les bas de laine des français fournissent un crédit abondant et abordable aux entrepreneurs. Le Second Empire, c’est aussi l’Empire du rail, des canaux, du commerce international et des bassins industriels comme le Creusot et la Lorraine. C’est l’Empire des grands magasins, des biens de consommation et de la mécanisation progressive de l’agriculture (dans le nord) et de l’industrie.
L’empereur légiféra de telle sorte à déverrouiller les obstacles légaux à la création de sociétés anonymes et à l’émission d’obligations, il a libéré les énergies et la France est entrée dans la seconde Révolution industrielle. Mais le prisonnier du fort de Ham est aussi l’auteur de « L’extinction du paupérisme »; en effet, concerné par la condition ouvrière, Louis-Napoléon a fait adopter une loi reconnaissant le droit de grève en 1864. Le bilan économique et social du Second Empire est très positif, encore fallait-il rompre avec la vieille habitude de l’État avare, absentéiste et protectionniste des Guizot et autres Thiers de la Monarchie de Juillet. Sur le plan de la politique intérieure, dans ses derniers jours, l’Empire s’est mué en monarchie constitutionnelle, certes imparfaite mais résolument tournée vers la réforme graduelle de ses institutions, et avec le ministère d’Émile Ollivier en janvier 1870, c’est une formule qui a démontré qu’elle fonctionnait aussi bien que celle de la république parlementaire.
Aujourd’hui, la question qui se pose n’est pas celle du retour à l’Empire. Elle concerne l’exercice du pouvoir dans la Ve République « quinquennale ». Le régime se présidentialise davantage sans que la France ne cesse d’être une démocratie. C’est aussi un chapitre de notre histoire, l’expression d’un trait de caractère français immuable et récurrent aussi je ne suis pas en désaccord avec l’assimilation du sarkozysme au bonapartisme ni même avec la l’emploi du terme de « IIIe Empire » mais je proteste contre l’assimilation du Second à l’exercice de la tyrannie et à une période sombre de notre histoire nationale. Le Second Empire nous a, au contraire, sauvés de la léthargie et a fait que la France est demeurée une grande puissance en dépit de la défaite de 1871.
Par ailleurs, je tiens à relever que la France impériale a accompli par deux fois dans le passé des exploits exceptionnels, fut-ce seulement à Austerlitz et par l’industrialisation massive des années 1850-60. Certes, par deux fois, la France a été vaincue après maints succès exemplaires mais jamais les vainqueurs ne purent défaire l’oeuvre accomplie par les Empereurs et souvent même ils en furent conquis par l’esprit. Enfin, il faut le préciser, si le bonapartisme ressurgit encore, c’est grâce à la République qui interdit le principe dynastique et de ce fait permet encore à notre président d’être plébiscité, à moins qu’on ne retire à nouveau aux français le droit de l’élire.
Les Bonapartes partis, la France demeure bonapartiste. Ce chapitre de notre histoire qui s’écrit en ce moment n’est qu’un puissant écho à cet héritage prestigieux. Notre Nation a, en effet, besoin d’une reprise en main énergique, d’un projet ambitieux et d’une modernisation rapide. Elle a besoin de justice sociale, d’ordre et d’efficacité économique. La France a besoin de grandeur pour se sentir à nouveau vivante, pour libérer ses énergies, pour s’aimer encore. Elle a voté pour Nicolas Sarkozy dans ce but et nul n’a à la juger pour son choix : le peuple a bien voté car il a élu un démocrate… Puisse ce choix avoir été le bon… ou le « moins pire ».
“Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison. Ce qu’il y a en moi d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J’ai d’instinct l’impression que la Providence l’a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. S’il advient que la médiocrité marque, pourtant, ses faits et gestes, j’en éprouve la sensation d’une absurde anomalie, imputable aux fautes des Français, non au génie de la patrie. Mais aussi, le côté positif de mon esprit me convainc que la France n’est réellement elle-même qu’au premier rang : que seules de vastes entreprises sont susceptibles de compenser les ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même ; que notre pays tel qu’il est, parmi les autres, tels qu’ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans grandeur.”
Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, tome 1, Plon, 1954
Quelques liens de référence sur le Second Empire:
Histoire du Second Empire sur Herodote.
Sur le site dédié à Napoléon III et au Second Empire, voir notamment les entrées suivantes :
L’Empire, c’est la liberté:
L’Empereur Napoléon III: un européen convaincu
L’Empereur était-il démocrate?
Deux faux procès: le coup d’État et Sedan
Permanence du bonapartisme:
De Napoléon à De Gaulle: la tentation bonapartiste
Napoléon III, un empereur visionnaire à réhabiliter
De la pertinence du Sarkozysme
La France rayonne:
Grâce au canal de Suez et à Lesseps, la France rayonne en Égypte
L’exposition de 1867 célèbre l’Empire
Napoléon III, père fondateur de la Roumanie
Napoléon III se veut l’empereur des ouvriers
Peut-on questionner la légitimité de la République?
A lire: L’illégitimité de la République
Et sur ce site : La République contre la Nation



