Entries from November 1, 2007 - December 1, 2007
Kemal Atatürk: l’anti-Mahomet
- Cet article est accompagné d’extraits du chapitre LXXXVII, « L’anti-Mahomet », dans Jacques Benoist-Méchin, « Mustapha Kémal ou la mort d’un empire », pp321-7
En ces temps de « politiquement correct », de « dialogue des civilisations », de « relativisme des valeurs » et de pacifisme naïf, qu’il est bon de lire Jacques Benoist-Méchin dans la biographique qu’il a commise sur Kemal Atatürk.
Dans « Mustapha Kemal ou la mort d’un empire », Benoist-Méchin nous livre les pensées du Ghazi sur l’islam (petit rappel : islam renvoie à la religion islamique, Islam renvoie à l’entité géopolitique recouverte par cette croyance prise au sens de civilisation).
Ceux qui auront de près ou de loin côtoyé certains écrits sur le père de la Turquie moderne savent qu’il n’était pas croyant et qu’il était même foncièrement irréligieux. Cet homme que beaucoup décrient aujourd’hui pour son manque d’esprit démocratique a pourtant été un visionnaire et celui par qui la Turquie est enfin venue au monde en tant que nation moderne.
Et pour y parvenir, ne devait-il pas trancher le lien qui asservissait les Turcs aux dogmes de la religion de Mahomet?
« Depuis plus de cinq cents ans, s’écriait-il dans ses moments de colère, les règles et les théories d’un vieux cheik arabe, et les interprétations abusives de générations de prêtres crasseux et ignares ont fixé, en Turquie, tous les détails de la loi civile et criminelle. Elles ont réglé la forme de la Constitution, les moindres faits et gestes de la vie de chaque citoyen, sa nourriture, ses heures de veille et de sommeil, la coupe de ses vêtements, ce qu’il apprend à l’école, ses coutumes, ses habitudes et jusqu’à ses pensées les plus intimes. L’Islam, cette théologie absurde d’un Bédouin immoral, est un cadavre putréfié qui empoisonne nos vies. »
Ainsi, Mustapha Kémal tranchait, l’un après l’autre, les liens qui rattachaient la Turquie au passé. Cependant, parmi ces liens, il y en avait un, dont la rupture pouvait avoir des répercussions si vastes que le Ghazi n’avait pas osé y toucher jusqu’ici : c’était le califat.
Pour cela, Atatürk a du combattre l’islam, ses prêtres et ses institutions pour libérer l’âme anatolienne de six siècles d’asservissement et d’endoctrinement. Ce sont là, en effet, ses propres termes, ce sont les mots d’un laïc radical, d’un disciple de Voltaire et de celui par lequel la Turquie a recouvré sa liberté. C’est même celui par qui la démocratie turque est, aujourd’hui, plus qu’une vue de l’esprit, une construction qui va en se renforçant.
L’islam n’était pas seulement pour lui une chose avilissante et morte. C’était une greffe étrangère, grâce à laquelle le clergé arabe, vaincu par les guerriers turcs, avait remis sournoisement la main sur l’âme de ses vainqueurs.
Mais de même, il y avait eu, quelque temps auparavant, une incompatibilité foncière entre la proclamation de la souveraineté du peuple et le maintien de la souveraineté impériale, de même, il était clair que la souveraineté de la nation ne pourrait s’accommoder longtemps de l’existence du califat […].
Arracher la Turquie à l’Empire ottoman ne servirait à rien si on ne l’arrachait pas en même temps à l’islam.
Le Ghazi (cela veut dire le vainqueur en turc) avait en projet un « changement de civilisation ». C’est-à-dire sortir la Turquie de l’Islam pour rattacher la jeune nation à l’Occident. L’on comprendra qu’il n’est pas nécessaire pour les Turcs de se convertir à une autre religion que l’islam mais que l’emprise excessive que la religion de Mahomet exerce sur la vie de chacun est incompatible avec les principes modernes de la citoyenneté, i.e. de la liberté individuelle et de la liberté de conscience.
Il aurait pu s’ériger lui-même en calife. Le peuple l’aurait accepté. Certains députés étaient même venus le lui proposer. Mais supprimer le califat, c’était une autre affaire! Cela pouvait lui faire perdre l’appui des paysans et par conséquent de l’armée. Cela pouvait dresser tous les Turcs contre lui, en une opposition unanime.
« L’islam, nous dit Ferdinand Lot, apporte non seulement une religion, mais un droit, une politique dont on chercherait vainement l’équivalent dans l’Évangile. Encore cette façon de parler est-elle inexacte : droits, coutumes, usages mêmes, tout est indiscernable de la religion. Impossible de toucher à quoi que ce soit sans risquer d’offenser le dogme. Et comme droit, politique, usages sont rudimentaires, constitués par une société peu évoluée, c’est une tâche surhumaine d’adapter une société musulmane à la vie moderne. Ici, la religion ne se laisse pas réduire à la portion congrue. Il est vain de chercher à la mettre à sa place, car sa place est partout et nulle part. »
L’on se plairait à imaginer Mustapha Kemal s’exprimer de nos jours dans les colonnes de nos journaux, sur les plateaux de nos chaînes de télévision ou dans son autobiographie : il serait immédiatement taxé d’islamophobie et des militants menaceraient de s’en prendre à sa vie. Les ligues de défense des droits de l’Homme l’assigneraient en justice et nos politiques prendraient une posture prudente, estimant que l’éthique de responsabilité impose de faire preuve de retenue, surtout dans le contexte actuel.
À ses yeux, la date la plus sombre de l’histoire de la Turquie […] c’était le jour où Sélim, le conquérant de l’Égypte, s’était fait remettre le titre de « Commandeur des Croyants » par un fantôme de Calife qu’il avait rencontré au Caire. Ce jour-là, le clergé musulman avait pris sa revanche. Aussi Mustapha Kémal avait-il voué une exécration particulière aux prêtres et aux moines qui propageaient une religion « bonne tout au plus pour des arabes efféminés, mais pour des Turcs conquérants et virils »
Mais, déjà à son époque, le Ghazi était menacé en raison de ses positions et d’ailleurs n’avait-il pas, pour convaincre l’establishment religieux de renoncer à ses prérogatives outrancières, employé la force à chaque fois que cela s’imposait? En France, c’est par un mélange de persuasion et de force que nous avons fait reculer l’Église; dans le monde musulman, aujourd’hui, il ne saurait être seulement question de dialogue, de relativisme ou encore de pacifisme : l’usage de la force doit accompagner les idées nouvelles à chaque fois que les séides de l’islamisme leurs barrent la route.
« Je chasserai de leurs mosquées et de leurs monastères ces fainéants improductifs », s’écriait-il en marchant de long en large dans son bureau de Chan-Kaya, « car ils sucent la moelle du peuple, s’engraissent de sa sueur et sapent à sa base l’énergie de la nation! Je n’aurai de paix ni de cesse, avant d’avoir arraché ce lierre envahissant qui empêche le jeune arbre turc de s’épanouir au soleil! ».
« Il faut choisir, disait-il [Atatürk], entre la révélation passée et la liberté future ».
L'Iran n'est pas une puissance (1/2)
Tension extrême : c’est par ces mots que François Fillon est venu, le 17 septembre, appuyer les déclarations de Bernard Kouchner faites le 3 septembre au Grand Jury RTL-Le Figaro et qui concernaient la crise nucléaire ouverte par la République Islamique d’Iran voici près de quatre années.
En effet, le MAE Bernard Kouchner avait évoqué le risque qu’en cas d’échec des négociations entre l’Iran et l’ « UE3 + 3 » (France, Royaume-Uni, Allemagne, Russie, Chine et États-Unis) sur le processus d’enrichissement de l’uranium, il fallait se préparer au pire, « c’est-à-dire à la guerre ».
Cette déclaration a été saluée par l’Allemagne et les États-Unis qui ont estimé que la France a voulu montrer son sérieux mais elle a en revanche irrité, outre les représentants du régime islamiste iranien, la Russie, l’Autriche, l’Italie et le directeur général de l’AIEA Mohamed El Baradai.
Le 18 septembre Bernard Kouchner se confiait au Monde en ces mots : « Je ne veux pas qu’on dise que je suis un va-t-en-guerre ! ». Il explique, en outre, que des sanctions accrues font partie d’une solution pacifique qui permettrait d’éviter la guerre et il ajoute qu’il faut négocier comme s’il n’y avait pas de sanctions et sanctionner comme s’il n’y avait pas de négociations.
Les propos de Bernard Kouchner furent diversement appréciés comme nous le savons mais il ne s’agit pas ici de faire l’état des approbations, des critiques et des réprobations qui sont choses de pure forme que d’aborder le fond du sujet, c’est-à-dire un aspect essentiel de la question : la guerre est-elle inévitable en dépit de la fermeté nouvelle affichée par la France (et peut-être demain l’Europe) vis-à-vis de l’Iran après quatre années de négociations de dupes? Et si la guerre devait avoir lieu, quelle forme prendra-t-elle et quelle ampleur sera la sienne?
Relations inégales
Nul ne peut écarter l’idée que la voie diplomatique puisse aboutir à un dénouement pacifique mais ce dénouement ne peut pas se produire sans l’exercice croissant de la contrainte contre le régime iranien. C’est un paradoxe qui illustre bien l’expression latine qui veut que si vis pacem para bellum (si tu veux la paix, prépare la guerre).
En effet, il est un fait que les membres du Conseil de Sécurité sont déjà engagés dans la voie de la contrainte, par des sanctions économiques, et il n’y a qu’un pas, certes qui ne sera pas automatiquement franchi, de la contrainte financière et commerciale à la contrainte par la force. Pour l’Iran, c’est en réalité sa sécurité économique qui est atteinte et l’État se voit désormais soumis chaque jour à davantage de pressions qui empiètent sur l’autonomie de son action, un des attributs de la souveraineté inviolable des États telle que consacrée par les traités de Westphalie en 1648 – ces derniers constituent la pierre angulaire de l’organisation contemporaine des relations interétatiques.
En réalité, donc, les sanctions économiques sont une des formes multiples que peut prendre l’exercice de la force (i.e. de la contrainte). Or, à ce titre, ces sanctions peuvent être, d’ores et déjà, considérées comme un acte de guerre quand bien même elles n’impliquent pas l’usage de la violence physique. Lorsque François Fillon parle d’une « tension extrême » entre l’Iran et ses vis-à-vis, cela implique que le conflit armé n’a pas éclaté mais que l’état de des relations entre la République Islamique et certains membres de la « communauté internationale » s’éloigne graduellement de l’état de paix.
L’on peut alors se demander si cet état de fait se rapproche davantage de l’état de guerre que de l’état de paix et, éventuellement, si passé un certain pallier, la dégradation de la situation se nourrirait d’elle-même entraînant les acteurs concernés dans une spirale guerrière.
Or, cette question, semble-t-il, ne présente aucun intérêt pour la plupart des analystes. En effet, ces derniers posent toujours le problème relativement à l’état d’avancement des négociations mais très rarement selon une perspective systémique. Cette perspective systémique, par exemple, est celle du jeu des alliances qui précipita l’Europe dans la Première guerre mondiale : la mobilisation de l’armée de l’Autriche-Hongrie entraînant la mobilisation de celle de son voisin Russe qui entraînera la mobilisation de celle de l’Allemagne qui, à son tour a entraîné la mobilisation de la France.
Chacun conviendra qu’en réalité l’Iran n’a pas les moyens de se livrer à ce type d’exercice et qu’en vertu de cette incapacité notoire, l’Iran n’a qu’une faible capacité de dissuasion à l’égard des grandes puissances qui l’enserrent.
C’est d’autant plus remarquable que les médias se font l’écho des provocations d’Ahmadinejad et des autres dignitaires du régime alors même qu’ils demeurent silencieux quand aux silences mêmes de ce régime. Car, si l’Iran était une véritable puissance, même régionale, n’aurait-elle pas déclaré, en étant prise au sérieux, que de telles sanctions précipiteraient l’ensemble de la région immédiatement vers l’état de guerre (et non un état de guerre renvoyé sans cesse aux calendes grecques!)? La « communauté internationale » ne se serait-elle pas contentée de molles protestations, jamais suivies d’effets, si face à elle se dressait une puissance similaire à l’Italie fasciste, envahissant l’Abyssinie, à la Russie réduisant la Tchétchénie en cendres?
Un rapport de forces asymétrique destiné à ne pas durer …
En réalité, la situation n’est-t-elle pas, à bien des égards, celle d’un Iran objet de convoitises, butin autour duquel s’organise une lutte entre puissances, réelles celles-ci, et qui entendent établir leur influence sur la conduite des affaires d’un État tiers, demandeur de protection?
Mais alors, si l’Iran n’est pas une puissance, alors comment expliquer son rôle si important que d’aucuns lui reconnaissent, au Proche-Orient et en Iraq?
La nuance s’inscrit ici dans les modalités de cette « puissance régionale » subitement découverte (je souligne) au tournant de l’année 2005.
Car, pour autant que nous sachions, l’Iran de 2005 n’est guère différent de celui de 2004 ni même de celui de 1995! Cet Iran là n’est pas non plus celui qui a établi la pax iranica sur le Golfe Persique après le départ des britanniques en 1971. En effet, dans un monde où, en termes absolus, la majorité des États ont accru leur puissance, comment se peut-il qu’un Iran affaibli, en termes absolus, puisse prétendre jouer aujourd’hui un rôle comparable à celui qui fut le sien, hier? Plus exactement, parce que la puissance de l’Iran a décliné en termes absolus, et parce que l’ensemble du monde et de la région ont vu leurs moyens s’accroître (progrès économique, armes nouvelles), comment le différentiel de puissance relative de l’Iran vis-à-vis de ses voisins se serait-il accentué non pas à son détriment mais à son profit?
En réalité, l’étonnante découverte de la puissance régionale des mollahs (non sans quelque condescendance, d’ailleurs) ne fut qu’un exercice de style destiné manifestement à les amadouer, c’est-à-dire à insérer dans le texte une nouvelle offre de compromis.
… à moins que …
Les modalités, donc, de la « puissance régionale » des « mollahs » ne se comprennent pas selon les modalités habituelles de la puissance, contrairement à ce que laisse entendre ce qualificatif nouveau apparu en 2005 et qui a fait litière en se faisant lieu commun ressassé sans discernement plutôt qu’en paradigme validé par une prudente évaluation empirique. En effet, ces derniers appuient un certain nombre d’organisations, terroristes, parfois « à temps partiel » comme le Hezbollah, dont la principale fonction est de prendre en otage l’idée même de la sécurité d’États liés aux intérêts occidentaux (comptons parmi ces États l’Iraq bien sûr mais aussi le Liban et Israël).
Mais cette manière d’exercer sa puissance, en se faisant « l’arbitre du chaos » selon l’expression usitée sur le site iran-resist.org, ne correspond en rien à une situation de puissance qui va se pérenniser. Elle est par trop dépendante d’un contexte spécifique dans un monde en constante mutation. Incapables de s’assurer des véritables fondements de la puissance (puissante industrie d’armement, économie développée, innovation scientifique) les dignitaire du régime des mollahs ne font que profiter d’un moment, privilégié certes, de la courte histoire de la République Islamique en Iran.
Or donc, le régime islamiste n’en est-il pas conscient en ce qu’il révèle, par ses activités nucléaires que, dans sa perspective, la maîtrise de l’atome militaire apparaît comme le moyen d’assurer sa subsistance au-delà d’un horizon historique encore très court dans la permanence deux fois et demi millénaire d’une Perse qui s’est toujours très bien passée du gouvernement clérical inauguré par l’Ayatollah Khomeiny? Ne s’en passerait-elle pas de nouveau, d’ailleurs, cette population iranienne si difficile à contrôler, même en comptant avec les implacables milices du régime actuel? Dit autrement, les silences du régime des mollahs que nous évoquions plus haut ne sont-ils pas autant d’aveux de sa faiblesse actuelle, autant de manières de filer doux, d’éviter les provocations qui fâcheraient vraiment, de courber l’échine face à l’écrasante puissance américaine ou, pis encore, celle de l’OTAN?
— La seconde partie ici



