Entries from September 1, 2006 - October 1, 2006
Benoît XVI, la violence et l'islam: pourquoi le Pape s'est fait des ennemis
L’affaire des caricatures de Mahomet à fait naître deux camps qui, au nom de la liberté d’expression ou de l’éthique de responsabilité défendaient soit le droit à la caricature et à la libre pensée soit le respect du à la sensibilité des croyants. Le discours de Ratisbonne, quant à lui, nous a rappelé que rien n’était terminé tant a redoublé d’intensité le conflit entre ces deux camps. C’est-à-dire entre ceux pour qui le politiquement correct est une menace pour la liberté et ceux qui considèrent qu’il existe quelque chose de plus important encore que cette dernière et qui consiste à ménager les susceptibilités … ou plutôt soustraire l’islam et le Coran à la critiquei.
Cette attitude qui estime que certaines choses ne peuvent-être dites et que les religions (mais surtout l’islam) doivent être respectées (c’est à dire leur redonner l’impunité jadis perdue avec l’abolition du délit de blasphèmne) entend soumettre l’Occident au traitement infligé aux ouailles musulmanes en terre d’Islam : la loi du silence sur un éventail de sujets tabous aussi impressionnant que l’agenda d’un président de la république.
Mais avant tout je voudrais temporairement passer outre l’essence fondamentalement anti-démocratique de ce cheval de Troie de l’islamisation de l’espace public dans le monde libre. Ce qui me tient à coeur c’est que si je réfute le terme même d’islamophobie, je n’en condamne pas moins le racisme anti-musulmans et voilà une occasion de préciser ma pensée. Cette opportunité m’est donnée par le penseur d’origine tunisienne Abdelwahab Meddebii dont l’intervention à l’émission Controverse du 24 Septembre 2006 -sur RTL Tviiii est brillantissime.
Meddeb nous explique que les germes de l’islamisme sont dans le Coran et que la véritable question, somme toute, est celle de l’interprétation. Comment un verset, le 9/29, le verset de l’épée, peut en abroger plus de cent autres qui prônent une attitude de conciliation avec les autres monothéismes?
La rage de l’Islam - au sens géopolitique du terme, la majuscule l’atteste - est faite d’une lecture hémiplégique du Coran, d’une sélection des versets guerriers au détriment de ceux qui pourtant les relativisent et inciteraient plutôt à les remettre dans leur contexte. De par ma lecture du Coran, j’y ai trouvé des choses contradictoires, comme un verset affirmant que les pieux parmi les juifs et les chrétiens iraient au paradis tandis qu’un autre verset excluait totalement cette éventualité. Mais là où Meddeb innove, c’est qu’il nous fait comprendre que la chape de plomb islamiste pèse également sur le Coran en en interdisant les axes de lecture concurrents.
Dans ma vie, j’ai connu beaucoup de musulmans et la plupart m’ont laissé indifférent de leur foi quand certains ne me poussaient pas à rejeter avec véhémence le message coranique mais je ne manque jamais de me souvenir de ces musulmans éclairés qui m’ont presque fait aimer Allah et le Coran tellement leur dévotion envers l’Éternel en faisaient les amis de l’humanité. Ces personnes constituent, comme c’est souvent le cas ailleurs aussi, une minorité et mes remarques sur les musulmans valent pour les autres croyants et athées mais, les amis de la nature humaine inspirent toujours l’admiration.
C’est donc par loyauté envers ces âmes sincères que je me suis interdit de condamner l’islam en tant que religion, sachant pertinemment qu’on peut être musulman et dépourvu de toute velléité tyrannique envers son prochain. Or, c’est aussi en pensant à ces personnes que je serre d’autant plus les poings face aux islamistes et aux sophistes qui, au nom de la fraternité islamique (i.e. « identité musulmane »), taisent l’essentiel (et empêchent de désigner avec précision l’ennemi), masquent le conflit (ça s’appelle l’apaisement), occultent la maladie (font passer l’inacceptable pour synonyme de différence légitime) et se contentent de chanter l’islam, religion d’amour, de paix, et de tolérance.
La méthode Coué serait alors censée se joindre au syndrome de Stockholm pour nous contraindre à la reddition par une douce intimidation. Les islamistes et leurs alliés, permanents ou de circonstance, alliés que je vais désigner ici par les vocables de gauche anti-impérialiste et anti-libérale (ce qui constitue une trahison historique des idéaux de gauche, soit dit en passant) ou encore par les vocables d’ardents défenseurs du relativisme philosophique (dans le sens de défense « absolutiste » du relativisme) ou d’avocats qui plaident pour que la différence pose une limite à l’application des droits universels de l’humain (la fumeuse thèse de l’excès de liberté est une tyrannie ou qu’il existerait un extrémisme libéral) s’appuient sur de trop nombreux raccourcis et amalgames pour continuer de passer inaperçu.
Mon premier est donc un sophisme qui amalgame l’islam, une religion, une idée qui se discute, et musulmans, des êtres humains qui ont fait le choix de l’islam - à moins que par un accident de naissance, comme c’est généralement le cas, il se soient retrouvés musulmans et n’aient jamais discuté cette foi héritée - afin de condamner au nom de la lutte anti-raciste les critiques qui ne lénifient pas l’islam. Ces fervents défenseurs de l’islam, religion des intouchables - dans les deux sens du terme - car ils se complaisent dans un misérabilisme factice, mendient pitié et humanisme au profit d’un seul objectif: l’expansion de l’islam, leur version de l’islam, par tous les moyens envisageables.
Ce faisant ils s’échinent à empêcher le monde libre de penser son ennemi et de distinguer parmi la foule des musulmans pacifiques ceux qui portent la cagoule. L’éthique de responsabilité sert à ça en ce sens qu’il est attendu qu’elle interdise le débat et la confrontation des idées qui permettrait pourtant à chacun d’apprécier plus finement la situation. Cette interdiction est censée amener exactement l’inverse de ce que ses thuriféraires prétendent éviter par le tabou: amener des occidentaux, las du harcèlement terroriste intellectuel comme militant, à perdre leur humanité et à s’en prendre aux musulmans sans discriminer entre les authentiques criminels et les paisibles passants. Cet état de fait entraînera automatiquement un resserrement des liens entre musulmans traditionalistes, peu pratiquants voire non pratiquants avec les intégristes dans un réflexe d’autodéfense.
Prétendre combattre le racisme par l’invocation du tabou est une première, surtout lorsque ce modèle de lutte pour la tolérance et l’acceptation d’autrui est sans précédent dans l’histoire. En réalité, rien ne garanti sa réussite et tout présage des jours sombres du retour au fascisme. Mais justement, si ce modèle là a été choisi c’est bien parce que ses panégyristes ne croient pas que de la confrontation des idées naissent les jugements nuancés, les politiques modérées, la fermeté qui sait dire non à l’intolérable. L’éthique de responsabilité ou le terme d’islamophobie sont donc par essence profondément anti-humanistes (d’ailleurs, certains ne s’en cachent pas, j’y reviendrai plus tard). C’est la méfiance de l’homme libre qui s’exprime (car il pourrait rejeter le Coran et le pouvoir temporel qui échoit aux intégristes), la méfiance d’un homme qui, rendu à lui-même, se transformerait en un être bestial (l’accusation revient souvent sur les lèvres des islamistes notoires que, sans religion, l’humain ne vaut guère mieux qu’un animal), une méfiance qui n’est, par contre, pas sans précédents historiques si l’on pense aux discours de Bossuet ou encore de celui des maîtres inquisiteurs.
Et ils décrètent à mots voilés, nos sophistes modernes, tels Sartre hier défendant le communisme stalinien, que « l’islamophobe » est un chien. Qu’il faut se salir les mains en Palestine ou en Iraq comme au Liban et, certains osent déjà le dire, que tuer un « croisé » c’est faire d’une pierre deux coups, éliminer un kafir (mécréant) et affranchir un musulman.
Apposer sur certaines paroles le sceau du tabou tout en réclamant, à cor et à cri, le dialogue des civilisations ne manque pas de faire sourire quand on y repense. En revanche, l’attitude de celui a fait sienne cette citation apocryphe attribuée à Voltaire et qui dit, en substance, « je hais ce que vous dites mais je suis prêt à donner ma vie pour que vous ayez le droit de l’exprimer » est bien moins risible même si elle conduit à prendre la défense d’un Pape par ailleurs assez peu sympathique aux yeux des libres penseurs. Mais en réalité, c’est essentiellement qu’il ne suffit pas de se protéger - pour l’islamiste - contre une réaction chirurgicale qui saurait contourner le bouclier de la majorité passive ou pacifique ainsi kidnappée, il faut également enfermer chacun dans son camp afin que dans le culte de l’identité, nul mélange, nul échange autre que de platitudes et de marchandises, ne puisse rapprocher les individus. La promotion du communautarisme et l’érection des identités en autant d’obstacles interdit dès lors la construction d’une société dont la solidarité se fonde sur un contrat qui lie les individus entre eux. Un tel contrat est le danger suprême en ce que ses clauses sont évidentes pour les parties concernées et leur agrément nécessaire à son application pleine et entière. Surtout, le contrat social s’oppose à la société organique (l’âme, la personnalité de la nation, de la communauté considérée comme une par des liens mystiques et raciaux), à celle, justement, des sophistes modernes, des disciples d’Herder, des aficionados de la nation fondée sur le sang et la culture, les ancêtres ou, du moins, ceux qui cheminèrent vers l’émergence des fascismes et du nazisme.
Ces sophistes accusent les partisans des lumières de tous les maux, du colonialisme à la “domination” coupable de l’Occident sur un tiers-monde pillé de ses richesses. Selon eux, Jaurès a eu le tort d’être un partisan de la mission civilisatrice de la France (et c’est peut-être vrai encore que telles étaient réellement ses intentions) au prétexte que toutes les cultures se valent. Ce n’est, cependant, absolument pas mon propos que d’affirmer la supériorité d’une culture mais plutôt de distinguer ce qui fait la civilisation de ce qui fait la barbarie. La lutte contre l’uniformisation des cultures ne doit pas se tromper d’objectif et prétendre que cultures et valeurs ne se transfigurent pas au contact de l’autre. Il y a un échange permanent entre civilisations (Fernand Braudel) qui implique le partage et la diffusion des biens et des savoirs. Dans un monde où depuis 1500, selon Arnold Toynbee, les communications propagent l’innovation plus rapidement que le rythme propre qu’à chaque civilisation d’inventer, il ne faut pas s’étonner qu’un minimum d’uniformisation se produise. Cette homogénéité qui se crée, qui est fondamentale et qui n’a rien à voir avec les Mc Do et Coca-cola, ne doit pas être combattue avec eux.
C’est ici que nous rejoignons de nouveau la réflexion des islamistes qui perçoivent l’islam comme une identité menacée par un Occident plus créatif que jamais. Ils font leur jonction avec ces forces de la gauche anti-libérale pour s’accorder le répit nécessaire à l’éveil dans les consciences musulmanes d’un sens plus fort d’une identité islamique assiégée par l’ennemi infidèle.
Si les sociétés de liberté se laissent abattre par des tabous et des démonstration de haine telles que celles qui se sont produites suite aux affaires des caricatures et des propos de Benoît XVI, elles auront perdu l’occasion unique de couper l’herbe sous le pied aux fanatismes. En ce sens, la politique d’apaisement est d’une irresponsabilité effrayante et le drap du pacifisme naïf dont elle se farbe est une justification abjecte de la lâcheté comme de la reddition que l’on se prépare, par anticipation, à remettre à son adversaire.
i J’ai déjà écrit à ce sujet là sur le lien http://leviathan22.squarespace.com/journal/2006/9/21/caricatures-de-mahomet-rponse-aux-partisans-de-lautocensure.html ou plus bas sur « Caricatures de Mahomet: réponse aux partisans de l’autocensure ».
ii Pour une présentation concise de l’auteur de « La maladie de l’islam » voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Abdelwahab_Meddeb
iii Pour voir l’émission, cliquez sur ce lien : http://www.dailymotion.com/video/xff89_controverse-24-septembre-2006-rtl-t
La Turquie et nous
Rédigé par Koenigstiger
En cette période où le « choc des civilisations » dans sa version « comptoir » fait la une des gazettes diverses et variées, on se pose la question de l’adhésion de la Turquie à l’UE.
Un des problèmes soulevés est l’Islamisme de l’AKP qui en effet, ne cache pas ( ou alors très mal ) l’esprit confessionel de son parti ( le fameux « islamo-conservatisme » ). L’autre problème est celui du génocide arménien qui n’a toujours pas été reconnu par Ankara. On pourra ajouter que les droits des minorités tant religieuses que ethniques sont brimés. Avec bien sûr en « fil rouge » : la non-reconnaissance de Chypre par la Turquie.
Pourtant, je vois dans cette question de l’adhésion de la Turquie à l’UE, une chance.
Un des gros problèmes de l’UE, c’est que lors de sa période « politique » c’est-à-dire, depuis environ Maastricht en 1992, elle s’est définie simplement comme une construction de démocraties et de pays ayant adopté l’économie de marché. C’était Josep Borell ( PSOE ), ancien président du parlement européen ( PSE ) qui déclarait : « Ce qui fait l’Europe, c’est la Démocratie, les Droits de l’Homme et l’économie de marché ». Ce qui signifie dans l’absolu, que le Japon ou l’Afrique du Sud sont européens…
Même problème avec la fameuse référence à l’héritage judéo-chrétien où nous avons vu notre Président, Jacques Chirac affirmer toute honte bue que « l’héritage de l’Europe était tout autant musulman que chrétien ».
La Turquie pose problème parce qu’elle est musulmane, mais au lieu de refuser la Turquie au nom de notre identité judéo-chrétienne, nous préférons user d’autres artifices qui de toute façon, ne serviront à rien puisque les obstacles se dissloqueront avec le temps : le problème de Chypre sera sans doute réglé dans les 10 ans à venir, il existe en ce moment, une telle pression démographique ( les minorités notamment les Kurdes qui sont actuellement plus de 20% de la population, font 2 fois plus d’enfants en moyenne que les Turcs ethniques ) qui fera que la question des minorités ne pourra plus être ignorée comme elle l’a été depuis près de 80 ans.
La seule branche à laquelle les européens pourraient en effet, se raccrocher, est le génocide arménien mais reste que la pression exercée par de nombreux intellectuels turcs libéraux en faveur de sa reconnaissance fait que cela est aléatoire.
Ainsi quelle solution ? Affirmer notre identité est celle-ci. En fait, la question que soulève la Turquie est une question qui nous est posée à nous, européens, une des questions les plus fondamentales, les plus cruciales et pourtant, une des plus ignorées : qui sommes-nous ?
Sommes-nous une civilisation dont les fondements sont uniquement la Démocratie, les Droits de l’Homme et l’Economie de Marché ou autre chose de plus profond ?
C’est parce que la possibilité d’une Turquie dans l’UE pose indirectement cette question, que cette demande d’adhésion est une chance.
Lisez les autres entrées de ce blog concernant la Turquie:
Plaidoyer pour l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne (publiée en janv. 2007)
Préjuger se conjugue avec Turquie (publiée en juil. 2007)
L’AKP en mutation? (publiée en juil. 2007)
André Malraux et l'émergence de la menace islamiste
André Malraux a vu plus loin que ses contemporains, tout le monde s’accorde à le dire et puis, il y a sa célèbre phrase – qui est, semble-t-il, apocryphe : « le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas ». Pour ma part, je retiendrai ceci :
C’est le grand phénomène de notre époque que la violence de la poussée islamique. Sous-estimée par la plupart de nos contemporains, cette montée de l’islam est analogiquement comparable aux débuts du communisme du temps de Lénine. Les conséquences de ce phénomène sont encore imprévisibles. A l’origine de la révolution marxiste, on croyait pouvoir endiguer le courant par des solutions partielles. Ni le christianisme, ni les organisations patronales ou ouvrières n’ont trouvé la réponse. De même aujourd’hui, le monde occidental ne semble guère préparé à affronter le problème de l’islam.
Ce qu’écrit Malraux sur ce que j’appellerai la « question d’Islam* » nous apparaît, 50 ans plus tard, comme prophétique. Si l’auteur trouve des similitudes entre « la poussée islamique », i.e. le mouvement politique qui répond au doux nom d’islamisme et les débuts du communisme, je vais pour ma part étendre l’analogie aux fascismes, en particulier le nazisme, soit ces idéologies d’extrême-droite comme d’extrême-gauche qui ont pour trait commun d’être totalitaires, de nier que l’individu est l’unité de base de la société, de nier la liberté de conscience religieuse comme politique.
De nombreux musulmans, influencés par l’islamisme, chérissent des conceptions identitaires qui ressemblent aux conceptions raciales des nazis et voici quelques éléments que j’en retiens : supériorité de la religion islamique sur toutes les autres, la Oumma meilleure communauté du terre selon les dires de Mahomet, théologie du ressentiment et fièvre de la conspiration juive mondiale et le place centrale faite aux Protocoles des Sages de Sion érigés en dogme, une conception de la culture et de l’identité qui fait place nette à une propagande incessante digne de celle du IIIe Reich, propagande romantique qui exalte la un islam assiégé par les ennemis de Dieu.
Par ailleurs, ne nous leurrons pas, les masses rassemblées pour incendier des Benoît XVI en paille ou des ambassades danoises ressemblent à s’y méprendre aux autodafés de livres dans l’Allemagne Nazie. Par ailleurs, les vaillantes masses des régimes fascistes étaient elles aussi organisées en milices dès que la situation le permettait et de ce fait, quid du Hezbollah, du Hamas, des mouvements terroristes iraquiens, des milices Bassij en Iran ou encore des partis islamistes qui, partout ailleurs, ont toujours voulu, et parfois réussi, à se constituer un bras armé, milicien et terroriste, résolument populaire et violent? Des attentats au vitriol contre des femmes non voilées au attaques du 11 septembre, tout parti islamiste se situe sur un même continuum.
Les manifestations de citoyens organisés en milices, le culte de la force et du martyr, la croyance irrationnelle en une victoire ultime des musulmans contre leurs ennemis coalisés grâce à l’immatérielle aide de Dieu, le dépassement de l’infériorité militaire par un surcroît de volonté i.e. de fanatisme, constituent autant d’éléments qui accréditent l’idée d’un romantisme islamique pas si éloigné que ça des vues d’un Adolf Hitler ou d’un Benito Mussolini. Mais, à leur tour, ces conceptions sont mêlées à une sorte d’eschatologie proche du marxisme, avec une fin de l’histoire qui consacrerait le retour du Mahdi et la conversion de toute l’humanité à l’islam.
Pour encore utiliser un mot savant mais bien utile pour comprendre, l’ontologie nazie présentait la race aryenne comme supérieure et son moteur était la lutte du fort – l’homme germanique supérieur – contre le faible – les sous races. Ce qu’il faut comprendre avec les islamistes et leurs acolytes c’est que l’organisation de la lutte se fait sur des bases exactement opposés : la lutte du faible contre le fort. C’est-à-dire que les purs sont les pieux, les pauvres, les démunis, les orphelins, ceux qui pratiquent une ascèse rigoureuse et sont soumis à un destin inévitable et apocalyptique. Au contraire, les nazis voulaient s’appuyer sur leur propre puissance et la pureté étant synonyme de supériorité matérielle, le génie des aryens devait trouver un substitut à Dieu afin de glorifier la puissance industrielle, le talent et les arts nazis et, pour cela, rien de tel que le retour du paganisme nord européen. En somme, des dieux confectionnés pour faire écho à la gloire de l’homme, de ses réalisations, de ses excès, de ses conquêtes.
Dans l’islamisme, c’est encore l’inverse. L’homme travaille à la gloire de Dieu comme un ouvrier des mines travaillait à la gloire du PCUS et, par delà le parti, à accomplir une prophétie scientifique : la fin de l’histoire et l’avènement de la société communiste. Étant donné la montée du millénarisme en terre d’Islam – dixit les prophéties d’Ahmadi-Nejad et les hadiths expliquant comment les musulmans vaincront les Juifs avant le retour du Mahdi – il y a, là encore, une similitude et finalement rien d’étonnant à voir de nombreux musulmans se prendre pour les communards d’aujourd’hui. Selon cette logique, les terroristes islamistes seraient les nouveaux Alexeï Stakhanov. Il n’est donc pas si étonnant de voir certaines “gauches” anti-impérialistes – mais absolument pas immunisées face au totalitarisme – les confondre dans une affection fraternelle. C’est que le concept même de lutte finale entre les musulmans et les croisés judéo-chrétiens associée à la prédiction de la victoire totale de l’Islam constituent une autre fin de l’histoire.
Dans cette compétition des “fin de l’histoire” ou du qui aura le dernier mot, et surtout le mot « Juste », les terroristes lancent à l’assaut de la civilisation une armée de pouilleux - et s’ils recrutent des bourgeois, ils les habilleront quand même avec des locques - qui ne connaîtront de gloire que la publicité qui les érigera en icône et en exemples à suivre grâce aux réseau des chaînes de TV hertziennes, satellites, journaux et meetings du peuple, bref, à tout l’appareil de propagande. Contrairement aux nazis, pour qui le sens convenable des choses était de décider de sa destinée, le pouilleux est démuni face à la toute puissance divine. Dieu, est-il dit, est grand dans le sens où toute la grandeur lui appartient. Il n’en reste donc rien à ses créatures, qui resteront prolétaires, y compris dans le paradis d’Allah. D’ailleurs, les récompenses attribuées aux martyrs sont une parfaite illustration de leur statut de porteurs de guenilles tout droit issus du Moyen-Âge : soixante-dix houris, c’est le genre de récompense qu’on n’attribuait hier à la canaille, pour ses victoires militaires, par le droit au pillage et à la réduction en esclavagisme des membres des religions vaincues.
Malraux s’interroge sur les remèdes et, en fait, à ce stade là, ça ne me semble plus n’être que de la rhétorique. En effet, il estime qu’il est déjà trop tard pour parer au danger, ne serait-il donc pas plus logique, dès lors, d’envisager la guerre et la victoire? Et puis, cela veut-il dire que les islamistes vont gagner et prendre le contrôle de la Oumma et l’étendre à la terre entière?
Il serait plus raisonnable de penser que nous allons vivre une sorte de guerre larvée jusqu’à l’épuisement de leurs forces. Une guerre où les “faibles” éviteront toute confrontation frontale et utiliseront les armes les plus déloyales: guérilla et terrorisme, propagande et complexe de la victime musulmane permanente – dixit le terme islamophobie et les complots Juifs régulièrement dénoncés – pour les formes que nous connaissons aujourd’hui. Mais ils ne peuvent contrôler un territoire et sa population – le principal but de guerre d’Al Qaïda est de s’emparer de l’Arabie Saoudite - donc s’accaparer une base, soit un État où, protégés, ils pourraient construire une machine de guerre pour vaincre les puissances.
Toutefois, il se peut qu’ils obtiennent du soutien au sein même de l’occident mais là encore, les données du problème sont inversées : les populations dans cette zone leur sont trop majoritairement hostiles pour qu’ils puissent mener une guérilla ou s’emparer d’une base au coeur de l’occident. Si nous avons à craindre les attentats, ils ne peuvent pas atteindre la même fréquence qu’en Israël et en Irak. Les islamistes ne peuvent pas mettre en péril l’existence de leurs ennemis, tout juste l’égratigner, la rendre un peu plus douloureuse. Terroriser mais pas vaincre.
Cependant, il leur reste bien une possibilité de se mettre la victoire à portée de main, c’est à dire de la rendre, au moins, possible : que les forces politiques qui, en Occident, confondent le combat mené par les islamistes pour un combat des oppressés contre les oppresseurs, réussissent à détourner ou à faire relâcher l’effort de guerre anti-terroriste. Pour cela rien de tel que cet amalgame entre musulmans et nouveaux prolétaires du XXIe siècle, amalgame qui attire d’ores et déjà la sympathie de ces millions d’anciens socialistes, tiers-mondistes et communistes de toute obédience, hier vaincus par la démocratie libérale et l’économie du marché.
Or, pour attirer ces sympathies non islamiques en l’absence de ciment religieux, il faut impérativement se placer dans le cadre d’une lutte du Sud contre le Nord, sur des lignes de clivage économiques et sociales et sur le thème de l’anti-impérialisme. Pourtant, les islamistes se moquent éperdument de cette ligne qui divise les pays développés en pays moins développés tant eux-même voudraient tourner le dos au progrès, leur dada étant une lutte symbolique autour des valeurs de l’islam confrontées à celles de la modernité séculière. Par ailleurs, l’idée que le terrorisme se nourrit de la pauvreté est en soi une erreur d’analyse, ou même carrément, d’une débilité profonde. C’est l’idéologie qui fait le terrorisme, sinon, comment expliquer que la majorité des pirates du 11-9 étaient issus de la bourgeoisie, que les kamikazes palestiniens proviennent essentiellement des classes moyennes et aisées [ii] , ou encore que plusieurs centaines de millions d’africains connaissent une misère incomparablement supérieure à celle des musulmans sans, pourtant, se livrer à l’exercice de la terreur?
On le voit bien, les thèmes chers aux gauches sont en réalité utilisés fort opportunément mais sans réelle conviction par les islamistes. Le tour de force du prestidigitateur ne s’en tient pas là au sens où ils parvinrent aussi à convaincre les gauches que plus de justice économique et sociale entre le Nord et le Sud devait également passer par la protection de la culture : c’est-à-dire de valeurs purement circonstancielles et anti-séculières qui s’opposent à l’universalisme de la gauche laïque!
Ils furent aidés, il est vrai, par certaines gauches nationalistes (voire populistes ou fascisantes) en Amérique Latine et dans le monde Asiatique (communisme national chinois, luttes bolivariennes). Aujourd’hui, le collectivisme des islamistes, ce rejet de la société de consommation et de l’individualisme, séduit une partie de la gauche et pourtant, avec ce rejet là, Adolf Hitler et Benito Mussolini étaient bien d’accord… tout comme Staline!
Tant que l’Occident n’aura pas compris face à quel ennemi il se trouve confronté, il ne s’engagera pas pleinement dans la lutte anti-terroriste. On y trouvera des complicités surprenantes avec des proches du projet islamiste, des fascistes comme des cryptocommunistes, des relativistes comme des centristes naïfs se laisseront abuser exactement comme hier ils croyaient que Hitler se contenterait de rassembler les allemands dans une Grande Allemagne.
Peut-être même que cet ennemi, qui nous semble polymorphe, l’est précisément parce que nous ne le pensons pas avec les bonnes catégories. Le clivage droite gauche, concept si cher à nos analystes, a sans doute vécu ou mériterai d’être revu, corrigé et augmenté. Pour les besoins de cette réflexion, j’ai utilisé, sans le dire explicitement, le clivage anti-impérialiste contre anti-totalitaire et peut-être même pourrait-on penser de nouveau à un autre clivage - qui était opérant, en Europe, au XIXe siècle - pour distinguer entre la vision du monde qu’ont les gauches et les islamistes : type économique et social contre type culture et religion**.
Pour conclure, si nous ne pensons pas nos adversaires avec les bonnes catégories, nous risquons de nous enfoncer davantage dans nos confusions. Car comment expliquer que J-M Le Pen soit proche de la PAF tout comme les LCR?
Cette question implique également qu’on revisite nos conceptions sur les partis modérés : par exemple, le PS mitterrandiste ou jospinien est généralement plus pointilleux sur les Droits de l’Homme dans le monde arabe et beaucoup moins anti-israélien que l’UMP de Jacques Chirac… ce qui le rapproche de l’UMP de Sarkozy!
Ces configurations inédites surprennent et pourtant elles ne datent pas d’hier! D’ailleurs, par-dessus tout, pour mieux comprendre les défis de notre temps, mieux vaut ne pas s’attarder sur des accointances approximatives et temporaires entre une certaine gauche et les islamistes comme entre certains conservateurs et les libéraux.
Enfin, ce qui me surprend le plus, c’est cette connivence entre deux philosophies antagonistes, à savoir le matérialisme marxiste qui a maculé la gauche et cette espèce d’essentialisme islamiste, idéaliste, utopique, bref, plus proche des rêveries exaltées d’un Herder initiateur du nationalisme allemand de sang, de race et de culture que du rationalisme positif, imperméable à la mystique et qui donc ne laisse plus place ni au mystère ni à l’effroi dans un monde désenchanté. Peut-être que ces gauches complices de nombreux tyrans ne sont pas tant malades de Marx que de Lénine, c’est-à-dire de la fascination qu’exercent certains hommes providentiels bien plus que de l’empreinte laissée dans les esprits par une conception des rapports sociaux et de l’Histoire. On comprend alors mieux pourquoi le « gêne » du fascisme est également partagé à droite comme à gauche.
* La différence entre Islam et islam est que le premier de ces termes, qui prend une majuscule, renvoie à l’entité géopolitique, le second, qui prend une minuscule, renvoie à la religion en tant que telle.
** J’y reviendrai plus tard dans deux nouveaux textes dans lesquels je m’efforcerai de débrousailler la voie à de nouvelles appréciations concernant le phénomène islamiste et cette obsession de l’islam qui empêche de raisonner clairement sur un phénomène pourtant séculier et humain. Dans le second texte, je m’attacherai à démontrer que la thèse du “choc des civilisations” est tout sauf néoconversatrice et qu’elle sert essentiellement les intérêts de ceux qui, en les érigeant en épouvantails, promeuvent leur vision imprégnée de relativisme moral d’une politique d’apaisement et de “dialogue” envers la menace iranienne et terroriste.
[i] Elisabeth de Miribel, « Conversation sur l’islam avec André Malraux », texte de Malraux écrit le 3 juin 1956, en ligne : http://www.nuitdorient.com/n3411.htm
[ii] Nasra Hassan, « Are you ready? Tomorrow you will be in Paradise… », Time, le 14 juillet 2005, en ligne: http://www.timesonline.co.uk/article/0,,7-1692606,00.html
Caricatures de Mahomet: réponse aux partisans de l'autocensure
Ce texte fut rédigé en plein dans la période de la polémique au sujet des caricatures de Mahomet publiée par le magazine danois Jyllands-Posten. Les partisans de la liberté d’expression s’affrontaient alors à ceux qui mettaient en avant l’éthique de responsabilité. À cause de ma prise de position en faveur du droit à la caricature, je fus traité d’extrémiste de la liberté et de manichéen (c’est une mode qui finira bien par passer). Ce texte est donc une réponse à cette accusation et j’ai, en outre, pris le soin de le revoir et de l’améliorer sans pour autant le changer de fond en comble.
Très bien, je vais essayer de vous expliquer du mieux que je peux ma vision « extrémiste » des choses. Pour commencer, j’ai plutôt tendance à voir le monde en paliers de gris mais dans certains cas, je crois qu’il faut défendre nos droits sans faire de concessions. En revanche, je suis loin d’être aussi serein que vous quand à la pérennité de nos libertés ni très rassuré face à des personnes qui veulent tout simplement restaurer une censure qui ressemble à s’y méprendre à la criminalisation du blasphème, en certains temps pas si lointains, en fait du Moyen-Âge dans les moments les plus sanglants et les plus sombres (suivez mon regard…).
Le sujet est sensible parce qu’il ne s’agit pas uniquement de condamner des caricatures, il s’agit d’interdire, désormais, de toucher à la religion musulmane d’une manière qui choque les croyants. Ça veut dire que notre liberté d’expression en ce domaine sera à l’avenir fonction de la susceptibilité des masses musulmanes elles mêmes manipulées par les « docteurs de la foi » (i.e. les religieux et autres intellectuels de la cause islamiste, modérée ou non).Car c’est déjà le cas dans tous les pays islamiques où, d’ailleurs, la situation est pire car c’est généralement le musulman qui impose aux autres ses principes. Je m’explique : par exemple, certains musulmans estiment que vous les insulteriez si vous buviez une bière devant eux. Pourtant c’est eux qui ont choisi de pratiquer l’islam sans alcool, pas vous! Dès lors, de quel droit imposent-ils aux autres une contrainte qui découle de leur choix personnel?
Imaginez que vous êtes accompagnés d’un musulman pratiquant et conservateur pendant 24h : vous savez bien que la plupart du temps nous ne nous sentons pas libres de dire et faire de ce qu’on veut face à ces personnes. Ils vous imposent, au nom du respect de leur foi, une certaine retenue c’est à dire de réfréner votre spontanéité. Chassez le naturel pour ne pas froisser les susceptibilités. Maintenant imaginez que le monde vive en permanence comme vous face à un musulman particulièrement sourcilleux et qu’il soit amené, petit à petit, à supporter cette contrainte en permanence? Et qu’à chaque débordement, à chaque « manque de respect » les mollahs et les muftis excitent les foules et contraignent les gouvernements pour faire pression sur quiconque leur aura déplu au seul prétexte que ça cause du tort à la fierté islamique!
C’est que ces personnes là se mobilisent sous prétexte que les règles élémentaires du respect ont été bafouées. Dans leur mobilisation, ces musulmans n’ont en rien respecté la dignité humaine de leurs adversaires : ils les ont souvent été traités de démons ou de « malades mentaux » jusque dans les mosquées françaises! Certains fanatiques les ont menacés de mort et qui, parmi la masse des non musulmans non violents, a protesté ? Qui a lancé un appel pour dire que ce n’était pas la l’intention des musulmans et inviter les « modérés » redoubler d’ardeur pour manifester contre les fossoyeurs de l’islam « d’amour, de paix et de tolérance »? Quel responsable musulman de la mobilisation actuelle a cherché à se faire entendre suffisamment fort pour prévenir d’éventuels assassinats? Ils prétendent défendre l’image de l’islam mais ils n’essaient jamais d’empêcher ceux qui parmi les musulmans lui nuisent!
Cette réalité à un nom, c’est de la lâcheté ou la peur, la torpeur dans laquelle vivent de nombreux musulmans, apeurés face au radicalisme de coreligionnaires fanatiques qu’ils n’osent pas désavouer… et parfois même, ils ne les désavouent pas car, en dépit de leur fanatisme, ils restent des frères. Or, depuis le 11-9, on sait pertinemment que de nombreux musulmans, dans certaines parties du monde, sont favorables à Ben Laden. Est-ce que ceux qui font et disent la position de l’islam ont jamais lancé un appel en direction de ces peuples pour leur apporter un peu d’espoir, de courage et pour leur dire qu’il n’est pas bon pour un musulman de sympathiser avec la cause d’Al Qaïda?
Ce que je constate, c’est que les religieux musulmans qui comptent et qui ont de l’influence comme Yusuf Al Qaradhawi passent tout leur temps, eux aussi, à s’en prendre à l’Occident, aux Américains et aux Juifs! Les plus éminents religieux, dans les plus populaires des chaînes de TV et les plus populaires des journaux, ne prêchent rien de spirituel : ils font de la politique et en l’occurrence, elle est belliqueuse. En réalité, ils tiennent un discours qui dénonce les causes au nom desquels les terroristes agissent. Certes, ils condamnent verbalement Al Qaïda mais ils refusent de condamner les autres (Hamas, Djihad Islamique, Ansar al Islam, Hezbollah, etc.)! Ils ne condamnent pas les moyens employés par les terroristes, non plus. Le kamikaze qui ne vise que des civils est considéré martyr, l’homme de la rue qui éduque ses enfants à la haine d’Israël et des Juifs est cité en exemple d’éducation citoyenne (dixit les chaînes de TV Ikraa et Al Manar), l’iconologie islamique actuelle exhibe, fait le commerce de la mort et du sang des musulmans morts au front pour entretenir la haine, pour la faire monter, pour que l’oubli et le pardon ne prennent pas leur place. Or, c’est cela qui distingue un terroriste islamiste d’un résistant, le premier n’envisage la lutte que jusqu’à l’extinction de l’autre, et le second envisage déjà l’après guerre et la coexistence pacifique en fonction d’une redistribution plus favorable des cartes.
Alors qu’est-ce que ça veut dire cette notion de respect de la religion qui devrait nous inciter à nous censurer? Je vais vous le dire : ce genre de respect signifie soumission. Vous n’avez peut-être pas encore compris que cette chose qu’ils appellent opportunément respect trompe les croyants et les peuples car elle se fait sur la base d’une supériorité de la religion islamique sur toutes les autres formes de croyance et de pratiques. Ce faux respect est offensif et il s’appuie sur un cheval de Troie qui s’appelle le politiquement correct, et je pense que vous en connaissez tous les dangers pour la liberté et la démocratie, ceux du politiquement correct qui refuse la critique au motif qu’elle choque. Le politiquement correct a été suffisamment débattu pour nous mettre en garde des entraves qu’il recèle à l’encontre de nos libertés individuelles. Car, sous prétexte de respect, il s’agit de faire passer l’idée que toute forme de critique envers l’islam est un blasphème (ou de l’islamophobie) et que le blasphème est un crime.
L’islamophobie est un terme qui dénonce tout comportement critique envers l’islam et l’amalgame à du racisme. De sorte qu’on ne sache plus si on condamne un vrai raciste qui hait les musulmans dans leur ensemble ou une personne qui est sceptique à l’encontre du Coran, un livre qui s’adresse pourtant à l’ensemble de l’humanité et qui donc nous concerne tous, musulmans ou non. Donc, le fait de confondre croyants et religion permet de qualifier de raciste, de xénophobe ou d’agent propagateur de la haine quiconque parle de la religion islamique d’une manière qui déplait aux docteurs de la foi!
Ce « respect » amène d’une manière qui ne dit pas son nom, et qui se sert des valeurs que nous chérissons comme la tolérance et le respect, de notre volonté de ne pas brimer autrui, de la culpabilité ressentie à l’égard de ceux qui subissent des injustices, de notre compassion humaniste, à jeter le discrédit sur ceux qui critiquent l’interprétation officielle, celle que font les Ulémas, Mollahs et autres imams!
Savez-vous quel est le terme approprié pour qualifier ce que je viens de décrire? En avez-vous la moindre idée? Avez-vous oublié comment ils frappèrent l’Algérie et l’Afghanistan dans les années 1990? Comment dix ans plus tôt ils ont procédé en Iran? Ça s’appelle l’inquisition! De l’usage systématique du langage de la violence et de la menace contre ceux qui ont l’heur de déplaire à ceux qui disent ce qu’est le bien et le mal : pourquoi notre musulman inquisiteur devant qui on ne peut pas boire une bière nous parle de respect? C’est ce même « respect » qui a permis de voiler de nombreuses filles dans les banlieues européennes! C’est ce respect qui s’est toujours imposé dans n’importe quel pays en proie aux intégristes, par la force et les démonstrations de force, par l’expression d’une susceptibilité exacerbée quant aux questions de religion! Ajoutons également qu’il existe un courant anti-orientalistes qui voudrait que seuls les musulmans soient réellement qualifiés pour parler d’islam. C’est à dire que les convaincus seuls auraient le droit de parler de l’islam. Dans ces circonstances ne devrait-on pas parler de prêche voire de prosélytisme?…Une autre comparaison me semble tout à fait à propos également, peut-on être juge et partie, peut-on en toute confiance laisser aux seuls militants le droit d’évoquer leur cause et d’interdire aux médias et citoyens indépendants l’élémentaire devoir de s’informer, de questionner et de critiquer?
En fait, nous sommes confrontés à la logique du respect ou la taloche. Face au musulman qui nous refuse le droit de boire un verre, nous nous disons que ce n’est pas si grave et qu’après tout on peut attendre une autre circonstance plus favorable. Pourtant c’est facile de deviner ce que ce « respect » veut exactement dire : imaginez ce que serait notre vie si ce genre de croyant finissait par imposer ses vues à l’État et au législateur. Dans un État islamique, où tout le monde est supposé être musulman, où la rue, la terre et les arbres sont aussi islamiques que l’État et ses ministres, il serait parfaitement fondé à interdire l’alcool, puis le porc, puis tout ce qui est contraire à la charia : certains journaux, de nombreux films, les tenues vestimentaires trop « légères » comme de l’instauration de la censure à la TV, la révision des dispositions constitutionnelles et légales qui ne sont pas conformes avec le message de l’islam, bref, la théocratie!
Et que veut dire la défense de l’image de l’islam? Hier, sur France 2 (JT de 20h du vendredi 3 février 2006), un musulman disait au sortir de la mosquée qu’il préfèrerait qu’on lui tue son père plutôt que de laisser insulter son prophète. Imaginez-vous la force de ses propos? Est-ce qu’ils ne vous rappellent rien? Qui est prêt à sacrifier ce qu’il a de plus cher et peut-être même sa propre vie pour préserver la sainte réputation de son maître? Combien de musulmans, ici et surtout au Moyen-Orient, se sont déclarés prêts à mourir pour l’islam? Que font les fous de Dieu? Que font les talibans, les wahhabites … et les terroristes? Précisément la même chose!
Ils appellent ça le martyr. Est martyr quiconque meurt ou subit l’oppression en témoignant de sa foi, nous dit le Petit Larousse. Oui, mais est-ce au point de mettre volontairement sa vie en danger? Le martyr peut-il chercher l’affrontement et la mort et être encore qualifié de martyr? Le martyr ne devrait-il pas être tué injustement? Et si donc il veut se battre et menace la vie d’autrui, il ne peut plus être appelé un martyr car en attaquant il donne le droit à son adversaire de se défendre et de le tuer. Un martyr tombe parce qu’il a été tué déloyalement, parce que ceux qui l’ont tué avaient le choix de ne pas le faire et surtout parce qu’ils le faisaient en raison de sa sainteté avérée ou de son combat contre une injustice. Un martyr ne s’improvise pas, il est forcément surpris ou contraint à mourir pour être tué de manière injuste. Or, on ne peut nier à quiconque le droit de légitime défense lorsqu’il est attaqué, et l’attaquant ne peut donc plus être appelé un martyr : c’est un agresseur – justifiable ou non – quelle que soit sa cause!
Défendre l’image de l’islam, c’est donc devenu une affaire de marketing. Chaque musulman aurait le devoir de défendre l’islam, parfois par tous les moyens (les plus pieux sont censés aller jusqu’à sacrifier leur vie et devenir martyrs). Il s’agit surtout de refuser qu’on puisse dire du mal du produit qu’on veut vendre et donc d’interdire les enquêtes des milieux de la défense du consommateur et même de changer la réglementation pour la mettre en conformité avec ledit produit. C’est une aberration mais hélas beaucoup estiment que c’est naturel! Quelle est la prochaine étape? Que tout le monde achète le produit, puisqu’il est si utile, si nécessaire, si esthétique, quel être censé ne l’achètera pas? Celui qui ose le critiquer passe d’abord pour un malade mental et, à la fin, ceux qui ne se seront pas encore rendus à l’évidence seront forcément de mauvaise foi, gagnés par Satan et les ennemis du produit. Les derniers récalcitrants seront exécutés.
Maintenant, vous pouvez estimer qu’il faut s’allier à ceux qui défendent l’image de l’islam et à travers lui Mahomet et le respect du à chaque croyant. Vous êtes responsables de vos actes et prises de position et ce n’est pas moi qui défends la liberté d’expression qui vais vous en tenir rigueur. En défendant la foi du croyant vous faites plus que défendre l’humain, vous défendez une particularité qui va au-delà tout en en niant le caractère sacré car d’autres partagent votre humanité sans avoir forcément la même religion. En défendant la foi choisie par certains hommes comme on défend une idéologie, vous dérogez au règles d’une certaine déontologie du défenseur des droits de l’Homme : vous êtes partisans, d’une manière qui condamne autrui pour ses convictions! En défendant l’islam de cette manière, en confondant la foi avec la dignité avant tout humaine des croyants, vous réclamez l’application de règles spéciales pour cette religion, un traitement de faveur, la primauté de cette religion sur les autres et les philosophies athées.
Vous aurez beau dire que vous voulez que cette forme de respect que vous prônez soit étendue aux autres monothéismes, nul ne vous croira car vous faites preuve d’hypocrisie, ou pire peut-être, d’opportunisme car, d’abord, pourquoi ne pensez-vous qu’aux monothéismes reconnus par l’islam — Quid des bahaïs et des zoroastriens, des bouddhistes et des shintoïstes, etc. ? Ensuite, nous avons tous entendu le sempiternel discours de la tolérance de l’islam qui est la seule religion à reconnaître les deux autres monothéismes – mais toujours aucun polythéisme ne bénéficie du droit à la vie. Mais justement : tous les prophètes du Coran et de la Bible sont musulmans pour l’islam et pourtant nul n’a jamais entendu les musulmans s’indigner et exprimer leur colère et leurs menaces quand Jésus et les autres prophètes juifs se sont fait caricaturer, remettre en cause, critiquer, parfois traîner dans la boue, régulièrement, plusieurs fois par an, depuis des décennies, et un peu partout dans les pays libres et sans aucune censure, même en terre d’islam!
Vous êtes tous prêts à rire lorsque les inconnus nous mettent en scène Sylvester Stallone dans « Jésus 2000 : le retour » car là tout le monde comprend que ce n’est que pour rire et que chacun y retrouvera les siens, mais si c’était Mahomet, vous seriez verts de rage!
Voila ce que j’ai à dire pour expliquer ma position, puisqu’on me l’a gentiment demandé en me qualifiant d’« extrémiste » et d’autres qualificatifs imprononçables. Et pour finir, vous n’oublierez pas que ce ne sont pas les gens comme moi, tout extrémiste que vous me trouvez, qui risquent de nuire à vos droits ni d’ailleurs en quoique ce soit d’autre mais bien ceux dont je dénonce les méthodes. L’histoire nous enseigne que la modération et la politique de l’apaisement face à ceux qui vocifèrent et profèrent mille menaces n’ont produit qu’un seul résultat : le choix entre l’asservissement ou la guerre. Au contraire, la politique de « la compréhension complice », celle du béni oui oui n’ont par contre jamais produit qu’un seul résultat, même pas un choix : la soumission. J’aimerais autant que possible éviter de nous précipiter dans l’une ou l’autre de ces deux situations en faisant d’entrée de jeu, la preuve de la fermeté de mes convictions libérales.
Connaître les limites [traduction par mes soins]
Traduit de l’anglais depuis l’URL http://www.haaretz.com/hasen/spages/673901.html (page vue le 24.01.2006)
Connaître les limites
Par David Hirsh et Jon Pike
Les perspectives de paix, d’ores et déjà déplorables depuis l’échec du processus d’Oslo, se détériorent de plus en plus. Le Hamas qui est ouvertement antisémite semble sur le point de remporter une mandat parlementaire significatif en Palestine, et ceux qui s’opposent à la création d’État palestinien continuent de convaincre une bonne proportion des israéliens. Le projet de désengagement unilatéral prôné par Kadima, même s’il est courageusement implanté, ne semble pas être de nature à apporter une solution juste au conflit. Nous assisterons à plus d’attaques terroristes dans le monde ainsi qu’à une intensification de la « guerre au terrorisme ». Dans ce contexte, la polarisation de l’opinion publique au Royaume-Uni entre ceux qui, d’un côté, démonisent Israël et les Juifs et ceux qui démonisent les Palestiniens et les Musulmans de l’autre pourrait s’accélérer. Nous nous opposons à ces deux manières de penser.
Le mouvement de solidarité pour la Palestine au R-U est dominé par des campagnes de boycott d’Israël. Ces campagnes divisent ceux qui réclament une paix juste et dépeint Israël comme un État raciste et voyou comme l’ancienne Afrique du Sud. Pendant cinq semaines, l’année dernière, notre syndicat, l’Association des Professeurs d’Université (AUT), a tenu les universitaires israéliens pour responsables des actions de leur État sans envisager que quiconque d’autre au monde pourrait endosser cette responsabilité.
La politique du boycott a été défendue par des personnes qui considèrent qu’Israël est le seul État au monde qui soit « illégitime », que le nationalisme israélien est dans sa nature différent des autres nationalismes; que le sionisme est une forme de racisme, d’apartheid ou de nazisme; qu’Israël joue un rôle pivot dans l’impérialisme mondial; que le lobby sioniste bénéficie d’une puissante influence, occulte et illégitime, qu’Israël est coupable de génocide. Certains universitaires, qui, avec raison, voulaient faire quelque chose pour aider les Palestiniens, ont naïvement soutenu cette campagne. La campagne de boycott a faire preuve de discrimination à l’encontre des juifs sionistes et s’est appuyée sur des généralisations haineuses à propos d’Israël et du sionisme. La campagne de boycott revenait à exclure les universitaires israéliens sans raisons politiques ou morales pertinentes, simplement comme une punition spéciale et par rejet spécifique [d’Israël, ndt].
Nous avons fait le coup de force pour obtenir un débat exhaustif, bien informé et démocratique dans notre syndicat, et les membres de l’AUT ont annulé le boycott. Nous continuerons de nous opposer à tout boycott académique et culturel d’Israël, que les boycotteurs le fassent ouvertement ou se dissimulent. Nous nous opposerons aux modes de penser que risquent de donner le blanc seing à un mouvement antisémite au R-U. Toutefois, nous ne nous lancerons pas dans une défense hypocrite des libertés académiques si elle devait rester silencieuse quant à l’impact de l’occupation [israélienne] sur les universitaires et les étudiants palestiniens, ni même en réduisant au silence la critique des actions injustes de l’État israélien.
Une des raisons pour lesquelles le rejet [dégoût] d’Israël est en train de devenir respectable dans la société britannique est que l’État israélien agit souvent de manière injustifiable. Israël s’accroche encore à la Cisjordanie, y encourage les juifs à construire des colonies et la gère à la manière d’une colonie. Le gouvernement Israélien agit comme s’il allait annexer des portions importantes de la Cisjordanie à Israël. À l’intérieur des frontières d’avant 1967 [d’Israël], il existe une discrimination à l’égard des citoyens arabes qui est reconnue par la loi. Parce qu’Israël est la puissance occupante, et parce qu’elle est nettement plus puissante que la Palestine, elle doit accepter la plus grande partie de la responsabilité quant à l’échec négociations [opportunités] de paix dans les années 1990.
Les anti-sionistes parlent souvent du sionisme comme si c’était une entité monolithique. [Le sionisme] est dépeint comme un projet identique du le 19e au 21e siècle et les différentes traditions politiques à l’intérieur d’Israël sont ignorées face à l’histoire. L’hostilité à l’égard d’Israël, sous toutes ses formes, et considérée comme rien de plus qu’une réponse aux [soi-disant, ainsi nommés] crimes du sionisme. Cette attitude est le reflet que celle qui dépeint le mauvais traitement qu’Israël inflige aux palestiniens comme une réponse légitime envers ceux qui veulent « effacer Israël de la carte ».
Le terme sioniste a été dénaturé [abusé] pour devenir la qualification d’une idéologie raciste et malicieuse [evil]. Il est jeté avec rage à la face de quiconque pense qu’Israël a le droit à l’existence. Le fait de confondre l’opinion israélienne et juive dans le sionisme les fait tenir pour collectivement responsables des pires excès des nationalistes israéliens. Certaines personnes sont particulièrement véhémentes quand aux crimes des « Sionistes » mais pas lorsqu’elles parlent d’autres crimes. Le génocide au Darfour est actuellement en train de s’intensifier et il est incomparablement plus grave en terme de violations des droits humains que le conflit qui a cours en Cisjordanie et pourtant, face aux actes des Janjawids, le sang du gauchiste britannique moyen ne fait pas qu’un tour comme vis-à-vis des crimes des « sionistes ».
Pour de nombreuses personnes de la gauche au R-U, Israël est devenu le symbole de l’impérialisme mondial des É-U comme, pour certains, les Juifs symbolisaient naguère les méfaits [evils] du capitalisme. La Palestine est souvent traitée comme une victime universelle qui incarne l’ensemble des victimes de l’impérialisme. Selon cette perspective, les évènements contemporains qui prennent place au Moyen-Orient sont parfois pensés, dans l’imagination de la gauche, comme un combat symbolique entre le bien et le mal.
Nous avons besoin d’un mouvement, au R-U, pour une paix juste, un [mouvement] qui fera campagne en solidarité avec les camps de la paix palestiniens et israéliens. Un tel mouvement doit savoir où se trouve la limite entre, d’un côté, la critique raisonnable des actions israélienne et palestinienne et, de l’autre côté, la démonisation d’Israël, des Juifs, des Palestiniens et des Musulmans. Nous devons résister à ceux qui essaient de nous forcer à choisir un camp ou l’autre. Nous devons travailler en faveur des politiques de paix et de réconciliation que ce soit en Israël et en Palestine.
David Hirsh est conférencier en sociologie au Goldsmith College, à l’Université de Londres et éditeur d’Engage; Jon Pike est conférencier [senior] en philosophie à l’Université Libre et président d’Engage (www.EngageOnline.org.uk).
À lire également :
A Call For Moral Outrage Over the British Boycott d’Abraham H. Foxman.
Facts about UK boycott against Israel, toujours sur le site de l’ADL.
Comment agir?
Le Manuel des lois de la guerre sur terre [Commentaire de texte]
Je vous livre ici un travail universitaire rédigé voici un an et des poussières. C’est un commentaire de texte sur le Manuel des lois de la guerre sur terre par le philanthrope suisse Guy Moynier, comme le titre l’indique. Ce manuel est ce qu’on pourrait peut-être appeler, de nos jours, un draft paper ou work paper. Il a inspiré les futures conventions de La Haye du début du XXe siècle.
Le lecteur y trouvera quelques éléments d’analyse qui sont toujours d’actualité notamment une référence aux guerres asymétriques et une réflexion sur l’efficacité attendue de l’emploi d’armes prohibées par les différentes conventions de La Haye qui se sont succédées depuis la rédaction du présent manuel.
De plus, on y trouve également, quoiqu’à un stade embryonnaire, une réflexion sur le droit naturel et le droit positif et leurs accointances. Bien entendu, je ne prétends pas être un spécialiste en la matière, je n’étudie pas le droit et je ne suis pas militaire mais d’autres, plus versés que moi dans cette discipline, trouveront, je l’espère, une occasion d’y apporter leurs lumières.
Le Manuel des lois de la guerre sur terre
De l’Institut de Droit International, Oxford, 9 septembre 1880.
Le « Manuel des lois de la guerre sur terre » est un document non officiel qui se présente comme une charte. Son auteur, Gustave Moynier, philanthrope et juriste suisse, est le fondateur de la Croix-rouge internationale et membre de l’IDI [1] . Ce dernier se présente comme un groupement de juristes internationaux dont l’objectif est de promouvoir la construction d’un droit international positif qui, respectueux de la souveraineté des États, équivaudrait à une harmonisation des droits internes par l’application de traités internationaux.
Dans ce contexte, l’État-nation est la forme dominante d’organisation politique en Europe. Ce qui implique que la guerre est perçue comme un moyen légitime, pour les États, de poursuivre leurs intérêts [2] . La naissance du droit moderne de la guerre est liée aux principes qui fondent l’action de l’État-nation, donc la sanction de la Realpolitik. C’est pourquoi le Manuel s’inscrit dans le cadre du Jus in Bello, c’est-à-dire la régulation de la conduite de la guerre [3] .
De plus, un phénomène adjacent explique la pression sociale qui s’exerce en faveur d’une régulation de la guerre. En effet, le livre d’Henri Dunant, « Un souvenir de Solférino », touche les consciences en témoignant des souffrances endurées par les soldats blessés au cours de la guerre austro-italienne [4] . Cet ouvrage a inspiré une série de conférences internationales sur le droit de la guerre [5] . Celle de Bruxelles, qui se tient en 1874, est l’impulsion qui mène à l’élaboration du Manuel.
« Notre but est d’humaniser la guerre, et par cela nous voulons dire qu’elle doit être régulée » [6] . Le Manuel s’inscrit comme une étape dans le projet général du droit moderne de la guerre. La forme du texte lui permet de servir de base à la conclusion future et attendue de traités consacrant la construction du droit international de la guerre [7] . En effet, le texte s’intéresse à étendre le domaine de ce droit en ajoutant, aux lois existantes, une codification des coutumes généralisées qui ont déjà cours. Par cette codification, il est attendu que la loi fixera et rendra obligatoire l’observance « des principes de justice qui dirigent la conscience publique ». Le caractère des lois que consacre le manuel ne souffre d’aucune innovation et d’aucun élément qui ne fasse pas déjà l’objet d’un consensus. Cette standardisation rend possible la conclusion d’un traité international sur la base d’un accord à minima. Et ainsi atteindre l’objectif souscrit dans l’art. 3 : « Toute force armée belligérante est tenue de se conformer aux lois de la guerre ». Les futurs traités qui s’inspireraient du Manuel, espérait-on, seraient ratifiés par tous les États et leur application s’élargirait à l’ensemble de l’humanité.
Par ailleurs, le Manuel entend concilier « les progrès de la science juridique avec les nécessités des armées civilisées ». Le Jus ad Bellum écarté, la guerre devient l’affaire des professionnels et, par cette reconnaissance, sa régulation se fait accepter. En effet, l’art. 4 reconnaît les nécessités de la guerre en la situant dans la définition donnée par Clausewitz un demi-siècle plus tôt : « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Déterminée par le politique, elle se rapproche du commerce plus que de l’art, de la raison plus que de la passion : « Chez les sauvages, les considérations émanent des sentiments, chez les nations civilisées, celles émanant de la compréhension, ont la prépondérance » [8] . L’activité guerrière devient effectivement une discipline scientifique. Et elle se laisse mesurer, elle est un « acte de violence dont l’intention est de forcer notre adversaire à satisfaire notre volonté » [9] . Dès lors, la violence gratuite est la cruauté, et elle devient inutile et même contre productive en ce qu’elle détourne sans gain les ressources de l’armée en campagne. Le principe de l’efficacité est donc, pour une large part, indifférent à la souffrance humaine, et pour cela n’en inflige que la quantité strictement nécessaire en vertu des fins poursuivies. À ce titre, l’art. 4 du Manuel surprend en ce qu’il paraît lier l’efficacité des armes aux idéaux humanistes. Cependant, il est introduit dans l’art. 16, une brèche au pragmatisme affiché plus haut. Si l’usage des balles à enveloppe dure paraît, à l’évidence, n’être pas requis pour l’efficacité des armes, en revanche, l’interdiction, sans distinction, des gaz incapacitants, prive les militaires de l’emploi d’une arme qui peut s’avérer efficace. Et le Manuel le fait sur la base que celle-ci provoque des souffrances superflues. Cette faille dans le raisonnement positif apparaît comme une porte dérobée pour réintroduire la morale dans l’activité guerrière. Et, dans cette perspective, le Manuel s’appuie sur les sentiments d’horreur qu’inspire aux hommes l’usage de telles armes.
La qualification de ces armes de « moyens barbares » souligne l’impact émotionnel qu’elles ont sur les consciences et soustrait au jugement rationnel toutes considérations envers leur emploi. Plutôt que de se réclamer du pragmatisme, ici, l’auteur se réclame de la coutume et des mœurs. Il fait appel à la conscience humaine pour bannir ces armes par un accord qui limiterait volontairement l’usage de ces moyens militaires, en dépit de leur efficacité attendue. Et cette limitation serait alors acceptée sur la base que tous y renonceraient. De sorte qu’aucun ne soit en mesure de bénéficier, sur le champ de bataille, des avantages qu’elles lui procureraient.
Cette transition vers la moralisation de l’activité combattante n’est pas sans précédents mais elle tranche avec les postulats du droit positif. En effet, si l’on doit se priver de l’usage de certaines armes au principe qu’elles imposent une trop grande souffrance, c’est qu’on considère que l’homme, de par sa nature, ne doit pas l’endurer. C’est également, sur cette base, que l’art. 21 protège les prisonniers de guerre. Car, il en coûte d’entretenir des personnes qui ne servent pas au combat et de ce fait, il ne peut-être établit que ce ne soit pas nuisible à l’effort de guerre de leur hôte [10] . En réalité, le fondement de cette approche résonne dans le temps et évoque le Code de la chevalerie et le Code d’honneur qui apparaît à la Renaissance [11] . Le premier édicte les principes du fair-play et le second veut servir deux maîtres, Dieu et l’État [12] . Une tension naît alors entre les exigences de l’un et de l’autre. L’État exigera, au combat, qu’on use à l’extrême de la violence tandis que le Dieu chrétien contraint l’homme à la compassion et à la magnanimité [13] . Ainsi, des sections entières du Manuel sont un écho favorable à des principes qui ne relèvent pas à proprement parler du droit positif mais du droit naturel auquel ce premier s’oppose [14] .
Un élément d’explication se trouve dans la forme que prend la guerre à l’Âge industriel. L’efficacité des armes, et de l’organisation militaire, a rendu plus considérables encore les dévastations causées lors des combats. Tandis qu’en parallèle, ces mêmes horreurs étaient portées à la conscience du public par une société civile plus dynamique que jamais [15] . La protection du personnel non combattant, comme des prisonniers de guerre et des civils, apparaît comme une nécessaire extension du Code de l’honneur du siècle précédent. Ainsi, à l’heure où les États modernes deviennent la norme et où, déjà, ceux-ci ont ratifié la Convention de Genève sur les droits des prisonniers de guerre, en 1864, cette extension se manifeste par une institutionnalisation qui seule peut avoir force de contrainte sur les exécuteurs politiques et militaires de ce type de structure.
En conclusion, le Manuel est une des briques qui servirent à construire le droit international moderne de la guerre [16] . Il superpose deux inspirations qui parviennent à la maturité au siècle des Lumières. C’est-à-dire, à la fois le droit naturel et le droit positif, lesquels, une fois déployés, institutionnalisent à la fois, la vie publique intérieure aux États et, entre eux, leurs relations extérieures. En effet, la guerre à l’âge industriel se fait sur des échelles incomparablement plus grandes qu’auparavant, le matériel utilisé est bien plus dévastateur, et la levée en masse permet aux États d’aligner de vastes armées. Aussi, la complexité de l’activité guerrière exige déjà, par elle-même, un code de conduite qui ne peut être sanctionné que par des institutions adaptées.
« L’adoucissement des mœurs », relevé dans l’avant-propos, rebondit sur ces notions en ce qu’il leur lie également un fait social : face aux horreurs de la guerre, l’onde de choc est partagée et ressentie par une majorité de citoyens lettrés qui jouissent de droits politiques sans précédents dans l’histoire humaine. C’est par cette porte dérobée, qu’en dépit du langage administratif et du positivisme volontaire, s’introduit une éthique qui fait écho au Code de l’Honneur en vigueur un siècle plus tôt. C’est une « ligue de gentilshommes », à la manière des personnages philanthropes d’un Jules Vernes, qui s’affaire autour de la promotion de principes humanitaires [17] . Elle-même parfois rejointe par des aristocrates tels le tsar Alexandre II, à l’origine de la Conférence de Bruxelles, en 1874 [18] .
Cependant, si cette alliance entre l’aristocratie et la bourgeoisie est génératrice de droits, elle n’adresse aucune mesure en direction de structures politiques qui, ailleurs en Europe, ne sont pas, le plus souvent, des États-nations. Elle n’évoque pas plus la nécessité d’une interface capable de résoudre les incompatibilités entre le droit moderne, occidental, et les coutumes que l’on rencontre sur d’autres continents. Et cet intérêt trop marqué pour la construction institutionnelle ignore, en grande partie, le défi à la légalité que posent les guerres asymétriques. Ce qui valut à l’ébauche de ce droit issue de la Conférence de Bruxelles, l’honneur d’être appelée Code de la Conquête [19] .
[1] IDI pour Institut de Droit International, créé en 1873.
[2] Dans l’avant-propos : « Il est digne des nations civilisées de chercher, comme on l’a fort bien dit, à restreindre la force destructive de la guerre, tout en reconnaissant ses inexorables nécessités».
[3] Par opposition à la forme traditionnelle qui est le Jus ad Bellum. Lequel s’inquiétait plutôt de ce que la guerre fût juste que d’en limiter l’horreur une fois celle-ci déclenchée. Brian J. Bill, dir., Law of War Workshop Deskbook (Charlottesvilles : William S. Hein & Co et The Judge Advocate General’s School, 2000), 3.
[4] La boucherie endurée par les soldats américains lors que la guerre de sécession est un autre exemple. Karma Nabulski, Traditions of War (Oxford: Oxford University Press, 1999), 4.
[5] En 1864, la Convention de Genève sur les prisonniers de guerre en était directement inspirée. Id.
[6] Id.
[7] Institut de Droit International, Utilité d’un accord commun des règles uniformes de droit international privé (Genève : Institut de Droit International, Session de Genève, 1874).
[8] Carl von Clausewitz, On war (Londres: Penguin Books, 1982), 102-3.
[9] Ibid., 101.
[10] On peut, il est vrai, les faire travailler mais alors, il faut les r


